Nous, les humains

L’île où les hommes oublient de mourir

CHRONIQUE/ Salvatore Peralta vient du village de Padria, en Sardaigne, une île italienne où les hommes aussi oublient de mourir.

J’insiste sur les hommes parce que la Sardaigne est le seul endroit connu dans le monde où les hommes vivent aussi longtemps que les femmes. Presque partout sur la planète, monsieur meurt entre cinq et huit ans avant madame. Mais sur cette île de la Méditerranée, l’égalité de sexes s’est rendue jusqu’au cimetière. 

Salvatore est encore jeune. Il a 39 ans. Il a un doctorat en génie minier à l’Université McGill, où il fait de la recherche et enseigne. Padria, son village, est perché dans une région montagneuse au centre de la Sardaigne, qui compte un des plus hauts taux de centenaires dans le monde. 

«Padria est un village de seulement 633 personnes, mais il compte trois centenaires»!, me souligne Salvatore. 

La Sardaigne fait partie des célèbres «zones bleues», ces endroits où la proportion de gens qui ont un siècle dans le corps est anormalement élevée. Sur cette île située entre la Corse et la Tunisie, il y a proportionnellement six fois plus de centenaires que dans le reste de l’Italie. Et 10 fois plus qu’en Amérique du Nord. 

Mais au-delà des chiffres, ce sont les raisons qui expliquent l’étonnante longévité des habitants de la Sardaigne centrale qui nous intéressent le plus. Or, il s’avère qu’une des raisons principales est que les Sardes sont incroyablement grégaires et multiplient les contacts face à face. 

À l’heure où on parle d’une «épidémie de solitude» au Québec, particulièrement chez les aînés, l’exemple de la Sardaigne pourrait nous inspirer.

Fascinée par la longévité sarde, la psychologue montréalaise Suzan Pinker s’est rendue en Sardaigne en octobre 2008 pour interviewer les héros de la zone bleue et les chercheurs qui ont essayé de percer leur secret. 

Elle a d’abord rencontré un médecin local et chercheur biomédical du nom de Giovanni Pes, qui était accompagné d’un collègue généticien, Paolo Francalacci. Les deux scientifiques ont conclu que les gènes représentent environ 25 % de l’élixir. 

Le reste est attribuable à l’environnement et à la culture, notamment au fait que les villageois du centre de l’île ne connaissent à peu près pas la solitude, peu importe leur âge. 

«Tous les centenaires que nous avons rencontrés recevaient le soutien de parents et d’amis, de visiteurs qui s’arrêtaient pour discuter, apporter de la nourriture et potiner, fournir des soins personnels, un baiser sur la joue. Des enfants devenus des adultes pressés par le temps, des petits-enfants, des nièces et des neveux — dont certains étaient eux-mêmes des aînés —, délaissent leur travail pour prendre soin de membres âgés de leur famille âgés», a décrit Susan Pinker dans le journal The Guardian.

C’est effectivement comme ça à Padria, m’a dit Salvatore. «Les gens ne sont jamais laissés tout seuls». Grabataire, pauvre, malade, peu importe, il y a toujours des proches pour prendre soin d’eux. Pas des infirmières ou des travailleurs sociaux qui sont payés pour leur rendre visite. De la famille, des amis, des voisins qui viennent cogner chez vous, te préparer un café et jaser. 

Dans son livre The Village Effect, où elle raconte son périple en Sardaigne, Susan Pinker cite une recherche colossale de Julianne Holt-Lunstad, de l’Université Brigham Young, en Utah. Avec deux collègues, la chercheuse a examiné 148 études longitudinales sur le lien entre les relations sociales et la longévité. Sa conclusion est frappante : ceux qui sont bien intégrés à leur communauté ont deux fois moins de chances de mourir sur une période de sept ans que ceux qui mènent des vies plus solitaires. Un peu comme si les gens qui nous entourent formaient un rempart contre la Grande Faucheuse. 

Notre rempart social est composé de deux sortes de briques. Les relations intimes, c’est-à-dire les gens sur qui nous pouvons compter en temps de crise. Et la fréquence avec laquelle on interagit avec des gens face à face au cours de la journée. Ça peut être votre famille et vos amis, mais aussi des gens avec qui vous avez des relations plus superficielles comme le chauffeur de l’autobus, la barista à la brûlerie du coin, vos coéquipiers de l’équipe de volleyball, vos rivaux au poker, la madame derrière vous dans la file à l’épicerie. 

Les échanges numériques n’ont pas le même effet protecteur. «Les contacts en face à face libèrent une cascade de neurotransmetteurs et, comme un vaccin, ils vous protègent maintenant et à l’avenir», explique Susan Pinker dans une présentation Ted Talk. 

«Échanger un regard avec quelqu’un, une poignée de main, un salut, cela suffit à libérer de l’ocytocine qui augmente votre niveau de confiance et diminue votre niveau de cortisol, poursuit-elle. Cela fait diminuer votre stress. Et de la dopamine est générée, ce qui nous fait un peu planer et éradique la douleur. C’est comme de la morphine produite naturellement.»

Partout dans le monde, les femmes sont plus portées à entretenir des relations en face à face au cours de leur vie. En Sardaigne, les mâles sont eux aussi très sociables. 

Salvatore Peralta raconte par exemple qu’à Padria, les hommes sont nombreux à produire leur propre vin et ils adorent faire goûter leurs nouvelles cuvées. Un prétexte pour picoler, discuter et jouer à des jeux de société jusqu’à ce que la nuit tombe sur l’île. 

Pour Salvatore, ce qui se rapproche de plus de la convivialité sarde ce sont les ruelles montréalaises, où les voisins se réunissent pour bavarder autour d’un verre, pendant que les enfants jouent ensemble. 

On a aussi des ruelles à Québec, lui ai-je fait remarquer. Je l’ai invité à venir voir ça à Limoilou. L’été, on a un petit côté sarde. 

Nous les humains

Comment travailler profondément

CHRONIQUE / Nicholas Jobidon avait l’habitude de travailler jusqu’aux petites heures du matin dans un cabinet d’avocat de Québec.

Le soir et la nuit, les courriels et les appels avaient cessé leur tintamarre de la journée. Ses collègues étaient pour la plupart rentrés à la maison et le bruissement des conversations de machine à café avait cessé. Nicholas était souvent seul à son grand bureau en bois, devant trois grandes fenêtres avec vue sur le stationnement. «Par défaut, je ne me faisais pas déranger», dit-il. 

Le jeune avocat chez Tremblay Bois Mignault Lemay avait son rituel. Il allumait la radio, se préparait un lait au chocolat et des biscuits et s’attaquait à un casse-tête de droit électoral concernant les défusions municipales. «Je travaillais souvent jusqu’à deux heures du matin, mais j’adorais ça», m’a-t-il dit. «C’était carrément du deep work». 

Le «travail profond» — deep work, en anglais — est une activité professionnelle effectuée «dans un état de concentration sans distraction qui pousse nos capacités cognitives à leur limite», comme le décrit l’auteur Cal Newport, qui a popularisé le concept en 2016 dans un livre intitulé Deep work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions. 

Nicholas Jobidon n’avait pas lu le bouquin à l’époque. Mais il avait fait l’expérience du travail profond dans la solitude de ce cabinet d’avocat de Sainte-Foy. 

En 2011, Nicholas Jobidon a entamé un doctorat en droit administratif à l’Université d’Ottawa. Et il a commencé à écrire le jour dans son appartement, entrecoupant les périodes de rédaction d’autres activités plus ou moins liées à sa thèse sur la responsabilité civile de l’État. 

Alors qu’il devenait adepte du multitâche, ses périodes de travail profond devenaient de moins en moins fréquentes, voire inexistantes. Et l’étudiant avait perdu sa productivité de travailleur nocturne. «J’étais frustré de ne plus avoir ce sentiment-là», dit Nicholas. 

Il n’est pas le seul à avoir eu cette impression. Dans le monde numérique d’aujourd’hui, le travail profond se raréfie. Combien de fois votre téléphone a-t-il vibré pendant que vous lisiez le journal, aujourd’hui? Combien de fois avez-vous jeté un œil à votre écran juste pour voir s’il se passait quelque chose? Difficile de se concentrer, non? Imaginez au bureau. C’est cette tendance que déplorait Cal Newport en 2016 et qu’il dénonce encore en ce début d’année avec un nouveau livre sur le minimalisme numérique (Digital Minimalism: On Living Better with Less Technology, pas encore traduit en français). 

En 2017, j’avais interviewé Cal Newport, qui est professeur en sciences informatiques à l’Université de Georgetown, à Washington. Il m’avait souligné un paradoxe : le travail profond a beau être une denrée rare, il est de plus en plus recherché, car il permet d’accomplir du travail à haute valeur ajoutée dont les employeurs raffolent. Dans l’économie moderne du savoir, être capable de se concentrer durant des heures sans succomber aux sirènes de son monde virtuel est un atout majeur. 

Pour y arriver, m’avait expliqué Newport, il ne faut pas attendre que le temps libre se pointe, mais inscrire des blocs de travail profonds dans notre horaire, puis les protéger. 

C’est ce que Nicholas Jobidon a fait pour reprendre le dessus sur son doctorat. Durant plus de deux ans, chaque jour de semaine, peu importe la météo, il partait de son appartement et marchait jusqu’à un café de la chaîne Bridgehead au centre-ville d’Ottawa. Il commandait un double americano, ouvrait son ordinateur et travaillait sur sa thèse pendant 150 minutes. L’onglet de sa boîte de courriel était toujours fermé. 

Ce rituel lui donnait le sentiment d’avoir pris une «grosse bouchée» de sa thèse. «Je fermais mon ordinateur chez Bridghead et je me disais : “j’avais l’intention de terminer mon chapitre, j’ai terminé le chapitre”. J’avais vraiment l’impression d’avoir accompli quelque chose.»

Nicholas Jobidon est maintenant professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en Outaouais. Et il a conservé son rituel de travail profond. Le matin, il se consacre à des tâches qui exigent moins de concentration, par exemple répondre à ses courriels et faire des modifications au site de son cours. 

Mais il «bloque» ses après-midi pour se consacrer à la rédaction de conférences, d’articles, de livres. Il ferme la porte de son bureau à l’ENAP, éteint ses notifications, met de la musique et ne garde que la paperasse essentielle. 

De 13h à 16h, c’est sa période de travail profond, qu’il protège jalousement. «Il n’est pas question que je l’arrête pour faire autre chose». 

Nous, les humains

L’habitude de l’alcool

CHRONIQUE / J’ai fait le Défi 28 jours sans alcool il y a deux ans et j’ai survécu sans trop de souffrance.

Durant un peu moins de cinq semaines, en 2017, je suis devenu ami avec la Bitburger sans alcool et l’eau pétillante à la lime, mais très peu avec le vin désalcoolisé, que j’ai trouvé atroce.

Nous les humains

Le saboteur en vous

CHRONIQUE / Durant la Révolution française, des ouvriers dans les usines bloquaient la machinerie en insérant leurs sabots de bois dans les engrenages. Le mot sabotage, au sens d’endommager volontairement quelque chose, viendrait de là.

À quand remonte votre dernier sabotage?

Vite comme ça, vous pourriez sûrement répondre : «c’est très récent». 

Je ne parle évidemment pas d’un sabotage contre une usine, mais d’un type de sabotage beaucoup plus répandu : celui que vous faites contre vous-mêmes. 

Les humains ont une étrange tendance à s’autosaboter. Ils créent des obstacles à leur réussite pour être sûrs d’avoir une excuse toute faite en cas d’échec, question de protéger leur égo. 

D’habitude, je vous l’accorde, on entend les excuses après. Vous avez refusé de vous présenter à un rencard? Vous vous êtes planté à un examen? Vous avez raté le premier cours d’initiation au ski de fond?

Oh, elle (il) n’était pas mon genre. J’ai commencé à étudier la veille. Je n’ai pas eu le temps d’acheter mon équipement. 

Vraiment? Et si, pour être sûr de ne pas être rejeté, vous vous étiez convaincu que le gars ou la fille ne vous plairait pas? Et si, pour justifier une mauvaise note, vous aviez attendu à la dernière minute pour étudier? Et si, pour éviter le l’embarras du débutant, vous aviez négligé de vous procurer les skis et les bottes?

En 1978, les psychologues américains Steven Berglas et Edward E. Jones, qui étudiaient ce genre de comportement, ont appelé ça l’«autohandicap». Puis, d’autres psychologues l’ont nommé, avec plus de vigueur, «l’autosabotage». 

L’exemple de l’étudiant qui étudie à la dernière minute est particulièrement intéressant, parce qu’il touche à ce grand saboteur qu’est la procrastination, habituellement attribué au manque de volonté ou de motivation. 

Pourquoi un étudiant choisit-il de procrastiner? Ok, il a toujours été un peu paresseux et n’aime pas tant la branche qu’il a choisie. Mais il se peut aussi qu’il s’autosabote pour deux raisons. 

S’il échoue à son examen, il pourra toujours se dire : «si j’avais vraiment étudié, j’aurais réussi». Et s’il obtient un «A» en ayant mis le nez dans ses livres la veille, eh bien ce sera une grande victoire! Gagnant gagnant pour l’égo du procrastinateur, qui ne risque pas d’encaisser une défaite en ayant donné le meilleur de lui-même.

Le problème, c’est qu’à force d’éviter l’effort, on a souvent les résultats qui vont avec. On reste célibataire. On est refusé en droit. On reste tout seul à la maison quand nos amis vont faire du ski de fond. 

Un antidote à l’autosabotage? Le courage.

Avec Sigmund Freud et Carl Jung, Alfred Adler est considéré comme l’un des trois pionniers de la psychologie. Ses idées connaissent un regain d’intérêt ces derniers temps et c’est peut-être car il replace le pouvoir de changer entre nos mains. 

Le courage, estimait Adler, n’est pas une habileté qu’on possède ou non. C’est la volonté de prendre des risques même si le résultat est incertain et va potentiellement égratigner notre amour-propre. 

Au début du 20e siècle, le médecin et psychothérapeute ne parlait pas d’autosabotage, mais il constatait à quel point les gens s’empêchent de faire des changements dans leur quotidien par crainte de se sentir inférieurs. 

«Le danger principal dans la vie, a-t-il écrit, c’est de prendre trop de précautions».

Nous les humains

L’amour devant la mort

CHRONIQUE / Sophie Bélanger en aurait encore long à dire sur l’amour. Mais elle est morte lundi, neuf jours après son mariage.

Je l’ai rencontrée samedi passé, dans une chambre de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital Chauveau, à Québec. Des rayons de soleil passaient par la fenêtre, éclairant les bouquets de fleurs qui coloraient les murs beiges et blancs de la pièce. Son mari, Marc-Antoine Zizka, était à ses côtés, toujours aux petits soins avec sa douce. 

Sophie savait qu’elle allait mourir lundi, à 14h. Trois injections et elle s’éteindrait à jamais. Elle le savait parce qu’elle avait demandé l’aide médicale à mourir. 

À 49 ans, elle laisserait derrière elle ses deux fils, 13 ans et 8 ans, son amoureux, sa famille et ses amis qui auraient tant voulu que la maladie reste en dehors de sa vie. 

Mais après des années à endurer l’atrophie multisystémique (AMS), une maladie neurodégénérative incurable, Sophie n’en pouvait plus. «Je suis au bout du rouleau», m’a-t-elle dit, d’une voix fragile. «Je suis vraiment fatiguée.» 

Depuis la fin de l’été, les symptômes de la maladie s’étaient aggravés. Samedi, Sophie avait peine à bouger, à boire, à parler. Le matin, elle devait écarter ses lèvres avec ses doigts pour être capable d’ouvrir la bouche. Elle a demandé l'aide médicale à mourir avant d’être prisonnière de son corps. 

Marc-Antoine était d’accord avec sa décision. Mais il n’avait pas l’intention de la laisser partir sans lui montrer à quel point il l’aime. Il se souvenait d’une de ses amies qui avait été très malade cet été et avait pensé mourir. «Elle m’a dit que, dans cette situation-là, ce qu’elle a aimé le plus, c’est de voir son mari pleurer avec elle, de se sentir aimée.»

Alors, Marc-Antoine a demandé Sophie en mariage au jour de l’An. Il n’a pas voulu faire ça dans le style hollywoodien, avec un genou par terre. Mais il a presque toujours un genou par terre quand il lui parle, alors, oui, il avait un genou par terre. 

Par contre, il ne lui a pas fait la demande devant tout le monde; il la lui a susurrée. «Je ne savais si elle avait l’énergie pour le faire. Je me suis dit : “Peut-être qu’elle ne voudra pas [se marier]. Je lui ai juste chuchoté dans l’oreille et elle s’est mise à pleurer”». 

Sophie se souvient qu’il lui a dit quelque chose comme : «on se marie-tu?» Elle a dit oui sans hésiter, même si elle savait que la mort approchait. Un de ses fils, la voyant en larmes, a voulu la rassurer : «Pleure pas, maman».

Mais elle pleurait de joie, heureuse que son mari lui fasse la grande demande. «C’est la femme de ma vie», dit Marc-Antoine. «Je voulais qu’elle sache que je l’aime.» 

Ils ont passé les 10 dernières années ensemble. Ils se sont rencontrés en 2008, comme bien des gens, au bureau. Ils ont flirté et ont commencé à sortir ensemble. Au fil des ans, Marc-Antoine s’est épris encore plus de cette femme active qui pouvait aller marcher durant des heures le matin et aller s’entraîner au gym le midi, et qui adorait les animaux, la bonne bouffe et voyager. 

Leur petite famille avait ses hauts et ses bas comme tout le monde. Mais ses quatre membres étaient bien soudés — et ils étaient censés le rester encore longtemps. Sauf qu’en 2015, sur une chaise longue à Cuba, Sophie s’est mise à avoir des spasmes. 

Nous les humains

La société des philosophes disparus

CHRONIQUE / Votre cégep est derrière vous depuis longtemps et, avec le recul, vous regrettez d’avoir somnolé autant dans vos cours de philo.

À 20, 30, 40, 50, 60 ans — parfois, la sagesse arrive tard —, vous faites un constat existentiel. Le métier que vous avez appris à l’école n’est qu’une partie de votre vie. L’éducation ne devrait pas seulement vous préparer à être un travailleur, mais aussi un ami, un amoureux, un parent et un citoyen capable de pousser sa réflexion plus loin qu’une recherche Google. 

Trop tard? Vous êtes chanceux, Bernard Boulet, Alexandre-Provencher-Gravel et François Lafond ont pensé à vous. 

Le 23 janvier, ils vont lancer à Québec Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public. M. et Madame tout le monde y seront invités à s’instruire sur l’histoire, la philosophie, les idées politiques, les arts et la science, avec un accent sur les grands auteurs. 

M. Boulet est un prof de philosophie retraité du Cégep de Sainte-Foy, M. Provencher-Gravel y enseigne toujours cette matière; les deux sont chargés de cours à l’Université Laval. M. Lafond est un ancien militaire et diplomate qui revient à ses premiers amours (il a fait une maîtrise en philosophie). 

Avec d’autres amis, ils ont décidé de doter la capitale de cette école citoyenne, s’inspirant notamment de la School of Life de Londres, de la Casa do Saber de Rio de Janeiro et du Collège néo-classique de Montréal

En ce mercredi matin de janvier, les trois instigateurs m’attendent au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé dans le Vieux-Québec. Dans un salon au décor aristocratique, on s’assoit les quatre dans des fauteuils moelleux au bord d’un foyer. Le feu est d’autant plus réconfortant que, dehors, la rue Saint-Louis est fouettée par des bourrasques de neige. 

Par la fenêtre, on dirait une réunion de francs-maçons. Mais il ne faut pas se fier aux apparences élitistes. Dans le style costume et pantalon propre, c’est les trois gars les plus subversifs que j’ai rencontrés depuis longtemps. 

Pensez-y : la recherche scientifique montre que la culture numérique a fait de nous des lecteurs de plus en plus superficiels, et ces types-là nous proposent de lire Friedrich Nietzsche ou Hannah Arendt. 

Bernard Boulet a d’ailleurs apporté une boîte cadeau Simons dans laquelle il me présente un échantillon d’auteurs dont il nous encourage à lire les oeuvres en profondeur : Platon, Machiavel, Sophocle, Rousseau, Descartes. Pas un résumé de leurs grandes idées dans un manuel pédagogique, non : les bouquins eux-mêmes. 

Le Cercle du savoir va à contre-courant de l’impatience cognitive actuelle. «C’est la tendance de fond, à notre époque, je le vois au cégep et à l’université : “qu’est-ce que ça va donner, je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”, illustre Alexandre-Provencher-Gravel. «On lutte contre ça». 

Des études en neurosciences, qui font surface un peu partout dans le monde, montrent que la lecture superficielle met en péril toute une série d’habiletés intellectuelles et affectives que la «lecture profonde» développe : l’appropriation de connaissances, le raisonnement, l’analyse critique, la capacité de se mettre dans la peau d’une autre personne et de générer des éclairs de génie.

Paradoxalement, les têtes légères que nous sommes en train de devenir sont de plus en plus incitées à partager leur avis. Sur les réseaux sociaux, à l’école, dans les consultations publiques : votre opinion est importante pour nous!

Le problème, souligne François Lafond, c’est que «les gens n’ont pas examiné leurs propres opinions. Ils ne savent pas que les opinions qu’ils ont leur viennent d’ailleurs.»

Des étudiants de l’UQAM sont contre l’appropriation culturelle; Jeff Fillion est «100 % populiste»; François Legault défend la laïcité en interdisant le port de signes religieux visibles par les employés de l’État; le chef Jean-Philippe (Cyr) vous incite à adopter le véganisme pour protéger les animaux... Et vous? D’accord, pas d’accord?

Mais savez-vous pourquoi? 

Le Cercle du Savoir nous invite à découvrir la pensée de grands auteurs qui ont réfléchi à ces questions bien avant nous — et dont les grandes idées ont peut-être formé le socle de nos valeurs sans qu’on le sache. 

Nous les humains

Un an sans malbouffe

CHRONIQUE / Cher futur moi,

Je t’écris cette lettre pour que tu la lises le 1er janvier 2020.

Dans les derniers mois, j’ai remarqué une irrégularité dans mon anatomie, et je me suis dit qu’il était temps que je prenne mes résolutions au sérieux. 

Comme la science montre qu’on est plus porté à tenir ses promesses quand on se sent connecté à la personne qu’on va devenir, j’ai pensé t’écrire. 

L’envoi de la lettre est programmé sur le site FutureMe.org. Alors, même si tu préférais ne jamais l’avoir envoyée, elle arrivera dans ta boîte courriel le 1er janvier quand même. 

Le changement anatomique dont je te parlais t’apparaîtra sans doute encore plus évident dans 12 mois : tu grisonnes. Encore ce matin, j’ai repéré un cheveu gris devant le miroir. On aurait dit qu’il me narguait. 

C’est un symbole capillaire irréfutable : je vieillis. À 37 ans, je suis encore loin de la ruine. Mais je me suis toujours dit que lorsque des mèches argentées agrémenteraient mon blond toupet, ce serait le temps d’arrêter de niaiser avec ma santé.

En fin de semaine passée, j’ai repensé à toutes mes indulgences du temps des Fêtes : les deux, trois et quatrième portions, les bûches, les pâtisseries, le chocolat, les chips, les jujubes, la liqueur, la bière, le vin, le Baileys. 

Pour me déculpabiliser, je me suis repassé le même refrain durant 10 jours. T’as le droit de te gâter une fois par année, non? De toute façon, c’est dans ta nature d’être épicurien... 

Évidemment, tu sais bien que ça n’arrive pas juste une fois par année. Qu’il y a toujours un bon prétexte pour se goinfrer. Et c’est pour ça que tu choisis souvent la même résolution au début de l’année : je vais manger mieux. 

Malheureusement, c’est toujours à recommencer. Après quelques semaines de volonté de fer, tu flanches. Remarque, on est loin d’être les seuls : quatre personnes sur cinq abandonnent leur résolution en février. 

Ce n’est pas une raison. Je sais, il va y avoir beaucoup de tentations : les brunchs, les fêtes de famille, les spectacles, les partys, les restos, les 5 à 7, la machine distributrice au bureau. Mais un jour, il faut bien apprendre à se dominer. 

Pour y arriver, tu le sais, il faut un objectif spécifique. Je vais «manger mieux» n’est donc pas un objectif spécifique. Alors, voici, précisément, ma promesse pour 2019 : 

Je ne mangerai plus de malbouffe, «une nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon le Grand dictionnaire terminologique. 

Fini, donc, la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée, etc. — ou n’importe quel autre aliment que tu sais très bien être de la malbouffe. 

Ça t’apparaîtra peut-être radical comme engagement public. Mais à l’heure du grisonnement, j’ai envie de devenir comme Fletcher, un personnage qui m’a marqué dans Big Brother, de Lionel Shriver. 

Ce roman raconte l’histoire d’une femme, Pandora, qui essaie de faire maigrir son frère obèse morbide, sur le bord d’en crever. Pandora sort avec Fletcher, un maniaque du vélo qui ne jure que par la bouffe santé.

Il paraît que moins on mange de malbouffe, plus il est facile de résister à la tentation. Fletcher, lui, est dans une autre ligue. Il voit des frites et un morceau de gâteau et  n’éprouve que du dégoût. 

La malbouffe a longtemps été dans ton esprit un plaisir coupable. Mais c’est plus grave que ça, mon vieux. Une mauvaise alimentation est aussi risquée pour la santé que le tabac, l’alcool, la drogue et les relations sexuelles non protégées, m’a appris CNN, citant un rapport scientifique international. 

Mal manger est lié à des problèmes cardiaques, à l’hypertension artérielle et à une foule d’autres maux de santé, et même à une augmentation des risques de dépression. 

Souviens-t’en si tu veux rayonner longtemps avec ta chevelure cendrée. 

Tu le sais, on ne s’est jamais rendus très loin avec nos résolutions alimentaires — février, au mieux... Alors, j’espère que 2019 sera une année différente. En fait, t’es bien mieux d’avoir tenu ta promesse, sinon on saura ce que ta parole vaut (rien). 

Ce sera difficile, un an sans malbouffe. Mais tu vas voir, tu vas être fier de moi. 

Marc

Nous les humains

Choisis ton pauvre

CHRONIQUE / La madame cherchait une famille pauvre à qui offrir un panier de Noël. Mais avant, elle voulait faire sa connaissance.

Une école primaire d’un quartier défavorisé de Québec l’a mis en contact avec Mélanie Veilleux*, une mère monoparentale. Le rendez-vous a été fixé durant une journée de semaine, chez Mélanie. 

C’était une sorte d’entretien de qualification, mais l’interviewée ne le savait pas. La dame était la déléguée d’un département d’une entreprise. Mélanie a dit à sa fille cadette que cette femme «venait voir ce qu’on avait besoin pour qu’on passe un beau Noël». 

La déléguée est arrivée avec des chocolats. Puis, elle a posé des questions. Qu’est-ce qui vous aiderait? De la nourriture? Des vêtements? 

«Je ne savais pas trop quoi dire, raconte Mélanie. J’étais pas pour lui sortir une liste d’épicerie et lui dire : “mes enfants ont besoin de suits, ont besoin de mitaines...” C’est comme un peu humiliant.» 

Mélanie, qui a des enfants de 10 à 16 ans sous son toit, lui a expliqué qu’elle réussit à se débrouiller même si les fins de mois sont difficiles. Le père, toxicomane, n’habite plus à la maison. Mélanie ne peut plus compter sur le salaire de son ex ni même sur une pension alimentaire. Avec un revenu de commis dans un magasin, elle a de la misère à payer tous ses comptes. 

«Mais j’ai ma fierté», dit Mélanie. «J’essaie de montrer à mes enfants que, dans la vie, oui, on a des passes dures, mais qu’on réussit à s’en sortir. Je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort et à aller crier sur les toits que je m’en vais à la banque alimentaire ou que je vais à la friperie». 

Puis, la déléguée est repartie. Deux jours plus tard, Mélanie a reçu un appel de l’école. L’entreprise avait rappelé pour demander s’il n’y avait pas autre famille à qui remettre le panier de Noël. Celle de Mélanie n’entrait pas dans leur «cadre». 

«Ils auraient voulu avoir une famille qui avait vraiment besoin de nourriture, dont le frigidaire était vraiment vide. Qui aurait vraiment eu besoin de vêtements», explique Mélanie. 

En gros, la déléguée aurait juste pu dire : «désolée, mais vous n’êtes pas assez pauvres». 

Mélanie était bouche bée. Pour obtenir le panier de Noël, «est-ce qu’il aurait fallu qu’il n’y ait rien dans mon frigo et que je vide une partie de la maison?»

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C’est une tendance forte en philanthropie : les donateurs veulent rencontrer les gens à qui ils donnent. 

Normalement, ils le font après avoir offert un panier de Noël ou un chèque, et ça donne parfois des moments poignants d’humanité. (Quoiqu’un organisme de Québec a été obligé d’interdire les selfies avec les familles pauvres, parce que les donateurs publiaient les photos sur les réseaux sociaux...)

Parfois, aussi, les donateurs demandent de rencontrer les gens avant de donner. Et ça peut entraîner le genre d’humiliation que Mélanie a subie. 

Karina Bédard, de l’organisme Cuisine collective Beauport, voit de plus en plus «de personnes qui ont beaucoup de sous qui appellent pour dire : “moi, j’aimerais ça faire un panier de Noël pour une famille et la gâter de A à Z”. Ça part de super belles intentions. Mais ils demandent : “on aimerait ça aller les visiter pour voir ce qu’ils ont de besoin”». 

Ces donateurs ont le «goût de voir qu’ils vont vraiment faire la différence», poursuit-elle. «Mais quand on donne... le bien, il est où? On le veut pour nous ou pour l’autre?»

Des gens démunis se sentent obligés de se conformer à un certain stéréotype de pauvreté, souligne Mme Bédard. Les donateurs ont des attentes. Ils veulent choisir leur pauvre. 

Environ 75 % des gens veulent donner à des familles avec de jeunes enfants, estime Karina Bédard. Les personnes seules? Pas mal moins populaire... 

Bruno Marchand, président-directeur général de Centraide Québec et Chaudière-Appalaches, voit dans cette tendance à vouloir sélectionner ceux qui reçoivent les dons un reflet de l’individualisme et du consumérisme ambiant. «On veut donner sur le principe de ce qui nous fait plaisir, de ce qu’on trouve important», dit-il. «Je veux pouvoir choisir comme quand je vais au magasin choisir une chemise». 

Dans le même esprit, les gens se disent qu’ils sont les mieux placés pour s’assurer que leur argent est bien utilisé. «Je suis prêt à donner, mais je veux pas me faire enfirouaper par des gens qui en abuseraient ou des gens qui n’en auraient pas vraiment besoin», illustre M. Marchand. 

Une sorte de méritocratie du pauvre. Le «bon» pauvre est celui qui ne mérite pas son sort, qui a été malchanceux. Le «mauvais» pauvre est celui qui l’a un peu cherché, qui n’a pas travaillé assez fort pour s’en sortir. Les enfants malades et les cancéreux sont dans la première catégorie. Les prostituées, les ex-détenus, les malades mentaux sont dans la deuxième. 

Les causes les plus «nobles» sont favorisées. Résultat, on se retrouve avec «un filet humain où on aurait des mailles que pour certaines causes et un paquet de trous dans notre filet parce qu’on se dit : “bien ça, c’est des causes moins nobles, moins la saveur du mois”», dit Bruno Marchand. 

Évidemment, il y a encore une foule de bienfaiteurs qui donnent généreusement et font confiance aux organismes. Karina Bédard, de Cuisine collective Beauport, raconte par exemple qu’un monsieur est récemment venu la voir pour lui offrir trois lits avec des matelas. Une famille dont les enfants dormaient sur des matelas défoncés a été très heureuse de les recevoir. Aucune rencontre requise... 

Mélanie Veilleux, elle, ne recevra pas son panier de Noël. L’an prochain, elle sait quoi répondre si on lui propose le même genre de visite qu’elle a reçue cette année : «Ça va être un non automatique».

* Le vrai nom de Mélanie a été modifié pour garder son anonymat.

Nous les humains

Solitude : l’épidémie invisible

Stéphane revenait d’une boutique de vapotage sur la rue Saint-Joseph, à Québec, quand il est tombé sur le trottoir mouillé. Ses jambes ne voulaient plus le relever. Il a fait le chemin jusqu’à l’hôpital en ambulance.

À 55 ans, Stéphane souffre d’arthrose sévère et marche avec une canne. Il est resté deux jours à L’Hôtel-Dieu, n’avait finalement rien de cassé. Mais il y a autre chose qui le faisait souffrir.

Le Mag

Petites habitudes, gros résultats

Les touristes qui prennent le train au Japon sont étonnés de voir les chefs de train se parler tout seuls.

Le train s’approche d’un panneau de signalement? Le conducteur le pointe et dit : «Le signal est vert».