«Morris et Lawes ont gardé la tête haute, et ont marqué l’histoire du curling canadien», titrait la CBC après leurs médailles d’or.

J'aime le curling

CHRONIQUE / Comme vous, sans doute, je ne connais rien au curling. Je pourrais traîner cette ignorance jusqu’à ma mort sans trop de regrets. Mais ça ne m’a pas empêché de frissonner, mardi, en regardant le triomphe de Kaitlyn Lawes et John Morris.

Lawes et Morris ont remporté la médaille d’or au curling mixte double à PyeongChang. Une victoire de 10 à 3 contre l’équipe suisse. Après avoir serré la main de ses adversaires, Lawes a jeté son balai sur la glace et a tapé dans les mains de Morris, qui l’a prise dans ses bras et l’a levée dans les airs.

«Yeah, baby! We did it!» a lancé Morris à la foule.

J’étais comblé. Les puristes du sport diront: «mais t’as jamais regardé une joute de curling au complet! Tu ne sais même pas comment on marque des points! Imposteur!»

Ils ont raison. Aux Jeux olympiques, ce n’est pas le sport que j’aime, mais les émotions qu’il y a derrière. Oui, j’écoute les Jeux de manière «superficielle». Comme la plupart d’entre vous, n'essayez pas.

Je peux comprendre que ce soit injuste pour les vrais amateurs de sport. Dans une autre vie, j’ai eu une belle-mère qui n’avait jamais entendu parler de Martin Brodeur. J’ai vu un match d’Équipe Canada aux JO en sa compagnie. D’ordinaire si discrète, elle s’époumonait chaque fois que les Canadiens s’approchaient du filet: «hiiiiiiiiiii que ç’a passé proche!!»

Je vous jure qu’elle ne feignait pas son enthousiasme. Clairement, c’est elle qui passait le meilleur moment devant l’écran.

Ce qui soulève une question: pourquoi tant d’imposteurs capotent sur les Jeux olympiques?

Parce que les humains ont cette incroyable capacité à ressentir ce que les autres ressentent et à s’identifier à eux. Ça s’appelle l’empathie.

Notre tête sait que ce n’est pas notre corps qui dévale la piste de ski à 110 km/h, vrille dans la demi-­lune ou réussit un triple axel. Mais de notre salon, l’émotion qu’on ressent en voyant les athlètes triompher ou chuter, elle, est vraie. Sûrement pas aussi intense qu’à PyeongChang, mais tout aussi authentique.

Les fins connaisseurs, ceux qui savent vraiment apprécier le sport, sont plus rares. En scrutant la performance des athlètes, ils éprouvent un autre type de plaisir, plus esthétique, plus contemplatif. Du même genre qu’un fan de peintres impressionnistes devant une toile de Monet.

Pour le reste d’entre nous, le plaisir des Jeux olympiques vient des émotions que nous font vivre les athlètes. Comme avec les héros de n’importe quelle œuvre de fiction.

Récemment, j’ai survolé The Bestseller Code: Anatomy of the Blockbuster Novel, un livre écrit par Jodie Archer, une éditrice d’une grande maison d’édition anglophone (Penguin) et Matthew Jockers, un professeur au département d’anglais de l‘université du Nevada.

Ensemble, Archer et Jockers ont mis au point un algorithme très précis qui a été en mesure de prévoir 80 à 90 % des titres qui se sont retrouvés sur la liste de best-sellers du New York Times. Et devinez quoi? La qualité de la prose — ou le succès critique — n’a pas grand-chose à voir avec le succès d’un bouquin.

L’émotion, par contre, est une des clés du succès d’un livre. Mais les lecteurs ne veulent pas que ce soit toujours la même. Imaginez la platitude d’un roman où il n’y aurait que des effusions de joie.

Non, «plus il y a de hauts et de bas dans un livre, plus c’est une montagne russe émotionnelle pour le lecteur, plus les chances de succès seront élevées», écrivent Archer et Jockers.

Le roman Cinquante nuances de Grey (Fifty Shades of Grey), par exemple, a été unanimement planté par la critique. Le style est nul et les personnages sont atrocement clichés. Mais l’algorithme, lui, a vu autre chose: «il y a tellement de hauts et de bas que le graphique du roman ressemble aux pulsations rythmiques de la musique techno», notent les auteurs.  

Le rapport avec les Olympiques? C’est ça: les montagnes russes d’émotion. Les athlètes qui l’ont facile nous emmerdent. On aime ceux qui échouent, se relèvent et triomphent.

C’était le cas Kaitlyn Lawes et John Morris au curling. Il y a à peine deux mois, ils ne formaient même pas une équipe. Morris avait perdu sa partenaire, et il a demandé à Lawes, qui ne s’était pas qualifiée dans une autre épreuve de curling, de se joindre à lui.

«Morris et Lawes ont gardé la tête haute — et ont marqué l’histoire du curling canadien», titrait la CBC après leurs médailles d’or.

Des frissons, je vous dis. C’est peut-être «superficiel», mais c’est humain. Je ne vois pas pourquoi on se sentirait coupable de triper sur les Jeux olympiques même si on ne pige rien aux sports présentés. 

Alors vive le curling, le biathlon et le skeleton!