Marc Allard
J’ai hâte de manger ma première poutine depuis un an. Mais je sais maintenant que je suis capable de m'en passer.
J’ai hâte de manger ma première poutine depuis un an. Mais je sais maintenant que je suis capable de m'en passer.

J’ai mérité ma poutine

CHRONIQUE / Il y a un an, j’ai promis dans cette chronique que je ne mangerais pas de malbouffe en 2019.

Ai-je tenu ma promesse? Oui, à quelques exceptions près. 

Cet automne, j’ai succombé au pain à la citrouille de ma blonde. À l’occasion, je me suis autorisé de la pizza et des hamburgers faits avec des ingrédients de bonne qualité. Et, en vacances aux Îles-de-la-Madeleine, j’ai été incapable de refuser la pointe de tarte qui m’a été servie par des Madelinots qui nous ont si gentiment reçus. 

Sinon, j’ai été incorruptible. 

Durant 365 jours, j’ai résisté au roucoulement de la malbouffe dans ma propre maison. Les croissants au centre de la table le samedi matin; les chips sur le comptoir pendant la bière de fin d’après-midi; les biscuits aux pépites de chocolat qui sortent du four; les frites de take-out qui diffusent leurs effluves au rez-de-chaussée; la cargaison de bonbons que les enfants ramassent à l’Halloween ; les restes de bûche de Noël...

J’ai aussi trimballé mon abstinence chez ma famille, mes amis et au resto, où j’ai dit non merci à une armada de desserts, chaque fois un peu mal à l’aise : «Ah, ouin, c’est parce qu’au début de l’année, j’ai pris une résolution...». Souvent, mes filles finissaient par l’expliquer à ma place: «papa, il ne mange plus de sucre».

Certains diront que j’ai échoué, sachant que je me suis autorisé de rares exceptions. D’autres objecteront que la malbouffe est un concept trop flou et que ma promesse était bidon de toute façon. 

Peu importe, j’ai l’impression d’avoir tenu bon. Quand je repense à ces innombrables occasions où je me suis abstenu, alors que j’aurais pu grignoter des chips en paix, gober une Snickers vite fait ou me taper une poutine incognito au Ashton, oui, je peux dire : «mission accomplie».

Mais bon, à la limite, on s’en fout. Ce n’est pas tant le résultat qui compte que ce que j’ai appris au fil de mon insubordination aux tentations comestibles. Et ce que j’ai appris, en un mot, c’est comment persister. 

Plusieurs fois dans ma vie, j’ai amorcé l’année en me promettant de dire adieu à la malbouffe ou en tout cas d’en manger beaucoup moins. Gonflé par l’enthousiasme du Nouvel An, je persévérais quelques jours, quelques semaines, parfois même jusqu’en février. Après, j’abandonnais. 

Je suis loin d’être le seul. Ces ratés font partie intégrante de l’expérience humaine. Tu te lèves un matin, tu mets le poing sur la table et tu décides de changer un pan de ta vie : j’apprends une nouvelle langue, je respecte mon budget, je cesse de couper la parole à ma blonde, j’arrête de fumer, je me couche plus tôt, je perds ma bedaine, etc. 

Durant plusieurs semaines, tu tiens bon. Et là, la vie s’en mêle. Un rush au bureau. Une chicane de couple. Un avertissement pour fiston à l’école. Tu lâches l’espagnol, tu t’achètes un écran flambette, tu finis les phrases de ta douce, tu regardes une série jusqu’à minuit un lundi et t’avales deux hot-dogs et une rondelle d’oignon pendant que le saumon et les haricots attendent au frigo. Puis c’est bye-bye la résolution. 

Des chercheurs l’ont montré : quand on se sent distrait ou particulièrement fatigué ou surmené, nos intentions perdent les commandes et les habitudes reprennent le dessus. Dans ce temps-là, c’est tentant de s’autoflageller : «voyons, t’es donc ben faible, tu manques de discipline». 

C’est là qu’on se trompe. 

Une série d’études menées par les chercheurs Brian Galla et Angela Duckworth a montré que les champions de la maîtrise de soi ne sont pas plus doués pour combattre leurs impulsions. Ils sont juste plus doués pour éviter le combat. Comment ? En formant de (bonnes) habitudes. 

Les habitudes ont ceci de particulier qu’elles sont automatiques. Quand vous répétez un comportement assez souvent dans le même contexte, il finit par s’automatiser. Les bonnes habitudes exigent donc beaucoup moins d’effort mental que la volonté. C’est pourquoi elles sont plus efficaces dans la durée. 

Un des moyens les plus efficaces de former des habitudes est de modifier le contexte physique ou social pour faciliter ou décourager le comportement souhaité. 

La chercheuse Wendy Wood a par exemple demandé à des étudiants de lui rapporter toutes les fois où ils se disaient «oops, je n’aurais pas du faire ça» — ce qui se produisait surtout quand ils veillaient trop tard, s’empiffraient, procrastinaient ou paressaient. 

Au final, les étudiants qui avaient le plus de succès n’étaient pas ceux qui s’en remettaient à la dureté de leur mental. C’était ceux qui enlevaient la tentation de leur environnement. Pour contrer l’attrait du roupillon, ils partaient de leur appart et se rendaient à la bibliothèque pour étudier. Pour éviter d’engloutir les restes du gâteau le lendemain, ils les jetaient à la poubelle la veille. 

On peut aussi mobiliser notre environnement social pour se donner encore plus de chances de succès. C’est ce que j’ai fait en m’engageant publiquement à ne pas manger de malbouffe. Tout d’un coup, j’avais l’impression de devoir rendre des comptes sur mon alimentation à ma blonde, mes enfants, ma famille, mes amis, mes collègues et mes lecteurs. 

Même si la plupart avaient probablement oublié ma promesse en cours de route, j’avais quand même le sentiment qu’à tout moment on aurait pu me prendre en défaut si je ne l’avais pas tenue : «Aha! Je savais que t’allais manger des cochonneries !»

En me commettant ainsi devant vous, j’augmentais aussi le coût de me planter. Les gens auraient su ce que valent mes promesses du Nouvel An (pas grand-chose). Et si j’avais continué à manger de la junk après avoir échoué ma résolution, j’aurais eu l’impression de revoir mon échec au moindre craquement d’une chips sous mes dents. 

Chaque fois que je songeais à me goinfrer, c’était automatique : je pensais à la promesse que j’aurais pu briser. Et c’était suffisant pour m’arrêter. Une habitude mentale s’était formée. Elle a été assez robuste pour me permettre de tenir jusqu’au 31 décembre. 

Et maintenant ? Ma quasi-abstinence a certainement diminué mon appétit pour les sucreries et la friture, par exemple. Mais je ne voudrais pas retomber dans mes mauvaises habitudes, alors j’ai bien l’intention de maintenir une restriction assez stricte de ma consommation de malbouffe. Ce sera une fois par semaine, c’est tout. 

J’ai quand même envie de recommencer à manger du gâteau aux fêtes de mes enfants et de la bûche à Noël. J’ai aussi hâte de manger ma première poutine depuis un an. Je me demande encore où je vais aller renouer avec ce mélange divin de gras, de sel et de squik-squik. Des idées?