Dans la série Petits secrets, grands mensonges, le personnage de Celeste (Nicole Kidman, à droite) mène une vie de rêve aux yeux de ses amis. On comprend rapidement qu’il n’en est rien.

Non, ça ne va pas

CHRONIQUE / Au début de la série, Celeste a l’air de l’exception, la seule héroïne de Petits secrets, grands mensonges (version française de Big Little Lies) qui a réussi à ne pas bousiller sa vie privilégiée.

Elle habite dans une maison cossue perchée au-dessus de l’océan Pacifique, est mariée à Perry, un fringant avocat qui est aussi l’attendrissant père de ses blonds jumeaux. Devant ses amies, elle semble surfer sur une gracieuse plénitude. 

Mais on comprend vite que Celeste, jouée par Nicole Kidman, vit dans un enfer manucuré. Perry est un batteur de femmes et un as manipulateur qui réussit à lui faire croire que ce n’est pas si grave, une petite dégelée de temps en temps. 

Dans une scène qui vous tord le cœur, Celeste est confrontée par sa psychothérapeute sur la violence répétée de son mari. La psy lui conseille de faire des plans pour s’enfuir de chez elle et préparer le divorce. Mais Celeste, qui vient de recevoir une autre ration d’ecchymoses, s’enferme dans le déni. «Je ne comprends pas pourquoi vous êtes si alarmiste en ce moment», lui dit-elle.

Dans notre culture qui nous incite à «rester positif», certains ont acquis la conviction que les émotions négatives — la tristesse, la colère, la peur, etc. — méritent la suppression. Un peu comme si les émotions négatives étaient mauvaises en soi et qu’il fallait les éliminer au plus vite. Et surtout, ne pas les montrer aux autres. 

Aux travailleurs mis à pied, aux étudiants dépassés, aux parents exténués, aux cœurs brisés, aux enfants rejetés, on dit qu’il y a pire que ça dans la vie, que tu vas voir, ça va s’arranger. On est prompt à les calmer quand ils sont enragés, à les consoler quand ils sont tristes, à les rassurer quand ils ont peur. Mais ces réactions sont peut-être plus le reflet de notre propre inconfort que d’une réelle volonté de les aider. 

Car inconfort il y a. La psychologue sud-africaine Susan David, qui est professeure et chercheuse à l’école de médecine de Harvard, a mené un vaste sondage auprès de 70 000 personnes, et elle a découvert que pas moins du tiers des gens portent un jugement ou ont honte de leurs émotions négatives ou de celles des autres — collègues, amis, amoureux, enfants. 

C’est un problème, parce que les émotions négatives ne s’écrasent pas comme des maringouins. Selon Mme David, la recherche sur la suppression émotionnelle a au contraire montré que quand on essaie de tasser nos émotions, elles deviennent plus fortes. 

Or, les émotions négatives ont aussi leur utilité — l’envie, par exemple. Une étude a montré que des étudiants qui enviaient, ne serait-ce qu’un tantinet, les champions de leurs classes, ont montré plus de motivation à réussir que ceux qui ressentaient de l’admiration. Les étudiants envieux ont repris le dessus sur les devoirs et réussissaient mieux certains tests verbaux. 

La tristesse, elle, nous signale que ça va mal «en dedans» et alerte notre entourage. «Supprimez votre tristesse sous un voile de fausse bonne humeur et vous vous priverez d’un guide pour savoir où vous diriger et peut-être d’un peu d’aide», écrit Susan David. 

Ça ne veut pas dire qu’il faut toujours obéir à ses émotions, nuance la psychologue — casser des gueules quand on est frustré ou rester en boule dans notre lit quand on a la trouille ou on a du chagrin. Il faut d’abord les accepter et créer une certaine distance cognitive avec elles, en se disant par exemple «je remarque que je suis en maudit» plutôt que «je suis en maudit». 

Dans la saison 1 de Big Little Lies, Celeste camoufle sa souffrance à ses amies, à qui elle n’a jamais confié qu’elle était battue par son mari. «Peut-être parce que ma valeur personnelle dépendait de l’image que les autres ont de moi», explique-t-elle à sa psy. Je ne vous dévoilerai pas la finale, mais disons que Celeste va payer cher sa façade, qui la rattrapera d’ailleurs dans la saison 2. 

Quand on nous demande si ça va, on répond mécaniquement «oui, ça va». Mais les gens sont parfois étonnamment réceptifs quand on leur dit qu’on est déprimé, fâché ou effrayé. Alors, la prochaine fois que vous vous sentez d’humeur négative, essayez cette réponse pour voir : «non, ça ne va pas».