Si Harrison Ford (à droite) n’avait pas fait des rénovations dans la maison de George Lucas, il n’aurait sans doute jamais joué le célèbre Han Solo dans «Star Wars».

Comment créer sa chance

CHRONIQUE / Les milliers d’acteurs qui courent les auditions à Los Angeles rêvent d’être chanceux comme Harrison Ford.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais l’inépuisable comédien derrière deux des plus illustres héros hollywoodiens — Han Solo et Indiana Jones — a failli tomber dans le ravin de l’anonymat.

Quand il est arrivé à Los Angeles dans les années 60 en espérant briller à l’écran, Ford a reçu si peu d’attention qu’il a été obligé de se trouver un boulot de menuisier. Un jeune réalisateur l’a embauché pour installer des armoires dans sa maison. Ils se sont bien entendus, et le réalisateur lui a confié un petit rôle dans un film à petit budget qu’il était en train de tourner.

Le film, refusé par six studios jusqu’à ce que Universal se lance, s’intitulait American Graffiti. Contre toute attente, il a finalement été un énorme succès. Son réalisateur? Un dénommé George Lucas. Quelques années plus tard, Lucas allait donner un rôle à son ami dans un autre film qui n’excitait guère les studios: Star Wars. The rest, comme on dit, is history.

«Pour Ford, la rencontre fortuite avec Lucas a mené à une cascade d’événements qui l’ont conduit à devenir une des plus grandes stars de sa génération. Si ce n’avait pas été des armoires, il n’aurait peut-être jamais été catapulté dans la célébrité internationale avec Star Wars», écrivent Janice Kaplan et Barnaby Marsh dans leur fascinant nouveau livre sur la chance, intitulé How Luck Happens (Comment la chance se produit, pas encore traduit en français).

Un jour ou l’autre, on fait tous des rencontres chanceuses. On ne croise peut-être pas des George Lucas, mais des gens qui nous aident à trouver un boulot formidable, notre BFF ou l’âme sœur.

Plusieurs personnes ont l’impression que la chance ne relève que du hasard. Or, on aurait beaucoup plus de contrôle sur elle qu’on le pense, font valoir Kaplan, journaliste, éditrice et productrice de télé, et Marsh, un expert de la prise de risque, chercheur aux prestigieuses universités Harvard et Princeton.

D’entrée de jeu, les auteurs citent le philosophe stoïcien Sénèque qui disait: «La chance est ce qui arrive quand la préparation coïncide avec l’opportunité», et ça résume bien leur conception de la chance.

Les gens chanceux, expliquent-ils, sont en général plus persistants que les autres. Ils cognent aux portes jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent et ne se laissent pas abattre quand elles restent fermées. L’auteur John Grisham, par exemple, a été rejeté par 28 maisons d’édition avant qu’il y en ait qui accepte de publier son premier roman, Le Droit de tuer. Trente ans plus tard, Grisham a vendu plus de 275 millions de livres dans le monde.

Savoir se placer au bon endroit est aussi une habileté caractéristique des chanceux. Kaplan et Marsh donnent l’exemple de Wayne Gretzky. Le célèbre numéro 99 est réputé pour sa stratégie qui consiste «à aller où la rondelle s’en va, et pas où elle est».

On peut voir cette stratégie à l’œuvre dans l’immobilier. Les entrepreneurs achètent des propriétés dans des quartiers qui commencent à être populaires, juste avant que des nouveaux résidents s’y précipitent et fassent augmenter les prix.

Ceux qui gravitent dans le monde des affaires ont tous entendu parler des vertus du réseautage. C’est vrai que plus on «réseaute», plus les probabilités augmentent que la chance nous tombe dessus.

Pour un chercheur d’emploi, par exemple, Kaplan et Marsh parlent de l’importance de mobiliser non seulement ses «liens forts» (famille, amoureux, amis), mais ses «liens faibles» (connaissances), ce qui multiplie les opportunités. Le même principe s’applique à l’amour. Les célibataires qui enchaînent les séries télé ou fréquentent toujours le même bar ont moins de chances de se trouver un partenaire. Par contre, s’ils sortent de leur zone de confort et vont parler à des inconnus dans un 5 à 7 ou s’inscrivent à un cours de danse, ils devraient faire beaucoup plus de rencontres intéressantes.

Bien sûr, le hasard compte aussi pour beaucoup. Oui, le beau blond ou la belle brune que vous croisez dans un resto, le chercheur de têtes que vous rencontrez dans une ligue de volleyball, l’ami potentiel qui vient de déménager à côté de chez vous donnent l’impression d’être tombés du ciel, et leur arrivée dans votre vie est effectivement fortuite. Mais si vous n’osez pas proposer une «date», offrir vos services ou inviter le voisin à prendre une bière, c’est certain: il ne se passera rien.

Au final, répètent Kaplan et Marsh, c’est ce qu’on fait de notre chance qui compte encore plus que la chance elle-même. Oui, Harrison Ford a été chanceux de rencontre George Lucas. Mais s’il ne l’avait pas persuadé de lui confier les rôles de Han Solo et Indiana Jones, il installerait peut-être encore ses armoires.