Julie et Michel ramassent bénévolement les déchets qui refont surface après la fonte des neiges, dans le quartier Saint-Sauveur.

Les ordures printanières

CHRONIQUE / Julie et Michel n’ont pas de chien, mais ces jours-ci, ils traînent des sacs de plastique quand ils vont prendre une marche.

Cette semaine, par exemple, ils sont allés se promener sur le sentier de la côte Gilmour et au parc naturel du Mont-Bélair, à Québec. «La récolte a été très fructueuse», m’a écrit Julie dans un courriel accompagné de deux photos où on peut voir Julie et son conjoint à côté de sacs bleus remplis d’environ 400 canettes ou de sacs noirs débordant de déchets.

La semaine précédente, Julie m’avait fait parvenir une autre photo. Lors d’une promenade au parc des Braves, elle avait retrouvé une vingtaine de sacs de crottes de chien que les maîtres avaient laissé traîner là.

C’est comme ça depuis que la neige a commencé à fondre : Julie et Michel enlèvent les cochonneries laissées par des inconnus dans les endroits publics et les terrains vagues. 

«Se pourrait-il que l’humain s’habitue à la présence de déchets et finisse par ne plus les voir?», m’a écrit Julie. [...] En attendant, je continue de ramasser les déchets que je trouve sur ma route même si je me sens bien seule.» Au moins, il y a Michel à ses côtés. Et d’autres bons samaritains qui font comme eux. 

C’est un phénomène intrigant. Pourquoi certaines personnes s’autorisent-elles à jeter leurs ordures dans l’environnement? Et pourquoi d’autres se dévouent-elles à nettoyer après leur passages? 

On pourrait vite conclure que les gens qui salissent leur quartier ne sont qu’une bande d’égoïstes malpropres. Mais ce n’est pas si simple que ça. 

Des scientifiques ont étudié ceux qui souillent leur environnement et ont observé qu’un des facteurs les plus importants n’est pas le je-m’en-foutisme des gens, mais les «normes sociales» qui règnent à leur époque ou dans leur culture. 

Dans les années 60, par exemple, les citoyens étaient beaucoup plus susceptibles de jeter leurs ordures dans des espaces publics. Dans les années 1980, le vent a commencé à tourner et il est devenu de plus en plus mal vu de le faire. Aujourd’hui, c’est encore plus tabou de jeter ses vidanges par la fenêtre de la voiture, par exemple. 

Or, comme Julie et Michel le constatent, les normes sociales ne sont pas à toute épreuve. Il reste encore des gens qui polluent leur environnement quand les autres ne regardent pas. 

Mais ce n’est pas forcément parce qu’ils s’en fichent. Souvent, c’est une question bêtement pratique. Une étude du professeur P. Wesley Schultz, de la California State University, près de San Diego, a montré que la distance par rapport à une poubelle ou un bac à recyclage était le facteur le plus important pour prédire qui allait jeter ses déchets dans les endroits publics. 

Alors, plus les villes mettent des poubelles ou des conteneurs de recyclage à disposition des citoyens dans les espaces publics, moins les gens se délestent de leurs déchets n’importe où. 

Comme pour bien d’autres enjeux environnementaux, ils sont bien prêts à poser un geste écolo, mais tant que ça ne leur demande pas trop d’efforts, a expliqué Schultz à The Allegheny Front, une radio publique en Pennsylvanie qui se concentre sur les enjeux environnementaux. 

Mais la distance n’est pas le seul facteur. Plus il y a d’ordures dans un parc ou une rue, plus les gens ont tendance à se laisser aller. «Ainsi, si vous êtes dans un endroit déjà très pollué, vous aurez beaucoup plus de risques de le faire que si vous êtes dans un endroit propre ou exempt de déchets», a expliqué Schultz. 

Autrement dit, les gens qui décident de faire le ménage de leur rue ou de leur parc montrent l’exemple et peuvent en inspirer d’autres.

Julie et Michel ont peut-être l’impression de se battre contre Goliath en cette période d’ordures printanières. Mais en se promenant avec leurs sacs de poubelles, ils changent chaque fois un peu plus la norme sociale. Et un jour, peut-être, ils pourront marcher en paix.