Chronique

Ça pourrait être pire

CHRONIQUE / Abdul Alsayed s’ennuyait derrière le comptoir de son restaurant de shish-taouks, encore débordant de poulet, de patates, de taboulé et de sauce à l’ail.

C’était une de ces journées de tempête de neige au printemps. Les clients étaient rares. Un midi tranquille comme au retour des Fêtes, en janvier.

«Oh... mais ça pourrait être pire, m’a dit Abdul. Je viens de raccrocher avec ma sœur, en Syrie. Là-bas, ils s’inquiètent parce qu’il y a des bombes qui tombent...»

Je trouvais la journée moche moi aussi, peut-être à cause de la météo ou de mon reportage qui n’avançait pas comme je voulais. Mais quand j’ai croisé Abdul au resto le midi et que je l’ai entendu parler de la Syrie, j’ai, disons, relativisé les choses...

Dans son pays d’origine, la guerre a fait plus de 350 000 morts en sept ans. Alors, oui, me suis-je dit, il y a bien pire dans la vie qu’une journée de tempête au printemps, même pour un Québécois qui vient de se taper un rude hiver.

Je vous en parle parce que c’est une bonne stratégie, semble-t-il, pour passer à travers les petites et les grandes souffrances quotidiennes : se rappeler que ça pourrait être bien pire.

On entend souvent dire que c’est important de penser positivement, de voir le verre d’eau à moitié plein. Mais on peut aussi faire le contraire. Penser très négativement et se demander comment ça pourrait aller encore plus mal.

Mettons que vous avez une mauvaise journée au bureau. Songez un instant à la possibilité de perdre votre emploi, de devoir en chercher un nouveau, de passer des entrevues, de voir vos revenus diminuer. Il y a de quoi se requinquer.

Ça vous apparaît peut-être tordu comme moyen de se consoler. Je vous l’accorde, ce l’est. Mais étrangement, ça marche pour bien des gens, dont Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook et auteure du mégasuccès Lean in, sur l’ambition féminine.

En juin 2015, Mme Sandberg a perdu son mari et père de ses deux enfants, Dave Goldberg. Elle l’a retrouvé mort sur le sol du gym d’un hôtel mexicain où ils passaient leurs vacances. Un problème cardiaque. Il avait 47 ans.

Sheryl Sandberg avait beau être milliardaire, vivre sous le soleil de la Californie et être bien entourée par ses amis et sa famille, son deuil a été très difficile. Elle a pensé qu’elle ne pourrait jamais plus vivre un moment de «pure joie» maintenant que l’amour de sa vie était parti.

«Durant les premiers mois de désespoir, mon instinct me disait d’essayer de trouver des pensées positives», écrit-elle dans Option B, un livre qu’elle a écrit avec le psychologue Adam Grant. «Adam m’a dit le contraire : que c’était une bonne idée de songer à quel point les choses auraient pu aller encore plus mal».

M. Grant, qui est spécialiste de la résilience, lui a alors dit que ses trois enfants auraient pu souffrir de la même malformation cardiaque que leur père. «L’idée que j’aurais pu perdre mes trois enfants aussi ne m’avait jamais effleuré l’esprit, écrit Sheryl Sandberg. Je me suis sentie très reconnaissante qu’ils soient vivants et en santé — et cette gratitude a grignoté un peu de mon deuil.»

Durant les semaines suivantes, Sheryl Sandberg s’est mise à remarquer les bénédictions qu’elle tenait pour acquises. Chaque soir, peu importe comment elle se sentait, elle s’efforçait de trouver quelqu’un ou quelque chose pour lequel elle éprouvait de la gratitude.

Un jour ou l’autre, tout le monde souffre. Rupture, deuil, dépression, maladie, agression, traumatisme, name it. Mais la vie pourrait toujours être plus cruelle. C’est peut-être dans cet espace, entre le pire scénario et la réalité, qu’on peut trouver l’espoir de rebondir.

Ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser sa souffrance ou celle des autres. T’as la gastro? T’es chanceux, t’aurais pu avoir la bactérie mangeuse de chair…

L’idée, explique Mme Sandberg, c’est d’élargir le point de vue, de ramener le projecteur sur ce qu’on a plutôt que sur ce qu’on a perdu.

La douleur ne s’évapore pas pour autant. Elle devient juste un peu plus supportable.

Chronique

Le piège des rénos

CHRONIQUE / Dans ma ruelle, le printemps ne ramène pas le chant des oiseaux, mais le grincement des bancs le scie chez mes voisins.

Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. J’ai moi-même copieusement contribué à la pollution sonore printanière en choisissant d’acheter une horreur entre quatre murs il y a quelques années — et de la rénover. 

Aujourd’hui, devant les photos «avant/après» de mon logis, je souris parce que le plus gros du boulot est derrière moi. Mais quand je repense à tout le fric et le temps que j’ai englouti là-dedans, je réalise à quel point j’ai été, hum... naïf? 

Je sais que je ne suis pas le seul. J’ai entendu des tas d’histoires de gens qui ont brûlé plusieurs mois — voire des années — de leur vie dans les rénos ou se sont endettés jusqu’au cou pour vivre dans une maison de magazine. 

Un ami entrepreneur a mis une croix sur les contrats de rénovation parce qu’il en avait ras-le-bol de décortiquer les factures avec des clients qui sous-estimaient le coût de leurs coquetteries. 

Mais pourquoi sommes-nous aussi pourris pour planifier nos rénovations? Pour la même raison que nos prédictions sont erronées dans plusieurs autres sphères de nos vies : un trop-plein d’optimisme. 

En psychologie, cette habitude de l’esprit s’appelle le «biais d’optimisme» et consiste à surestimer la probabilité d’un événement positif dans un avenir proche et à sous-estimer le négatif. 

Peut-être que vous êtes entourés de chialeux et que vous avez l’impression inverse? Or, même ceux-là ont tendance à voir le verre d’eau à moitié plein lorsqu’ils doivent prédire leur avenir (mais pas nécessairement celui des autres ou de leur société). 

Tali Sharot en sait quelque chose. La neuroscientifique a consacré un livre entier à ce sujet, The Optimism Bias: a Tour of the Irrationnaly Positive Brain.

Dans ce livre, la professeure à la University College de Londres nous apprend que l’évolution humaine a enraciné l’optimisme dans notre cerveau parce qu’il avait une fonction adaptative. L’optimisme nous empêche de voir un monde aux possibilités limitées. Il réduit ainsi le stress et l’anxiété, améliorant notre santé physique et mentale et gonflant notre motivation. 

«Pour progresser, on a besoin d’être capable d’imaginer des réalités alternatives — pas juste des vieilles réalités, mais des meilleures, et on a besoin de croire qu’elles sont possibles», écrit Sharot. 

Au passage, le biais d’optimisme a toutefois kidnappé une partie de notre raison, nous faisant miroiter un futur brillant sans qu’on ait les preuves pour soutenir ce don-quichottisme.

Des études montrent par exemple que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps (souvent par plus de 20 ans) que l’âge où ils meurent pour vrai, sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer. 

Je vous l’accorde : c’est le paragraphe le plus déprimant jamais écrit dans cette chronique. Difficile, toutefois, de ne pas s’y reconnaître, à moins d’être un disciple d’Arthur Schopenauer, ce philosophe allemand, champion du pessimisme, qui a un jour écrit : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». 

Mais le biais d’optimisme n’explique pas seulement les erreurs de prédiction existentielles. ll explique aussi les moyens et petits plans foireux. Comme les rénos. 

Pourquoi sous-estimons-nous si souvent le temps et le coût d’un projet? 

Parce qu’on a une connaissance très partielle des étapes nécessaires et qu'on les simplifie à outrance : ben voyons, me semble que c’est pas si long que ça poser un comptoir de cuisine! 

Résultat, on pense que le menuisier a écouté les oiseaux chanter (je vous l’ai dit, oubliez ça), alors qu’il a a passé la journée à mesurer, scier, boulonner, calfeutrer, etc. — et a à peine eu le temps de mastiquer son sandwich.

Les clients voient donc la facture et sautent au plafond. Surtout si l’entrepreneur lui-même — qui n’est pas imperméable non plus au biais d’optimisme — a sous-estimé le temps pour des tâches qu’il avait pourtant déjà effectuées dans le passé. (Je suis sûr que ça vous arrive aussi au bureau...)

C’est le piège de la rénovation dans lequel nous sommes nombreux à tomber. La meilleure façon de l’éviter est étonnamment simple. On demande à plusieurs personnes qui sont passés par là le coût et la durée d'un projet, et on se base là-dessus, en gardant un bon coussin pour les imprévus.

Combien ça t’a coûté, ta nouvelle porte-patio? 5000 $! 

Va peut-être falloir attendre le printemps prochain, finalement... 

Chronique

La première journée

CHRONIQUE / Je ne travaillerai jamais chez John Deere en Asie, mais je peux vous dire que j’aurais aimé ça, juste pour la première journée.

Il y a quelques années, la compagnie spécialisée dans la fabrication de machinerie agricole avait beaucoup de misère à recruter et à retenir ses employés dans ses bureaux asiatiques. 

Là-bas, la compagnie aux couleurs vert et jaune n’est pas aussi connue qu’au Québec ou dans le Midwest américain, où les agriculteurs sont fiers de posséder des tracteurs John Deere de génération en génération.

Le «lien émotionnel» des employés avec la compagnie n’y était pas. Alors, John Deere a décidé de le créer, en mettant sur pied l’«expérience de la première journée».

Je vous traduis ici le déroulement de cette journée, tel que décrite dans le fascinant livre The Power of Moments: Why Certain Experiences Have Extraordinary Impact, des frères Chip et Dan Heath, respectivement professeurs en marketing à l’école des affaires de Stanford et à l’Université Duke. 

L’«expérience» commence par un courriel d’une employée de John Deere. Elle se présente et vous indique où vous stationner. Le jour J, elle vous attend dans le lobby, où, sur un écran plat, votre nom défile avec le mot «bienvenue» ! Elle vous conduit à votre cubicule. Il y a une grande bannière bien visible qui indique qu’il y a eu une nouvelle embauche. Vos nouveaux collègues viennent vous saluer. Sur votre ordinateur, il y a une magnifique photo d’un équipement John Deere sur une ferme au coucher de soleil : «Bienvenue au plus important travail que vous allez faire». 

Vous avez déjà reçu un courriel. Il est envoyé par le pdg de l’entreprise. Dans une petite vidéo, il vous parle de la mission de l’entreprise et vous dit «profitez bien du reste de votre première journée, et j’espère que vous aurez une longue, fructueuse et épanouissante carrière chez nous au sein de l’équipe de John Deere». 

Le midi, on vous emmène dîner avec un petit groupe de personnes. Les collègues vous demandent d’où vous arrivez et vous décrivent sur quels projets ils travaillent. Plus tard dans la journée, un cadre haut placé vient vous voir et planifie un lunch avec vous la semaine prochaine. «Vous quittez le travail après votre première journée en vous disant : je suis à ma place ici. Le travail que je fais est important. Et je suis important pour eux», résument les frères Heath. 

Non mais, qui peut se targuer d’avoir vécu une première journée aussi agréable au boulot ?

Le travailleur moyen se fait assigner un cubicule, une pile de dossiers et un ordinateur pour lequel il n’a pas encore reçu les mots de passe. Au hasard, il fait connaissance avec ses collègues dans les semaines qui suivent. Le grand boss? Il n’a aucun contact avec lui, même virtuel, avant un bon bout de temps. 

En cette période de pénurie de main-d’oeuvre au Québec, plusieurs entreprises pourraient s’inspirer de la stratégie de John Deere. En Asie, en tout cas, la stratégie de la compagnie a très bien fonctionné. 

Au bureau de Pékin, les nouveaux employés ont tellement apprécié leur accueil qu’ils blaguaient : «est-ce que peux démissionner et être réembauché ? » En Inde, John Deere a réussi à tirer son épingle du jeu dans une compétition très féroce pour les travailleurs locaux. 

Pourquoi ? Parce qu’ils ont su donner du relief à un moment clé dans une vie : la transition. 

Il y a plusieurs grandes transitions qui marquent nos existences. Plusieurs d’entre elles sont soulignées. On organise des anniversaires pour les fêtés, des bals pour les finissants, des initiations pour les étudiants, des mariages pour les amoureux, des showers pour les femmes enceintes, des baptêmes pour les bébés, des funérailles pour les morts.

Mais pour un nouveau travail ? L’endroit où vous passerez le plus clair de votre temps dans les années qui viennent ? 

Bof, rien de spécial…

«Quelle occasion ratée de faire en sorte qu’un nouveau membre de l’équipe se sente inclus et apprécié, déplorent les frères Heath. Imaginez si vous traitiez votre première date comme un nouvel employé: «J’ai quelques réunions pour l’instant, alors pourquoi tu ne t’assoirais pas sur le siège passager de la voiture et je te reviens dans quelques heures ?»»

Le problème des organisations, remarquent les auteurs, c’est qu’elles se préoccupent beaucoup des résultats, mais peu des humains. Or, les humains sont très sensibles aux commencements. La première impression d’un employé à propos de son milieu de travail peut teinter sa motivation au boulot pendant un bon bout de temps.

Un nouvel employé fait face à trois transitions en même temps : intellectuelle (un nouveau boulot), sociale (de nouvelles personnes) et environnementale (un nouvel espace de travail). Et si sa première journée n’est qu’une succession d’activités bureaucratiques, difficile de ne pas être déçu. 

C’est un de ces moments «où la prose de la vie a besoin de ponctuation», comme disent les frères Heath. Et pas juste dans les entreprises de machinerie agricole... 

Nous, les humains

Repos obligatoire

CHRONIQUE / Je vais bientôt craquer, s’est dit Justine. Elle venait de se séparer, de déménager, de s’endetter encore plus, de s’engueuler avec son patron et de se taper une autre maudite bronchite.

Son médecin lui a fait remarquer qu’elle avait accumulé trop de «stresseurs». Justine* a acquiescé. Il lui a signé un papier disant qu’elle souffrait d’un «trouble de l’adaptation», un trouble fourre-tout qui veut dire, effectivement, que ta vie est beaucoup trop stressante. Le médecin lui a aussi donné une prescription : repos obligatoire.

Du repos ? Elle ne savait pas trop quoi faire avec ça. Elle a pensé que ce serait une bonne occasion de passer à travers sa to-do list

«Au début, je voyais le repos comme une occasion de tout faire ce que j’avais pas eu le temps de faire avant», m’a-t-elle raconté dans un café.

Au bout de deux semaines de congé de maladie, elle était aussi brûlée qu’avant. Alors, elle s’est obligée à faire ce qui va à l’encontre de sa nature hyperactive : ralentir. 

Pour une bonne partie de la population encline à la procrastination, la paresse est un état à combattre. Mais il y a un autre type de personnes qui ont le problème inverse : ils ont beaucoup de misère à relaxer. 

Justine est dans le deuxième groupe. C’est une adepte du multitâches au travail. Elle mange santé, s’entraîne deux fois par jour, se lève tôt, se couche tard, tient son condo propre et répond toujours présente aux invitations.

Mais là, pour la première fois de sa vie, Justine était condamnée à se reposer. Elle a donc commencé par la base : dormir. 

Elle s’est donné un horaire de sommeil régulier. Couchée à 11h, levée à 9h. Dix heures par nuit. Sans alarme pour la réveiller artificiellement, c’est ce que son corps réclamait. 

Côté alimentation, elle ne n’est pas à mise à faire une «cure détox» à grand renfort de végétaux liquéfiés. Au contraire, elle a mis la pédale douce sur la bouffe santé. Elle a délaissé la salade et s’est permise un peu plus de viande et de féculents. Pour la saison froide, elle s’est souvent abandonnée aux plaisirs du ragoût. «Moins de bouffe Instagram, et plus de Pol Martin», résume Justine. 

Elle n’a pas arrêté de s’entraîner. Mais elle a diminué la fréquence et s’est contentée de sports qui lui plaisaient : course, nage, randonnée. 

Justine a aussi laissé plus de place dans son horaire à ce qu’elle surnomme les «loisirs improductifs» : surfer sur les réseaux sociaux, se laisser appâter par des pièges à clics, regarder une télé-réalité. Des trucs qu’elle avait l’habitude de faire entre deux tâches de toute façon — avec une bonne dose de culpabilité.

Maintenant, elle le prévoit et ne se sent plus coupable. «Ça peut être une priorité, aussi, de te reposer la tête des fois», dit-elle. 

C’est d’ailleurs une des choses qu’elle a réalisées durant son congé de maladie. Vaut mieux planifier ce genre de pauses dans son calendrier. Une heure, par exemple, où on ne fait rien dans la catégorie des «il faudrait que». 

L’ironie, c’est que ça nous permet d’être plus productifs ensuite. 

Je vous parlais il y a quelques semaines du livre When : The Scientific Secrets of Perfect Timing, de Daniel H. Pink. L’auteur cite plusieurs études montrant que les pauses sont essentielles pour regagner la vigilance qu’on perd au fil de la journée. Selon lui, on devrait caser les pauses dans notre horaire comme n’importe quel autre rendez-vous. 

J’imagine que c’est le même principe à long terme. Quand trop de «stresseurs» nous assaillent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, notre corps a besoin d’une pause. Et si on ne lui donne pas, il l’exige — et on ressort des chez le médecin avec une prescription de repos obligatoire. 

Justine pense qu’elle ne sera «jamais complètement guérie» de son hyperactivité. «Mais j’ai appris à laisser une place à la lenteur dans ma vie», dit-elle. 

Maintenant que son congé de maladie est terminé et qu’elle a repris le boulot, elle doit se remémorer souvent de ralentir, même si elle a l’habitude de se surmener. «Il faut s’en rappeler, parce que ça revient vite.»

* Le prénom de Justine a été modifié à sa demande pour ne pas dévoiler son identité.

Nous, les humains

Likez-moi!

CHRONIQUE / Dans les derniers mois, Cassandra Loignon et Maxime Bourdeau n’ont rien fait de si extraordinaire pour un jeune couple aisé de la banlieue de Québec.

Ils sont allés en voyage en Floride. Ils ont mangé du homard avec des asperges, du riz et des poivrons. Ils ont aménagé leur cuisine avec un comptoir de quartz. Ils ont rendu visite aux ours polaires à l’aquarium de Québec. Ils ont fait des vidéos mignonnes avec leur fils d’un an et demi et leurs deux petits chiens.

«On fait juste exprimer notre quotidien», explique Maxime. «On ne glamorise pas ce que c’est». La seule différence, c’est que leur quotidien intéresse beaucoup, beaucoup de monde. Sur Instagram, où ils publient leurs tranches de vie, @cassloignon est suivie par 56 000 personnes et @maxwlkn, par 37 000. Un simple selfie du couple dans la voiture reçoit plus de 3000 j’aime.

À Québec, Cassandra et Maxime font partie du club sélect des «influenceurs», ces gens qui ont tellement de poids sur les réseaux sociaux qu’ils peuvent influencer les choix des consommateurs.

Pourquoi eux? Oui, ils sont jeunes, beaux et bourgeois — Cassandra, 29 ans, a des airs de Kim Kardashian et est copropriétaire de la boutique de soins capillaires Les précieuses, à Sainte-Foy; Maxime, 32 ans, a une gueule de mannequin et est copropriétaire de la chaîne de boutiques de vêtements urbains WLKN.

Mais surtout, ils sont connus et admirés par une horde de fans en ligne. L’«influenceur» est en quelque sorte la déclinaison moderne d’un phénomène que tout le monde connaît depuis l’école: la popularité.

Elle nous chicote au primaire, nous obsède au secondaire et nous tracasse jusqu’à la fin de nos jours. Pourtant, les adultes font comme s’ils s’en fichaient — sauf que, chacun de leurs côtés, ils se demandent combien d’amis vont leur souhaiter «bonne fête» sur Facebook.

C’est normal, car la popularité continue d’affecter nos vies bien après le bal des finissants, explique Mitch Prinstein, professeur de psychologie à l’Université de la Caroline du Nord et auteur d’un récent livre sur le sujet intitulé: Popular : The power of Likability in a Status-Obsessed World (Populaire : le pouvoir de l’amabilité dans un monde obsédé par le statut).

«Il y a tellement de preuves scientifiques aujourd’hui qui montrent que le fait d’être apprécié par les gens a un impact majeur sur nous, que ce soit pour obtenir une promotion ou être choisi comme ami ou comme partenaire amoureux, explique au téléphone M. Prinstein. Ultimement, ces facteurs jouent un rôle dans notre bien-être, notre succès, et même notre santé physique.»

Mais attention, il y a deux types de popularité, précise le chercheur. La première est basée sur le statut et regroupe des personnes qui sont connues, imitées et capables de faire plier les autres à leur volonté. La deuxième repose sur l’amabilité et caractérise les gens dont on se sent proche, en qui on a confiance et qui nous rendent heureux.

«La plupart des gens ignorent la différence entre les deux types de popularité, alors ils choisissent la mauvaise option», dit Mitch Prinstein.

La mauvaise? C’est celle basée sur le statut, du moins en ce qui concerne le bien-être, tranche le chercheur.

Tout de même, cette forme de popularité vient avec des avantages qu’aucun égo n’a la force de bouder. «Imaginez aller à un party où tout le monde est excité de vous parler, amusé par ce que vous dites, et impressionné par votre look. Considérez à quel point ce serait gratifiant si, à chaque réunion au travail, vos idées étaient considérées les plus inspirantes et influentes», écrit M. Prinstein dans Popular.

Or, la popularité de statut vient aussi avec ses inconvénients. Une des données les plus claires à ressortir de la recherche en la matière est que les gens adulés s’attirent souvent un lot d’ennemis.

Cassandra et Maxime sont bien placés pour le savoir. Leur succès sur Instagram leur a valu plusieurs messages d’insultes et des réprobations sur la manière dont ils élèvent leur enfant.

Le comble s’est produit lorsque la Direction de la protection de la jeunesse s’est pointée à la garderie de leur fils. Sur Instagram, quelqu’un avait vu des bleus accidentels sur le visage de l’enfant et a fait un signalement à la DPJ. «Évidemment, ça n’a pas été retenu, mais ça nous a fait peur», dit Maxime. «On s’est demandé si on ne devrait pas fermer nos comptes», ajoute Cassandra.

L’autre problème, c’est que la popularité de statut engendre un bonheur éphémère, mais pas durable.

Les réseaux sociaux en sont une bonne illustration. Quand on reçoit un «j’aime» sur Instagram, que notre statut est partagé sur Facebook ou retweeté sur Twitter, on ressent un petit buzz de popularité, souligne Mitch Prinstein.

Or, «en dépit de l’utilisation de mots comme «ami» ou «j’aime» sur les réseaux sociaux, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amitié ou l’amabilité» qui, elles, permettent de créer des relations significatives à long terme, fait remarquer le psychologue.

Maxime et Cassandra en sont bien conscients. Même s’ils ont des dizaines de milliers de «followers» sur Instagram, leur vie sociale tourne autour de leurs familles et d’un noyau serré d’amis et de collègues.

Ils continuent d’alimenter leur compte Instagram parce qu’ils jugent que c’est un moyen plus personnalisé d’entretenir des relations avec leurs clients et d’en attirer de nouveaux. Mais aussi, parce qu’ils trouvent une certaine satisfaction à nouer des liens virtuels, qui sont pour la plupart très positifs.

Cassandra, qui rêvait de devenir chef quand elle était jeune, aime entre autres partager les photos de ses plats et aider les amateurs en partageant ses recettes. Maxime, lui, aime présenter les nouvelles tendances en mode urbaine pour les jeunes messieurs.

En même temps, le couple sait bien que @cassloignon et @maxwlkn sont des versions éditées d’eux-mêmes. «On ne présente pas nos chicanes», dit le deuxième.

Oui, les réseaux sociaux leur offrent les joies éphémères de la popularité de statut. «Mais ce n’est pas ça qui nous rend vraiment heureux», précise Maxime. «Si Instagram fermait demain, on s’en remettrait», ajoute Cassandra.

Nous les humains

Comment élever un adulescent

CHRONIQUE / Je suis récemment tombé sur un tableau d’Alloprof à propos des tâches que les parents devraient confier à leurs enfants, et j’ai eu une petite pensée pour les Matsigenka, un peuple indigène qui vit dans la forêt amazonienne au Pérou.

Le tableau s’intitulait : «Quelles responsabilités donner à mon enfant?» Pour chacune des tranches d’âge — elles vont de 6 à 12 ans —, il y avait une liste de tâches à confier à nos rejetons. L’idée, explique Alloprof dans le sous-titre, est de «favoriser l’autonomie à l’école et à la maison».

Par exemple, entre 6 et 7 ans, les enfants devraient être responsables de : mettre la table, placer leur vaisselle sale dans le lave-vaisselle, sortir les poubelles, plier les serviettes, aider à faire la liste d’épicerie, se préparer une collation, arroser les plantes, se brosser les dents, se laver, nourrir un animal, etc.

J’ai soumis le tableau à quelques parents autour de moi et plusieurs ont fait le saut. Quoi, mon fils de 12 ans est censé être capable de préparer un repas complet!? s’est exclamé une maman. Il a de la misère à éplucher une carotte...

C’est là que je me suis souvenu d’un article que j’avais lu dans le magazine New Yorker en 2012 sur la manière dont les parents modernes élèvent leurs enfants : en leur donnant beaucoup d’autorité... et très peu de responsabilités.

L’article commençait par l’histoire d’une anthropologue américaine, Carolina Izquierdo, qui avait passé plusieurs mois avec les Matsigenka, une tribu qui chasse les singes et les perroquets, cultive les bananes et construit des maisons avec les feuilles d’un certain type de palmier, le kapashi.

À un moment donné, Izquierdio a décidé d’accompagner une famille locale dans une expédition pour récolter ces feuilles. Une fille d’une autre famille, nommée Yanira, s’est jointe au groupe sans rôle précis, et s’est vite trouvé des tâches à faire.

Deux fois par jour, elle balayait le sable des matelas de sol et aidait à empiler les feuilles de kapashi pour le transport vers le village. Le soir, elle pêchait une sorte de petit crustacé, qu’elle nettoyait, faisait bouillir et servait aux membres de la famille avec du manioc. «Yanira était autosuffisante et attentive aux besoins de son groupe», écrit Izquierdio à propos de la jeune fille.

Au fait, quel âge avait Yanira?

Six ans.

Le contraste était saisissant avec les familles de Los Angeles. Une collègue anthropologue d’Izquierdo, Elinor Ochs, étudiait en parallèle une trentaine de ménages de la classe moyenne à L.A. pour comprendre comment les parents élevaient leurs enfants. Elle avait fait installer des caméras dans leurs maisons.

L’article du New Yorker décrit quelques scènes typiques de la vie famille à Los Angeles. Une fillette de 8 ans qui s’assoit à table et, ne trouvant pas d’ustensiles, dit à son père : «comment je suis supposée manger?» Son père se lève et va chercher les ustensiles.

Ou encore : un père demande cinq fois à son fils de 8 ans de prendre un bain ou une douche, en vain. Il se tanne et transporte lui-même junior dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, fiston se trouve dans une autre pièce pour jouer à un jeu vidéo. Il ne s’est toujours pas lavé.

«Dans les familles de L.A. observées, aucun enfant n’effectuait régulièrement des tâches ménagères sans se le faire demander. Souvent, les enfants devaient être suppliés de faire les tâches les plus simples; souvent, ils les refusaient quand même», décrit la journaliste, Elizabeth Kolbert.

Je ne pense pas qu’on soit si différents au Québec. Autour de moi, j’entends beaucoup de parents qui se sentent coincés dans une sorte d’impasse. D’un côté, ils veulent laisser le plus de temps possible à leurs enfants pour «être des enfants» et hésitent à leur confier des tâches. De l’autre, ils ont l’impression d’être sous leur gouverne et constatent que leurs rejetons deviennent de plus en plus capricieux.

La solution est simple, diront les habituels critiques de l’enfant roi : mettez vos culottes. Mais non, ce n’est pas si simple, car c’est très exigeant d’être exigeant.

«Beaucoup de parents ont remarqué qu’il faut plus d’efforts pour que les enfants collaborent que pour faire les tâches eux-mêmes», écrivent ainsi Ochs et Izquierdo à propos des familles de Los Angeles, dans un article cité par le New Yorker.

Chez les Matsigenka, les parents ne travaillent pas 35 heures par semaine dans un bureau, et ils ont sans doute plus de temps pour éduquer leurs enfants. À six ou sept ans, par exemple, les garçons commencent déjà à accompagner leurs pères dans des expéditions de pêche et de chasse et les filles aident leur mère à cuisiner (les rôles sont encore très genrés en Amazonie).

À l’adolescence, les Matsigenka ont ainsi maîtrisé la plupart des compétences nécessaires à la survie. Et plus ils se sentent compétents, plus ils deviennent autonomes comme Yanira. Ce cercle vertueux se poursuit jusqu’à l’âge adulte et offre une protection sans faille contre les Tanguy.

Au Québec, c’est souvent le contraire. On confie tellement peu de responsabilités à nos enfants qu’ils se sentent incompétents et ne prennent pas d’initiatives. C’est comme ça qu’on élève des adulescents — ces jeunes adultes qui continuent à vivre comme des ados, en repoussant le plus loin possible les obligations de l’âge adulte.

O.K., la comparaison entre les Québécois et un peuple amazonien est peut-être un peu boiteuse. Reste qu’ils tiennent quelque chose, ces Matsigenka, en encourageant leurs enfants à être plus autonomes et moins tournés vers eux-mêmes. Après tout, quand les enfants contribuent aux tâches ménagères, ils réduisent le fardeau de leurs parents, là-bas comme ici.

Cette semaine, j’ai donc fait imprimer le tableau d’Alloprof et je l’ai collé sur mon frigo. Puis, j’ai averti ma fille de 7 ans d’une nouvelle règle qui entrera en vigueur après la relâche.

— C’est fini, je ne viderai plus ta boîte à lunch.

— Qui va le faire d’abord?

— Toi.

Chronique

Les microprogrès

CHRONIQUE / En 1687, Isaac Newton a établi les trois lois universelles du mouvement, jetant les bases de la mécanique classique. La procrastination ne faisait sans doute pas partie de ses préoccupations, mais ça ne veut pas dire que ça ne fonctionne pas pour un flanc mou.

Voici la première loi newtonienne du mouvement: «Tout corps persévère dans l’état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui, et ne le contraigne à changer d’état.»

En résumé: les objets en mouvement tendent à continuer à bouger. Les objets au repos tendent à rester au repos. 

Vous commencez à voir le lien avec la procrastination? Exact: le plus dur, c’est de commencer. Une fois en mouvement, on tend à le rester. 

Mais comment débuter? Surtout quand le projet nous donne l’impression de devoir grimper une montagne? 

On commence par lacer ses souliers. 

Je sais, ç’a l’air ridicule. Mais c’est très efficace, parce que notre cerveau n’y voit que du feu (j’y reviens dans un instant). 

La stratégie est assez simple: diviser une tâche en unités les plus petites possible — et y aller une à la fois pour garder le mouvement.  

L’idée vient de James Clear, entrepreneur et auteur du livre Transform Your Habits: The Science of How to Stick to Good Habits and Break Bad Ones, dont les conseils sont suivis, semble-t-il, par des équipes de la NFL et de la NBA et des entreprises du Fortune 500.

Pour atteindre un objectif plus large, Clear recommande de couper les tâches en tranches de deux minutes. «Par exemple, aller courir peut être réduit à attacher vos chaussures de course, ou plier le linge est réduit pour plier la première paire de chaussettes», a-t-il expliqué à CBS. 

Sur son site, CBS a coiffé l’entrevue avec James Clear d’un titre qui m’est resté en tête: «Les microprogrès et le pouvoir de commencer». 

C’est vrai, au boulot comme à la maison, nous avons tous des projets qui semblent si laborieux qu’ils nous découragent. Juste à y penser, on se sent paralysé. 

Mais c’est peut-être justement ça le problème. On songe à tout ce qu’il y a faire au lieu de focaliser sur la première tâche à accomplir, aussi anodine soit-elle. 

«Nous devrions mettre le paquet sur la ligne de départ, et non sur la ligne d’arrivée», a dit Clear à CBS. 

Tromper son cerveau 

Je mentionnais plus tôt que notre cerveau n’y voyait que du feu. Quand nous obtenons quelque chose que nous voulons, que ce soit une barre de chocolat, une promotion ou une médaille aux Jeux olympiques, notre cerveau libère de la dopamine, un neurotransmetteur associé au plaisir. 

Or, si notre but est lointain et qu’il faut trop de temps pour l’atteindre, on se prive de dopamine, explique Ralph Ryback, un psychiatre qui a notamment enseigné à Harvard, dans un article sur le site de Psychology Today. Ainsi, il «est possible de manipuler vos niveaux de dopamine en fixant de petits objectifs et en les accomplissant ensuite», écrit-il. 

J’ai essayé ça cette semaine en me levant. Le cadran a sonné, j’ai eu furieusement envie de snoozer. «Me lever» me semblait un objectif beaucoup trop exigeant, alors je me suis fixé un objectif plus petit: tasser mes couvertures. 

J’ai réussi, suis sorti de mon lit et tout le reste s’est enchaîné. Comme on dit par chez nous: un pic de dopamine en a entraîné un autre. 

Je ne pensais pas que Newton m’aiderait à me réveiller. J’aurais dû m’en douter: une fois qu’on est levé, on tend à le rester.

Marc Allard

J'aime le curling

CHRONIQUE / Comme vous, sans doute, je ne connais rien au curling. Je pourrais traîner cette ignorance jusqu’à ma mort sans trop de regrets. Mais ça ne m’a pas empêché de frissonner, mardi, en regardant le triomphe de Kaitlyn Lawes et John Morris.

Lawes et Morris ont remporté la médaille d’or au curling mixte double à PyeongChang. Une victoire de 10 à 3 contre l’équipe suisse. Après avoir serré la main de ses adversaires, Lawes a jeté son balai sur la glace et a tapé dans les mains de Morris, qui l’a prise dans ses bras et l’a levée dans les airs.

«Yeah, baby! We did it!» a lancé Morris à la foule.

J’étais comblé. Les puristes du sport diront: «mais t’as jamais regardé une joute de curling au complet! Tu ne sais même pas comment on marque des points! Imposteur!»

Ils ont raison. Aux Jeux olympiques, ce n’est pas le sport que j’aime, mais les émotions qu’il y a derrière. Oui, j’écoute les Jeux de manière «superficielle». Comme la plupart d’entre vous, n'essayez pas.

Je peux comprendre que ce soit injuste pour les vrais amateurs de sport. Dans une autre vie, j’ai eu une belle-mère qui n’avait jamais entendu parler de Martin Brodeur. J’ai vu un match d’Équipe Canada aux JO en sa compagnie. D’ordinaire si discrète, elle s’époumonait chaque fois que les Canadiens s’approchaient du filet: «hiiiiiiiiiii que ç’a passé proche!!»

Je vous jure qu’elle ne feignait pas son enthousiasme. Clairement, c’est elle qui passait le meilleur moment devant l’écran.

Ce qui soulève une question: pourquoi tant d’imposteurs capotent sur les Jeux olympiques?

Parce que les humains ont cette incroyable capacité à ressentir ce que les autres ressentent et à s’identifier à eux. Ça s’appelle l’empathie.

Notre tête sait que ce n’est pas notre corps qui dévale la piste de ski à 110 km/h, vrille dans la demi-­lune ou réussit un triple axel. Mais de notre salon, l’émotion qu’on ressent en voyant les athlètes triompher ou chuter, elle, est vraie. Sûrement pas aussi intense qu’à PyeongChang, mais tout aussi authentique.

Les fins connaisseurs, ceux qui savent vraiment apprécier le sport, sont plus rares. En scrutant la performance des athlètes, ils éprouvent un autre type de plaisir, plus esthétique, plus contemplatif. Du même genre qu’un fan de peintres impressionnistes devant une toile de Monet.

Pour le reste d’entre nous, le plaisir des Jeux olympiques vient des émotions que nous font vivre les athlètes. Comme avec les héros de n’importe quelle œuvre de fiction.

Récemment, j’ai survolé The Bestseller Code: Anatomy of the Blockbuster Novel, un livre écrit par Jodie Archer, une éditrice d’une grande maison d’édition anglophone (Penguin) et Matthew Jockers, un professeur au département d’anglais de l‘université du Nevada.

Ensemble, Archer et Jockers ont mis au point un algorithme très précis qui a été en mesure de prévoir 80 à 90 % des titres qui se sont retrouvés sur la liste de best-sellers du New York Times. Et devinez quoi? La qualité de la prose — ou le succès critique — n’a pas grand-chose à voir avec le succès d’un bouquin.

L’émotion, par contre, est une des clés du succès d’un livre. Mais les lecteurs ne veulent pas que ce soit toujours la même. Imaginez la platitude d’un roman où il n’y aurait que des effusions de joie.

Non, «plus il y a de hauts et de bas dans un livre, plus c’est une montagne russe émotionnelle pour le lecteur, plus les chances de succès seront élevées», écrivent Archer et Jockers.

Le roman Cinquante nuances de Grey (Fifty Shades of Grey), par exemple, a été unanimement planté par la critique. Le style est nul et les personnages sont atrocement clichés. Mais l’algorithme, lui, a vu autre chose: «il y a tellement de hauts et de bas que le graphique du roman ressemble aux pulsations rythmiques de la musique techno», notent les auteurs.  

Le rapport avec les Olympiques? C’est ça: les montagnes russes d’émotion. Les athlètes qui l’ont facile nous emmerdent. On aime ceux qui échouent, se relèvent et triomphent.

C’était le cas Kaitlyn Lawes et John Morris au curling. Il y a à peine deux mois, ils ne formaient même pas une équipe. Morris avait perdu sa partenaire, et il a demandé à Lawes, qui ne s’était pas qualifiée dans une autre épreuve de curling, de se joindre à lui.

«Morris et Lawes ont gardé la tête haute — et ont marqué l’histoire du curling canadien», titrait la CBC après leurs médailles d’or.

Des frissons, je vous dis. C’est peut-être «superficiel», mais c’est humain. Je ne vois pas pourquoi on se sentirait coupable de triper sur les Jeux olympiques même si on ne pige rien aux sports présentés. 

Alors vive le curling, le biathlon et le skeleton!

Chronique

Une pizza à donner

CHRONIQUE / Il a reçu une pizza de trop. Elle était encore chaude dans sa boîte de carton. Mais Martin* avait commandé une poutine en plus, alors, non, il n’avait pas faim pour une deuxième.

La loi du moindre effort lui aurait suggéré deux options faciles : a) la congeler, b) la jeter. Sauf que Martin a horreur du gaspillage alimentaire.

«Beaucoup de gens ne mangent pas à leur faim, et je déteste jeter de la nourriture, surtout quand c’est frais», m’a-t-il expliqué. 

Il a donc pris une photo de la pizza orpheline et l’a publiée sur Entraide Limoilou, un groupe Facebook où les gens du quartier se rendent service pour toutes sortes de tracas quotidiens. 

Quelques minutes plus tard, il remettait à une maman la petite merveille gastronomique italienne. Sur Facebook, «elle a marqué que son enfant a bien aimé», raconte Martin. 

Quand j’ai vu sa publication sur Facebook, je me suis demandé ce que j’aurais fait à sa place? Honnêtement, j’aurais probablement congelé la pizza. 

Mais en jasant avec Martin, j’ai réalisé que son choix, quoiqu’un peu plus exigeant, était beaucoup plus futé que le mien.

Pourquoi? Parce que Martin s’est comporté de manière vertueuse, et que la vertu est une source fiable de bonheur. 

Je sais, c’est étrange de parler de vertu aujourd’hui. Le mot a des airs d’une autre époque. Quel parent dit aujourd’hui à son enfant : «c’est important que tu sois vertueux»?

Dans notre société moderne, on encourage beaucoup les qualités de «performance». Celles qu’on peut mousser dans une entrevue d’embauche : la persévérance, la créativité, la rigueur, l’autonomie, le «dynamisme», etc.

Les vertus, ces forces morales qui nous disposent à faire le bien autour de nous, sont plus rarement valorisées. Peut-être à cause de leur côté moralisateur ou de leurs accointances religieuses. 

Peu importe : elles méritent une deuxième chance. 

En 2004, Christopher Peterson et Martin Seligman, deux chercheurs émérites considérés comme les pères de la psychologie positive, ont écrit une brique de 800 pages sur les vertus et les forces de caractère qui favorisent l’épanouissement de l’être humain. 

Les deux auteurs ont cherché à voir où les grandes traditions philosophiques et religieuses du monde convergeaient avec la science psychologique moderne. Et ils en ont tiré une liste de six grandes vertus : la sagesse et la connaissance, le courage, l’humanité, la justice, la tempérance (qui permet de se protéger des excès) et la transcendance (qui donne un sens à la vie). 

Et Martin, dans tout ça? En offrant sa pizza à quelqu’un, il a fait preuve d’humanité, une vertu qui consiste à tendre vers les autres et à leur venir en aide, selon Peterson et Seligman. Et si on en croit la science psychologique, il se porte probablement mieux que s’il l’avait gardée pour lui ou l’avait jetée. 

Dans une autre vie, Martin a côtoyé beaucoup de gens qui ne mangeaient pas à leur faim. Et maintenant, il donne souvent de la nourriture. 

Au début de l’hiver, par exemple, il a vu un incroyable spécial sur la surlonge de bœuf et en a offert 40 livres à Entraide Agapè, qui offre des services d’entraide alimentaire et matérielle aux familles dans le besoin à Beauport et dans les environs. 

«J’aime aider, je préfère donner que recevoir», m’a écrit Martin. 

C’est ça l’idée : la vertu accroît le bien-être, même quand elle exige un effort de plus. 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je le constate beaucoup dans mes choix de consommation. Quand je fais l’épicerie, par exemple, j’ai deux options inégalement vertueuses. Soit je ramasse tout dans un gros supermarché et je fous ça dans le coffre de l’auto. Soit j’y vais à pied et je vais dans les petits commerces locaux : le marchand de fruits et légumes bio, la boulangerie, la boucherie et le magasin d’aliments en vrac. 

La première option est plus facile, mais je me sens poche, après. La deuxième est plus fastidieuse, mais je suis content en revenant chez moi. 

Vous, c’est peut-être autre chose. Prendre le temps de jouer avez vos enfants, même si vous avez une to-do list de 20 pieds à finir. Étudier, même s’il y a une bonne série qui vous attend. Aller courir, même si on se les gèle. Lire une chronique sur la vertu, même si ça a l’air moralisateur. Offrir une pizza à des inconnus, même s’il faut publier une annonce sur Facebook.

Sur le coup, c’est plus pénible. Mais après, maudit que ça fait du bien. 

*Le vrai prénom de Martin a été modifié à sa demande pour protéger son identité.

Chronique

Oui, coach!

CHRONIQUE / Durant toutes ces années de préparation intensive, ils étaient là, dans l'ombre. À pousser les athlètes aux limites de leurs corps. À polir leur technique jusqu'à la perfection olympique. À requinquer leurs espoirs après les inévitables déconfitures.

Dans une semaine, quand l'élite sportive hivernale du monde entier s'affrontera à Pyeongchang, ils se tiendront sur les côtés, célébrant les triomphes de leurs protégés ou pleurant leurs échecs.

Je parle bien sûr des coachs.

Il y en aurait sûrement long à dire sur les qualités extraordinaires de ces entraîneurs de haut niveau. Mais, aujourd'hui, j'aimerais attirer votre attention sur un des aspects les plus remarquables de leur mentorat: ils sont moins bons que ceux qu'ils entraînent.

C'est vrai. Pensez-vous que les coachs de Charles Hamelin, Alex Harvey, Marianne St-Gelais ou Marie-Philip Poulin sont meilleurs qu'eux? Sûrement pas.

Ces athlètes sont au sommet de leur sport et, pourtant, ils continuent à s'entourer d'un ou plusieurs coachs. Pour eux, ce regard extérieur reste un des meilleurs moyens de s'améliorer. Devrait-on les imiter?

Je soulève la question parce qu'elle ne concerne pas seulement les athlètes, mais tous ceux qui ont l'impression d'avoir atteint un certain plateau dans leur carrière ou n'importe quelle autre activité qui leur tient à coeur.

Récemment, j'ai regardé une vidéo Ted Talk d'un prodige qui s'appelle Atul Gawande. Le gars est chirurgien dans un hôpital de Boston, professeur à Harvard, collaborateur au prestigieux magazine The New Yorker et auteur de plusieurs best-sellers sur la médecine et la santé publique.

Gawande a commencé à pratiquer la chirurgies en 2003. Il s'est vite amélioré. Ses taux de complication ont diminué d'année en année. Mais après environ 5 ans, ils se sont stabilisés.

Quelques années plus tard, il a réalisé qu'il ne s'améliorait plus. Et il s'est demandé: est-ce que j'ai déjà plafonné?

Il s'est donc trouvé un coach. Un de ses anciens professeurs, depuis retraité, a accepté de venir dans sa salle d'opération pour l'observer. Atul Gawande a opéré un patient sous les yeux de son nouvel entraîneur et les choses se sont déroulées rondement.

«Je ne pensais pas qu'il aurait beaucoup à dire quand nous aurions fini, raconte Gawande dans sa présentation. Au lieu de cela, il avait une page entière de notes».

***

La plupart des disciplines ont une vision scolaire de l'apprentissage, fait valoir le chirurgien. «Vous allez à l'école, vous étudiez, vous pratiquez, vous apprenez, vous obtenez un diplôme, et ensuite vous sortez voir le monde et vous faites votre chemin par vous-même», dit-il.

C'est l'approche qu'à peu près tous les professionnels ont adoptée: médecins, avocats, scientifiques, musiciens, etc. Le contraste vient du monde sportif, où même les plus grands athlètes tiennent à leur coach.

Le coaching est une idée de nos voisins du sud, nous apprend Gawande. En 1875, les universités Harvard et Yale ont joué un des premiers matchs de football américain. Yale a embauché un entraîneur-chef, pas Harvard. Au cours des trois décennies suivantes, Harvard a gagné seulement quatre fois... Puis a finalement engagé un entraîneur.

Mais est-ce que le coaching peut-être transposé à d'autres domaines? Le professeur en psychologie Anders Ericsson, une sommité mondiale dans la recherche sur l'expertise, croit que oui. Dans son livre, Peak, How to Master Almost Anything, il explique que les entraîneurs nous à aident à pratiquer d’une manière «délibérée», c’est-à-dire focalisée sur ce qu’on a à améliorer.

En tant qu’observateur, les coachs sont plus facilement en mesure de repérer nos failles. Ils peuvent nous donner la rétroaction nécessaire pour devenir meilleure, souligne Ericssson.

En général, note-t-il, les gens suivent à peu près tous la même courbe d’apprentissage, quelle que soit l’habileté. On commence avec une idée générale de ce qu’on veut faire, on apprend avec un livre, un site Web ou un coach, on pratique jusqu’à atteindre un niveau satisfaisant.

Après, l’habileté devient automatique, on n’a plus trop besoin d’y penser. Mais elle cesse aussi de progresser. Or, les gens assument que quelqu’un qui conduit depuis vingt ans est forcément meilleur qu’un autre qui cumule cinq ans derrière le volant. Ils pensent qu’un médecin expérimenté est meilleur qu’un jeune médecin.

Ce qui est faux, écrit Ericsson, puisque la recherche montre qu’une fois le niveau satisfaisant atteint, les années de «pratique» ne mènent pas à une amélioration. Seule la pratique délibérée entraîne des progrès, selon chercheur.

Atul Gawande a eu l’humilité de le constater. Après deux mois avec son vieux coach de chirurgie, il a senti qu’il devenait meilleur. Après un an, il a vu son taux de complications baisser. 

C'était «douloureux, je n'aimais pas être observé, et parfois je sentais aussi qu'il y avait des périodes où je régressais avant de m'améliorer, mais ça m'a fait réaliser que les entraîneurs touchaient quelque chose de très important», dit Gawande.

En cette ère numérique, où les autodidactes peuvent apprendre à peu près n’importe quoi sur Internet, je trouve ça rassurant de voir qu’on a encore besoin des autres êtres humains pour s’améliorer. Qu’on soit un athlète ou pas, parfois, ça aide de pouvoir dire: oui, coach!