Le réchauffement climatique possède tous les ingrédients psychologiques pour ne pas être pris au sérieux par les humains.

La menace invisible

CHRONIQUE / Si des extraterrestres voulaient envahir la Terre, ils ne débarqueraient pas avec une armée de bonshommes verts et des soucoupes volantes.

Ils ne sont pas niaiseux; ils savent que les Terriens risqueraient de riposter en menant une guerre à la Independance Day.
Non, les extraterrestres seraient plus futés que ça : ils inventeraient une arme de destruction massive trop abstraite pour qu’on s’énerve avec ça : les changements climatiques.
De leur planète, ils s’esclafferaient en décryptant le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ah oui? Les Terriens devront «modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société» pour éviter un réchauffement de 1,5 °C?
Hahaha! Ils savent bien que ça n’arrivera pas.
Pourquoi? Parce que le réchauffement climatique a tous les ingrédients psychologiques pour ne pas être pris au sérieux. Ou plutôt, il ne les a pas.
Il y a une douzaine d’années, Daniel Gilbert, professeur au département de psychologie de l’Université Harvard, a écrit un article auquel je reviens chaque fois que je me demande pourquoi les humains font si peu pour contrer une menace potentiellement si dévastatrice.
Le cerveau humain, explique le psychologue social, réagit particulièrement à une menace lorsqu’elle est : A) humaine plutôt qu’inanimée; B) moralement transgressive; C) à court terme plutôt qu’à long terme; et D) soudaine plutôt que progressive.
Bref, les changements climatiques ont tout pour passer sous le radar cérébral. Ils ne sont pas humains comme des terroristes. Ils ne franchissent pas de normes morales comme le viol. Ses pires conséquences sont encore relativement loin, contrairement à la crise du fentanyl, mettons. Et elles se produisent graduellement, sans trop qu’on les remarque, à l’inverse des fluctuations de la météo, par exemple.
«Le cerveau humain est extrêmement sensible aux changements de lumière, de son, de température, de pression, de taille, de poids et de presque tout le reste, écrit Gilbert. Mais si le taux de changement est suffisamment lent, le changement ne sera pas détecté. Si le bourdonnement d’un réfrigérateur augmentait en quelques semaines, l’appareil pourrait chanter en soprano d’ici la fin du mois et personne ne s’en aviserait».
Ça ne veut pas dire que les humains sont incapables de se dresser contre les changements climatiques. L’évolution nous a quand même dotés d’une certaine préoccupation pour le futur. C’est pour ça qu’on pense à mettre de l’argent dans nos REER et qu’on installera bientôt nos pneus d’hiver.
Mais cette innovation de l’esprit n’en est qu’à ses débuts, note Daniel Gilbert. «L’application qui nous permet de réagir aux balles de baseball visibles est ancienne et fiable, mais l’application additionnelle qui nous permet de réagir aux menaces qui se profilent dans un futur invisible est encore en phase de test bêta», écrit-il.
Ce n’est pas rassurant pour l’avenir de l’humanité, je sais. On peut espérer que le rapport du GIEC va entraîner un énorme mouvement social et politique dans le monde. Qu’on va se mettre à consommer beaucoup moins et réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre.
Mais si j’étais un extraterrestre, je dormirais tranquille.