Chronique

Ça me tente pas

CHRONIQUE / Hubert Lenoir est calé dans un fauteuil rouge, la main dans un plat de bonbons. Il grignote des réglisses, des vers en gelée et autres jujubes gorgés de sirop de maïs riche en fructose.

Ce n’est pas bon pour la santé. Mais c’est un peu ça l’idée de la nouvelle vidéo du magazine science et société pour ados Curium avec le plus célèbre artiste androgyne de Beauport : parfois, il faut briser les règles. 

«En fait, quand t’es jeune, t’apprends à l’école, rapidement, qu’il y a des règles qui sont écrites, dit Lenoir. Quand tu reviens de la récréation, par exemple, ben là il faut que tu fasses comme une belle ligne avant de rentrer dans la classe». 

Or, si «tu veux faire valoir tes points, si tu veux faire valoir tes valeurs, ben c’est important de ne pas respecter l’ordre établi, poursuit-il. Puis de ne pas tomber sous les exigences de la société, puis devenir un mouton comme tous les autres.» 

Je suppose que c’est logique de dire ça quand l’anticonformisme nous a apporté autant de succès. En ce sens, Hubert Lenoir, un provocateur assumé, est la preuve vivante que les emmerdeurs attirent la gloire.

Mais est-ce que la désobéissance est aussi importante que le dit Lenoir? Et importante pour quoi, d’ailleurs? Devenir célèbre? Réussir sa carrière? Être heureux? 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study. Des chercheurs de l’Université Harvard ont suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie et ont analysé une myriade de facteurs qui pouvaient affecter leur bien-être et leur santé. 

Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases. «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.»

Mais comment fait-on pour avoir de bonnes relations avec les autres? Depuis les années 80, le chercheur en psychologie John Coie et ses collègues tentent de comprendre pourquoi certains enfants sont acceptés par leurs pairs, alors que d’autres sont rejetés.

Ils ont observé des centaines d’heures de bandes vidéo d’enfants en train de jouer. Il en est ressorti que ceux qui avaient les meilleures relations possédaient certaines habiletés sociales de base : la participation, la communication, la coopération, l’esprit sportif, la capacité de résolution de conflits. 

Ces compétences ne font pas toujours bon ménage avec l’anticonformisme. Du moins, pas quand Hubert Lenoir dit aux jeunes : «Faites ce que ça vous tente.» Ou explique qu'il ne fait pas ce qu'on lui demande parce que, t'sais, ça ne lui tente pas. 

Participer, communiquer, coopérer, avoir l’esprit sportif et résoudre des conflits requiert une part d’abnégation. Parfois, il faut être capable de mettre de côté ses envies pour satisfaire celles du groupe. Et c’est aussi vrai, j’imagine, pour les ados ou les adultes, vu que les études montrent que la popularité d’une personne tend à demeurer stable au cours de sa vie. 

Mais si on reste chez les enfants, Coie et ses collègues ont montré que ceux qui étaient acceptés par leurs pairs avaient tendance à rappeler amicalement les règles du jeu aux autres et à avoir des comportements prosociaux. Les enfants rejetés, eux, insultaient, menaçaient et taquinaient leurs amis, et ils étaient les moins susceptibles de suivre les règles. 

Or, les enfants les plus appréciés se distinguaient aussi d’une autre façon : ils proposaient de nouvelles façons de jouer avec les jouets. Ils savaient aussi étirer les règles. 

Spécialiste en sciences du comportement et professeur elle aussi à Harvard, Francesca Gino a documenté les vertus de la rébellion dans le monde du travail. L’anticonformisme, énumère-t-elle dans un article de la Harvard Business Review, favorise l’innovation, améliore les performances et peut hausser le statut d’une personne plus que la conformité.

Par exemple, une de ses recherches a montré que les observateurs jugent qu’un conférencier qui porte des souliers de course rouges, un pdg qui fait le tour de Wall Street en chandail et en jeans, et un présentateur qui crée son propre modèle PowerPoint plutôt que d’utiliser celui de son entreprise est vu comme ayant un statut plus élevé que ses homologues qui se conforment aux normes du monde des affaires.

Ses recherches montrent aussi que le fait d’aller à contre-courant donne le sentiment d’être plus unique, engagé et créatif. 

Dans la vidéo de Curium, Hubert Lenoir nuance son je-m’en-foutisme : «Je ne dis pas qu’il faut écouter aucune règle, mais c’est important de voir celles qu’on ne veut pas respecter», dit-il. 

Je ne voudrais pas avoir l’air conformiste. Mais là-dessus, je suis bien d’accord avec lui. 

Nous, les humains

Une deuxième âme

CHRONIQUE / Plus l’été approche, plus le Vieux-Québec appartient aux touristes. Tant qu’à y être, on pourrait mettre le quartier au complet sur Airbnb? OK, on vous le laisse jusqu’à la fin août. On le reprend à la rentrée.

Quoiqu’à bien y penser, les touristes me manqueraient un peu. J’aime plus ou moins les voir, mais j’adore les entendre.

Rue Saint-Jean, à la boulangerie chez Paillard, plus la file est longue, mieux c’est. Je ferme les yeux et j’écoute. Chinois. Espagnol. Allemand. Anglais. Russe. Arabe. Un régal auditif, je vous dis.

Polyglotte de justesse, je comprends seulement le français et l’anglais, mais j’aime le son des autres langues sur mon tympan; c’est comme des saveurs sur mes papilles.

Tout ça pour dire que j’ai eu le goût d’une autre petite virée chez Paillard, vendredi, en visionnant un fascinant plaidoyer pour la diversité linguistique.

C’est une présentation Ted Talk donnée par une chercheuse en psychologie cognitive biélorusse qui s’appelle Lera Boroditsky.

Mme Boroditsky nous dit que les langues ne sont pas que de simples relais de la pensée interchangeables. Elles façonnent aussi la manière dont on pense.

«Parler une autre langue est posséder une deuxième âme», disait Charlemagne.

Eh bien, la science dit que c’est vrai.

Avec son équipe, Boroditsky a elle-même mené plusieurs études qui montrent que l’architecture d’une langue influence le comportement de ceux qui la parlent.

Elle a notamment travaillé avec une communauté autochtone en Australie. Les Kuuk Thaayorre, c’est leur nom, n’utilisent pas les mots «gauche» et «droite», mais seulement les points cardinaux : nord, sud, est et ouest.

Par exemple, vous «diriez quelque chose comme : “Oh, il y a une fourmi sur votre jambe sud-ouest.” Ou, “déplacez un peu votre tasse vers le nord-nord-est”», illustre Boroditsky.

En fait, les Kuuk Thaayorre se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont : «Nord-est. Toi?»
— Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf?

Imaginez à quel point leur langue vous bâtit un sens de l’orientation si chaque fois que vous croisez une connaissance vous êtes obligés de vous situer dans l’espace. Google map peut aller se rhabiller.

Faites vous-mêmes le test maintenant, suggère Boroditsky. Ou que vous soyez, fermez les yeux, puis essayez de pointer le nord-ouest. Pas sûr, hein?

Il y a aussi une myriade de différences dans la manière dont les langues décrivent leur environnement. Vous n’ignorez sans doute pas que les Inuits ont une dizaine de mots pour la glace et une dizaine pour la neige. Mais saviez-vous que les Russes, qui disposent de plusieurs mots pour nommer les bleus clairs et sombres, distinguent mieux les nuances de bleu?

Encore plus fascinant, les Pirahãs, un peuple qui vit en Amazonie, n’ont pas de mots pour les chiffres, seulement des expressions vagues de quantité comme «peu» ou «beaucoup». Paraît-il qu’ils ne sont pas doués pour les inventaires, mais ne s’en font pas avec les prix.

«Les esprits humains ont inventé non pas un univers cognitif, mais 7000 — il y a 7000 langues parlées dans le monde», dit Boroditsky.

«Ce qui est tragique, c’est que nous perdons beaucoup de cette diversité linguistique tout le temps, poursuit-elle. Nous perdons environ une langue par semaine et selon certaines estimations, la moitié des langues du monde disparaîtra au cours des cent prochaines années».

Quand une langue se perd, ce ne sont pas juste ses mots qui périssent avec elle, mais sa manière de concevoir le monde.

Je ne sais pas jusqu’où va notre pouvoir de protéger la diversité linguistique. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec on peut commencer par mieux parler et écrire notre propre langue. Et si possible, en apprendre une autre.

Avec mon sens de l’orientation pourri, je devrais aller faire un tour chez les Kuuk Thaayorre en Australie.
— Où t’as mis ton dictionnaire?
— Nord-est, nord-est.

Chronique

Le mythe du pouce vert

CHRONIQUE / Lili Michaud prend une poignée de terre dans mon jardin, la laisse glisser entre ses doigts.

Je pensais qu’on allait tout de suite parler de légumes. Mais elle commencé par la base : le sol. 

Très sablonneux, celui-ci. Se draine bien, mais ne reste pas longtemps humide. Faut donc l’arroser souvent, surtout quand on vient de semer. «S’il ne retient pas l’eau, les plantes vont crever», me dit Mme Michaud. 

Autre chose : la terre est beaucoup trop compacte, m’indique-t-elle avant qu’on sorte la fourche à bêcher. «Pensez-vous que vos carottes vont pousser là-dedans ?»

Effectivement, je n’avais pas pensé à ça et à une foule d’autres détails. Or, j’étais ravi que Mme Michaud, agronome et auteur de six bibles sur le jardinage — dont mon Potager Santé et son petit dernier, La tomate de la terre à la table — soit là pour me le faire remarquer. 

Après cinq ans dans un jardin communautaire de Limoilou, à récolter des zucchinis obèses, des moignons de laitues, de la coriandre qui monte en graines et deux pauvres poivrons, j’ai l’impression d’être un néophyte du jardinage, et c’est sans doute parce que je le suis encore.

Involontairement, je pense que j’ai succombé à une affabulation très répandue dans le monde du jardinage : le mythe du pouce vert.

Si mon jardin est si moche à la fin de l’été, c’est peut-être que je n’ai pas été doté de cette mystérieuse connexion avec la nature dont jouissent d’autres jardiniers? 

Et si à côté de me déceptions potagères, ma blonde est quand même arrivée à faire grandir de l’ail, des concombres, des tomates cerises et de la rhubarbe, c’est qu’au mois un de nous deux a un petit pouce vert ?

C’est n’importe quoi, je sais bien. Comme le sport où la musique, le jardinage est une de ces nombreuses activités affligées par le mythe du talent naturel. Sauf qu’ici, il porte un nom : le pouce vert. 

Lilii Michaud est bien placée pour le savoir. Elle donne depuis plus de nombreuses années des cours et des ateliers de jardinage. Cette année, elle enseigne entre autres le compost, la culture des légumes en pleine terre et en pots, l’intégration des plantes comestibles aux aménagements, les semis intérieurs et les germinations et les pousses. 

Et si elle a acquis une conviction, c’est bien celle-là : «je ne crois pas au pouce vert, je crois aux mains brunes». 

En une heure au jardin avec elle, j’ai appris plus qu’en cinq ans de tâtonnement plus ou moins renseigné.

Sans doute y a-t-il plusieurs jardiniers d’expérience qui auraient aussi avantage à rafraîchir leurs certitudes. «Il y a des gens qui font les mêmes erreurs depuis toujours», dit Mme Michaud. 

L’ignorance s’ignore souvent. Il existe même un effet psychologique reconnu — l’effet Dunning-Kruger — selon lequel ceux qui sont le moins qualifiés dans un domaine sont plus susceptibles de surestimer leur compétence.

Mais restons dans le potager, où la croyance qu’on a un don — ou pas — est sûrement plus pernicieuse, entre autres dans sa façon de dédouaner notre incompétence. Le mythe du pouce vert est rassurant; il nous dispense de l’effort d’apprendre à jardiner. 

Vendredi dernier, j’ai donc semé mes premières graines du printemps — de la la laitue et des radis — sous la supervision de maître Michaud. J’ai notamment appris que je les enterrais beaucoup trop creux et qu’il fallait les arroser sans tarder.

J’espère qu’ils vont sortir de la terre cette fois-ci et d’ailleurs que mon jardin va foisonner de légumes cet été. Mais si ça ne fonctionne pas, je saurai au moins une chose : ce ne sera pas la faute de mon pouce. 

Chronique

L’autre fête des Mères

CHRONIQUE / T’as acheté une carte à la pharmacie, juste avant le brunch de la fête des Mères.

Il ne restait pas grand choix, tu t’es rabattu sur un message générique un peu cucul, mais tu t’es dit qu’elle serait contente quand même.

Elle sait que t’as de grosses semaines, le boulot, la famille, les amis, les loisirs, la maison, Netflix. T’as à peine le temps de prendre de ses nouvelles, alors elle ne se fait pas trop d’attentes.

En fait, elle est heureuse que tu sois là, point. Après toutes ces années, ça lui fait encore un pincement de serrer ton grand corps et de se dire : c’est mon enfant. En même temps, elle est déçue. Elle a hâte à ce jour où tu vas prendre le temps de la remercier comme il faut. Où tu vas arrêter de confier la tâche aux scribes de Hallmark et que tu vas écrire toi-même.

La dernière fois que tu t’es donné la peine, t’étais au primaire. T’avais tracé un gros cœur dans la carte et tu l’avais colorié en rose sans dépasser. T’avais écrit «Tu aies la meilleur maman du monde. Je t’ème.»

Elle avait envie d’encercler tes fautes en rouge, mais elle s’est abstenue, elle était tellement touchée, elle avait les yeux embués juste en ouvrant ta carte en carton.
Maintenant, tu vas chez Jean Coutu, tu choisis une carte, t’ajoutes quelques banalités à la main et puis, hop, c’est réglé.

Tu t’en tapes peut-être, mais sache que la fondatrice de la fête des Mères ne serait pas fière de toi. Elle s’appelait Anna Jarvis. Née en 1864 en Virginie, aux États-Unis, elle était la neuvième de onze enfants. Sa mère, Ann Reeves Jarvis, était à la fois dévouée pour ses enfants et très engagée dans sa communauté, qui gravitait autour de l’église méthodiste du coin.

Le 28 mai 1876, elle concluait un cours à l’école du dimanche à propos des mères notables dans la Bible lorsqu’elle a dit  : «J’espère et je prie pour que quelqu’un, un jour, trouve une journée commémorative pour les mères». Sa fille Anna, qui assistait au cours, l’a prise au mot, et en a fait le combat de sa vie. Deux ans après le décès de sa mère, elle a lancé une campagne pour instaurer une fête des Mères qui serait une fête officielle, le deuxième dimanche de mai.

L’église locale a embarqué, mais Anna a dû écrire aux gouverneurs de chaque État américain durant sept ans avant que le 28e président des États-Unis, Woodrow Wilson, en fasse une célébration nationale, en 1914. Ce qui est encore plus étonnant dans cette histoire-là, c’est qu’Anna Jarvis a regretté d’avoir créé la fête des Mères. Elle était révoltée de voir à quel point la célébration avait été commercialisée et dépouillée de son essence.

Pour Anna, la fête des Mères devait être une journée pour célébrer tous les sacrifices que ta mère a faits pour toi. Tu devais absolument passer à la maison pour remercier ta maman en personne. Et si tu ne pouvais pas te déplacer, il fallait au moins lui envoyer une lettre écrite à la main — surtout pas une carte de souhaits.

«Une carte imprimée ne signifie rien sauf que vous êtes trop paresseux pour écrire à la femme qui a fait plus pour vous que n’importe qui dans le monde», a dit un jour Anna Jarvis. Oh, tu te dis peut-être qu’elle capote. Qu’une carte de souhaits, c’est mieux que rien. Mais dans le fond, tu sais bien qu’elle n’avait pas tort non plus, cette madame Jarvis.

Tu l’aimes, ta mère, tu l’aimes comme seul on peut aimer quelqu’un qui est là depuis le début, quand t’es juste une échographie, et tu voudrais qu’elle le sache. Maintenant que t’as des enfants toi-même, tu sais combien c’est exigeant d’être parent et tu voudrais remercier ta mère d’être passée à travers, avec toi en plus, et de se faire encore du souci pour toi, même quand toi tu ne t’en fais pas.

Dimanche, tu te doutes qu’elle serait ravie de recevoir des chocolats, des bijoux, un forfait au spa et une carte de souhaits. Mais aujourd’hui, tu décides de la remercier autrement, comme Anna Jarvis l’aurait souhaité. Alors tu prends un stylo, du papier et une enveloppe. Et t’écris.

Nous, les humains

Le grand désencombrement

CHRONIQUE (2e de 2) / Lundi soir, Elisabeth Simard est allée souper avec une amie. Elle lui a raconté qu’un photographe et un journaliste allaient débarquer chez elle le lendemain pour une chronique sur le minimalisme.

Son amie s’est inquiétée pour elle. «Pourquoi t’es ici? Demain matin, tu vas avoir tes trois enfants. Quand est-ce que tu vas ranger?»

Elisabeth a eu une petite bouffée d’angoisse, mais s’est vite ravisée : «Ben non, ça va me prendre 10 minutes...» Finalement, «je n’ai pas plus rangé que d’habitude». 

Pas étonnant. Sa maison retapée du quartier Saint-Jean-Baptiste — poutres apparentes, murs de briques, escalier sans contremarches sur trois étages — , où elle habite avec son mari et ses trois garçons, est judicieusement désencombrée. 

Il n’y a presque rien sur les surfaces, aucun meuble inutile, pas de magazines ou de jouets éparpillés.

Ce n’est pas le désert non plus. Il y a de jolis cadres sur les murs, des tasses colorées accrochées à une tablette, des plantes dans les cadres de fenêtres, des livres dans un caisson. Mais tout a l’air à sa place, on n’a jamais l’impression d’une surcharge visuelle. Ce n’est pas juste rangé, ça respire. 

La semaine passée, je vous parlais de nos baraques encombrées qui, de plus en plus, débordent dans les mini-entrepôts. Je décrivais cette impression d’étouffement et d’impuissance que plusieurs ressentent face à tout le matériel qu’ils ont accumulé au fil des années. 

Cette semaine, je vous parle d’un antidote qui gagne en popularité au Québec et un peu partout en Occident : le minimalisme. Ce mode de vie, qui pourrait se résumer à posséder moins pour vivre plus, a la cote chez les milléniaux, en particulier, mais aussi chez les plus vieux. 

Avec six millions de messages Instagram avec le hashtag #minimalism, c’est ce qu’on peut appeler une tendance forte. 

Chronique

Ça pourrait être pire

CHRONIQUE / Abdul Alsayed s’ennuyait derrière le comptoir de son restaurant de shish-taouks, encore débordant de poulet, de patates, de taboulé et de sauce à l’ail.

C’était une de ces journées de tempête de neige au printemps. Les clients étaient rares. Un midi tranquille comme au retour des Fêtes, en janvier.

«Oh... mais ça pourrait être pire, m’a dit Abdul. Je viens de raccrocher avec ma sœur, en Syrie. Là-bas, ils s’inquiètent parce qu’il y a des bombes qui tombent...»

Je trouvais la journée moche moi aussi, peut-être à cause de la météo ou de mon reportage qui n’avançait pas comme je voulais. Mais quand j’ai croisé Abdul au resto le midi et que je l’ai entendu parler de la Syrie, j’ai, disons, relativisé les choses...

Dans son pays d’origine, la guerre a fait plus de 350 000 morts en sept ans. Alors, oui, me suis-je dit, il y a bien pire dans la vie qu’une journée de tempête au printemps, même pour un Québécois qui vient de se taper un rude hiver.

Je vous en parle parce que c’est une bonne stratégie, semble-t-il, pour passer à travers les petites et les grandes souffrances quotidiennes : se rappeler que ça pourrait être bien pire.

On entend souvent dire que c’est important de penser positivement, de voir le verre d’eau à moitié plein. Mais on peut aussi faire le contraire. Penser très négativement et se demander comment ça pourrait aller encore plus mal.

Mettons que vous avez une mauvaise journée au bureau. Songez un instant à la possibilité de perdre votre emploi, de devoir en chercher un nouveau, de passer des entrevues, de voir vos revenus diminuer. Il y a de quoi se requinquer.

Ça vous apparaît peut-être tordu comme moyen de se consoler. Je vous l’accorde, ce l’est. Mais étrangement, ça marche pour bien des gens, dont Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook et auteure du mégasuccès Lean in, sur l’ambition féminine.

En juin 2015, Mme Sandberg a perdu son mari et père de ses deux enfants, Dave Goldberg. Elle l’a retrouvé mort sur le sol du gym d’un hôtel mexicain où ils passaient leurs vacances. Un problème cardiaque. Il avait 47 ans.

Sheryl Sandberg avait beau être milliardaire, vivre sous le soleil de la Californie et être bien entourée par ses amis et sa famille, son deuil a été très difficile. Elle a pensé qu’elle ne pourrait jamais plus vivre un moment de «pure joie» maintenant que l’amour de sa vie était parti.

«Durant les premiers mois de désespoir, mon instinct me disait d’essayer de trouver des pensées positives», écrit-elle dans Option B, un livre qu’elle a écrit avec le psychologue Adam Grant. «Adam m’a dit le contraire : que c’était une bonne idée de songer à quel point les choses auraient pu aller encore plus mal».

M. Grant, qui est spécialiste de la résilience, lui a alors dit que ses trois enfants auraient pu souffrir de la même malformation cardiaque que leur père. «L’idée que j’aurais pu perdre mes trois enfants aussi ne m’avait jamais effleuré l’esprit, écrit Sheryl Sandberg. Je me suis sentie très reconnaissante qu’ils soient vivants et en santé — et cette gratitude a grignoté un peu de mon deuil.»

Durant les semaines suivantes, Sheryl Sandberg s’est mise à remarquer les bénédictions qu’elle tenait pour acquises. Chaque soir, peu importe comment elle se sentait, elle s’efforçait de trouver quelqu’un ou quelque chose pour lequel elle éprouvait de la gratitude.

Un jour ou l’autre, tout le monde souffre. Rupture, deuil, dépression, maladie, agression, traumatisme, name it. Mais la vie pourrait toujours être plus cruelle. C’est peut-être dans cet espace, entre le pire scénario et la réalité, qu’on peut trouver l’espoir de rebondir.

Ça ne veut pas dire qu’il faut minimiser sa souffrance ou celle des autres. T’as la gastro? T’es chanceux, t’aurais pu avoir la bactérie mangeuse de chair…

L’idée, explique Mme Sandberg, c’est d’élargir le point de vue, de ramener le projecteur sur ce qu’on a plutôt que sur ce qu’on a perdu.

La douleur ne s’évapore pas pour autant. Elle devient juste un peu plus supportable.

Chronique

Le piège des rénos

CHRONIQUE / Dans ma ruelle, le printemps ne ramène pas le chant des oiseaux, mais le grincement des bancs le scie chez mes voisins.

Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. J’ai moi-même copieusement contribué à la pollution sonore printanière en choisissant d’acheter une horreur entre quatre murs il y a quelques années — et de la rénover. 

Aujourd’hui, devant les photos «avant/après» de mon logis, je souris parce que le plus gros du boulot est derrière moi. Mais quand je repense à tout le fric et le temps que j’ai englouti là-dedans, je réalise à quel point j’ai été, hum... naïf? 

Je sais que je ne suis pas le seul. J’ai entendu des tas d’histoires de gens qui ont brûlé plusieurs mois — voire des années — de leur vie dans les rénos ou se sont endettés jusqu’au cou pour vivre dans une maison de magazine. 

Un ami entrepreneur a mis une croix sur les contrats de rénovation parce qu’il en avait ras-le-bol de décortiquer les factures avec des clients qui sous-estimaient le coût de leurs coquetteries. 

Mais pourquoi sommes-nous aussi pourris pour planifier nos rénovations? Pour la même raison que nos prédictions sont erronées dans plusieurs autres sphères de nos vies : un trop-plein d’optimisme. 

En psychologie, cette habitude de l’esprit s’appelle le «biais d’optimisme» et consiste à surestimer la probabilité d’un événement positif dans un avenir proche et à sous-estimer le négatif. 

Peut-être que vous êtes entourés de chialeux et que vous avez l’impression inverse? Or, même ceux-là ont tendance à voir le verre d’eau à moitié plein lorsqu’ils doivent prédire leur avenir (mais pas nécessairement celui des autres ou de leur société). 

Tali Sharot en sait quelque chose. La neuroscientifique a consacré un livre entier à ce sujet, The Optimism Bias: a Tour of the Irrationnaly Positive Brain.

Dans ce livre, la professeure à la University College de Londres nous apprend que l’évolution humaine a enraciné l’optimisme dans notre cerveau parce qu’il avait une fonction adaptative. L’optimisme nous empêche de voir un monde aux possibilités limitées. Il réduit ainsi le stress et l’anxiété, améliorant notre santé physique et mentale et gonflant notre motivation. 

«Pour progresser, on a besoin d’être capable d’imaginer des réalités alternatives — pas juste des vieilles réalités, mais des meilleures, et on a besoin de croire qu’elles sont possibles», écrit Sharot. 

Au passage, le biais d’optimisme a toutefois kidnappé une partie de notre raison, nous faisant miroiter un futur brillant sans qu’on ait les preuves pour soutenir ce don-quichottisme.

Des études montrent par exemple que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps (souvent par plus de 20 ans) que l’âge où ils meurent pour vrai, sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer. 

Je vous l’accorde : c’est le paragraphe le plus déprimant jamais écrit dans cette chronique. Difficile, toutefois, de ne pas s’y reconnaître, à moins d’être un disciple d’Arthur Schopenauer, ce philosophe allemand, champion du pessimisme, qui a un jour écrit : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui». 

Mais le biais d’optimisme n’explique pas seulement les erreurs de prédiction existentielles. ll explique aussi les moyens et petits plans foireux. Comme les rénos. 

Pourquoi sous-estimons-nous si souvent le temps et le coût d’un projet? 

Parce qu’on a une connaissance très partielle des étapes nécessaires et qu'on les simplifie à outrance : ben voyons, me semble que c’est pas si long que ça poser un comptoir de cuisine! 

Résultat, on pense que le menuisier a écouté les oiseaux chanter (je vous l’ai dit, oubliez ça), alors qu’il a a passé la journée à mesurer, scier, boulonner, calfeutrer, etc. — et a à peine eu le temps de mastiquer son sandwich.

Les clients voient donc la facture et sautent au plafond. Surtout si l’entrepreneur lui-même — qui n’est pas imperméable non plus au biais d’optimisme — a sous-estimé le temps pour des tâches qu’il avait pourtant déjà effectuées dans le passé. (Je suis sûr que ça vous arrive aussi au bureau...)

C’est le piège de la rénovation dans lequel nous sommes nombreux à tomber. La meilleure façon de l’éviter est étonnamment simple. On demande à plusieurs personnes qui sont passés par là le coût et la durée d'un projet, et on se base là-dessus, en gardant un bon coussin pour les imprévus.

Combien ça t’a coûté, ta nouvelle porte-patio? 5000 $! 

Va peut-être falloir attendre le printemps prochain, finalement... 

Chronique

La première journée

CHRONIQUE / Je ne travaillerai jamais chez John Deere en Asie, mais je peux vous dire que j’aurais aimé ça, juste pour la première journée.

Il y a quelques années, la compagnie spécialisée dans la fabrication de machinerie agricole avait beaucoup de misère à recruter et à retenir ses employés dans ses bureaux asiatiques. 

Là-bas, la compagnie aux couleurs vert et jaune n’est pas aussi connue qu’au Québec ou dans le Midwest américain, où les agriculteurs sont fiers de posséder des tracteurs John Deere de génération en génération.

Le «lien émotionnel» des employés avec la compagnie n’y était pas. Alors, John Deere a décidé de le créer, en mettant sur pied l’«expérience de la première journée».

Je vous traduis ici le déroulement de cette journée, tel que décrite dans le fascinant livre The Power of Moments: Why Certain Experiences Have Extraordinary Impact, des frères Chip et Dan Heath, respectivement professeurs en marketing à l’école des affaires de Stanford et à l’Université Duke. 

L’«expérience» commence par un courriel d’une employée de John Deere. Elle se présente et vous indique où vous stationner. Le jour J, elle vous attend dans le lobby, où, sur un écran plat, votre nom défile avec le mot «bienvenue» ! Elle vous conduit à votre cubicule. Il y a une grande bannière bien visible qui indique qu’il y a eu une nouvelle embauche. Vos nouveaux collègues viennent vous saluer. Sur votre ordinateur, il y a une magnifique photo d’un équipement John Deere sur une ferme au coucher de soleil : «Bienvenue au plus important travail que vous allez faire». 

Vous avez déjà reçu un courriel. Il est envoyé par le pdg de l’entreprise. Dans une petite vidéo, il vous parle de la mission de l’entreprise et vous dit «profitez bien du reste de votre première journée, et j’espère que vous aurez une longue, fructueuse et épanouissante carrière chez nous au sein de l’équipe de John Deere». 

Le midi, on vous emmène dîner avec un petit groupe de personnes. Les collègues vous demandent d’où vous arrivez et vous décrivent sur quels projets ils travaillent. Plus tard dans la journée, un cadre haut placé vient vous voir et planifie un lunch avec vous la semaine prochaine. «Vous quittez le travail après votre première journée en vous disant : je suis à ma place ici. Le travail que je fais est important. Et je suis important pour eux», résument les frères Heath. 

Non mais, qui peut se targuer d’avoir vécu une première journée aussi agréable au boulot ?

Le travailleur moyen se fait assigner un cubicule, une pile de dossiers et un ordinateur pour lequel il n’a pas encore reçu les mots de passe. Au hasard, il fait connaissance avec ses collègues dans les semaines qui suivent. Le grand boss? Il n’a aucun contact avec lui, même virtuel, avant un bon bout de temps. 

En cette période de pénurie de main-d’oeuvre au Québec, plusieurs entreprises pourraient s’inspirer de la stratégie de John Deere. En Asie, en tout cas, la stratégie de la compagnie a très bien fonctionné. 

Au bureau de Pékin, les nouveaux employés ont tellement apprécié leur accueil qu’ils blaguaient : «est-ce que peux démissionner et être réembauché ? » En Inde, John Deere a réussi à tirer son épingle du jeu dans une compétition très féroce pour les travailleurs locaux. 

Pourquoi ? Parce qu’ils ont su donner du relief à un moment clé dans une vie : la transition. 

Il y a plusieurs grandes transitions qui marquent nos existences. Plusieurs d’entre elles sont soulignées. On organise des anniversaires pour les fêtés, des bals pour les finissants, des initiations pour les étudiants, des mariages pour les amoureux, des showers pour les femmes enceintes, des baptêmes pour les bébés, des funérailles pour les morts.

Mais pour un nouveau travail ? L’endroit où vous passerez le plus clair de votre temps dans les années qui viennent ? 

Bof, rien de spécial…

«Quelle occasion ratée de faire en sorte qu’un nouveau membre de l’équipe se sente inclus et apprécié, déplorent les frères Heath. Imaginez si vous traitiez votre première date comme un nouvel employé: «J’ai quelques réunions pour l’instant, alors pourquoi tu ne t’assoirais pas sur le siège passager de la voiture et je te reviens dans quelques heures ?»»

Le problème des organisations, remarquent les auteurs, c’est qu’elles se préoccupent beaucoup des résultats, mais peu des humains. Or, les humains sont très sensibles aux commencements. La première impression d’un employé à propos de son milieu de travail peut teinter sa motivation au boulot pendant un bon bout de temps.

Un nouvel employé fait face à trois transitions en même temps : intellectuelle (un nouveau boulot), sociale (de nouvelles personnes) et environnementale (un nouvel espace de travail). Et si sa première journée n’est qu’une succession d’activités bureaucratiques, difficile de ne pas être déçu. 

C’est un de ces moments «où la prose de la vie a besoin de ponctuation», comme disent les frères Heath. Et pas juste dans les entreprises de machinerie agricole... 

Nous, les humains

Repos obligatoire

CHRONIQUE / Je vais bientôt craquer, s’est dit Justine. Elle venait de se séparer, de déménager, de s’endetter encore plus, de s’engueuler avec son patron et de se taper une autre maudite bronchite.

Son médecin lui a fait remarquer qu’elle avait accumulé trop de «stresseurs». Justine* a acquiescé. Il lui a signé un papier disant qu’elle souffrait d’un «trouble de l’adaptation», un trouble fourre-tout qui veut dire, effectivement, que ta vie est beaucoup trop stressante. Le médecin lui a aussi donné une prescription : repos obligatoire.

Du repos ? Elle ne savait pas trop quoi faire avec ça. Elle a pensé que ce serait une bonne occasion de passer à travers sa to-do list

«Au début, je voyais le repos comme une occasion de tout faire ce que j’avais pas eu le temps de faire avant», m’a-t-elle raconté dans un café.

Au bout de deux semaines de congé de maladie, elle était aussi brûlée qu’avant. Alors, elle s’est obligée à faire ce qui va à l’encontre de sa nature hyperactive : ralentir. 

Pour une bonne partie de la population encline à la procrastination, la paresse est un état à combattre. Mais il y a un autre type de personnes qui ont le problème inverse : ils ont beaucoup de misère à relaxer. 

Justine est dans le deuxième groupe. C’est une adepte du multitâches au travail. Elle mange santé, s’entraîne deux fois par jour, se lève tôt, se couche tard, tient son condo propre et répond toujours présente aux invitations.

Mais là, pour la première fois de sa vie, Justine était condamnée à se reposer. Elle a donc commencé par la base : dormir. 

Elle s’est donné un horaire de sommeil régulier. Couchée à 11h, levée à 9h. Dix heures par nuit. Sans alarme pour la réveiller artificiellement, c’est ce que son corps réclamait. 

Côté alimentation, elle ne n’est pas à mise à faire une «cure détox» à grand renfort de végétaux liquéfiés. Au contraire, elle a mis la pédale douce sur la bouffe santé. Elle a délaissé la salade et s’est permise un peu plus de viande et de féculents. Pour la saison froide, elle s’est souvent abandonnée aux plaisirs du ragoût. «Moins de bouffe Instagram, et plus de Pol Martin», résume Justine. 

Elle n’a pas arrêté de s’entraîner. Mais elle a diminué la fréquence et s’est contentée de sports qui lui plaisaient : course, nage, randonnée. 

Justine a aussi laissé plus de place dans son horaire à ce qu’elle surnomme les «loisirs improductifs» : surfer sur les réseaux sociaux, se laisser appâter par des pièges à clics, regarder une télé-réalité. Des trucs qu’elle avait l’habitude de faire entre deux tâches de toute façon — avec une bonne dose de culpabilité.

Maintenant, elle le prévoit et ne se sent plus coupable. «Ça peut être une priorité, aussi, de te reposer la tête des fois», dit-elle. 

C’est d’ailleurs une des choses qu’elle a réalisées durant son congé de maladie. Vaut mieux planifier ce genre de pauses dans son calendrier. Une heure, par exemple, où on ne fait rien dans la catégorie des «il faudrait que». 

L’ironie, c’est que ça nous permet d’être plus productifs ensuite. 

Je vous parlais il y a quelques semaines du livre When : The Scientific Secrets of Perfect Timing, de Daniel H. Pink. L’auteur cite plusieurs études montrant que les pauses sont essentielles pour regagner la vigilance qu’on perd au fil de la journée. Selon lui, on devrait caser les pauses dans notre horaire comme n’importe quel autre rendez-vous. 

J’imagine que c’est le même principe à long terme. Quand trop de «stresseurs» nous assaillent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, notre corps a besoin d’une pause. Et si on ne lui donne pas, il l’exige — et on ressort des chez le médecin avec une prescription de repos obligatoire. 

Justine pense qu’elle ne sera «jamais complètement guérie» de son hyperactivité. «Mais j’ai appris à laisser une place à la lenteur dans ma vie», dit-elle. 

Maintenant que son congé de maladie est terminé et qu’elle a repris le boulot, elle doit se remémorer souvent de ralentir, même si elle a l’habitude de se surmener. «Il faut s’en rappeler, parce que ça revient vite.»

* Le prénom de Justine a été modifié à sa demande pour ne pas dévoiler son identité.

Nous, les humains

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CHRONIQUE / Dans les derniers mois, Cassandra Loignon et Maxime Bourdeau n’ont rien fait de si extraordinaire pour un jeune couple aisé de la banlieue de Québec.

Ils sont allés en voyage en Floride. Ils ont mangé du homard avec des asperges, du riz et des poivrons. Ils ont aménagé leur cuisine avec un comptoir de quartz. Ils ont rendu visite aux ours polaires à l’aquarium de Québec. Ils ont fait des vidéos mignonnes avec leur fils d’un an et demi et leurs deux petits chiens.

«On fait juste exprimer notre quotidien», explique Maxime. «On ne glamorise pas ce que c’est». La seule différence, c’est que leur quotidien intéresse beaucoup, beaucoup de monde. Sur Instagram, où ils publient leurs tranches de vie, @cassloignon est suivie par 56 000 personnes et @maxwlkn, par 37 000. Un simple selfie du couple dans la voiture reçoit plus de 3000 j’aime.

À Québec, Cassandra et Maxime font partie du club sélect des «influenceurs», ces gens qui ont tellement de poids sur les réseaux sociaux qu’ils peuvent influencer les choix des consommateurs.

Pourquoi eux? Oui, ils sont jeunes, beaux et bourgeois — Cassandra, 29 ans, a des airs de Kim Kardashian et est copropriétaire de la boutique de soins capillaires Les précieuses, à Sainte-Foy; Maxime, 32 ans, a une gueule de mannequin et est copropriétaire de la chaîne de boutiques de vêtements urbains WLKN.

Mais surtout, ils sont connus et admirés par une horde de fans en ligne. L’«influenceur» est en quelque sorte la déclinaison moderne d’un phénomène que tout le monde connaît depuis l’école: la popularité.

Elle nous chicote au primaire, nous obsède au secondaire et nous tracasse jusqu’à la fin de nos jours. Pourtant, les adultes font comme s’ils s’en fichaient — sauf que, chacun de leurs côtés, ils se demandent combien d’amis vont leur souhaiter «bonne fête» sur Facebook.

C’est normal, car la popularité continue d’affecter nos vies bien après le bal des finissants, explique Mitch Prinstein, professeur de psychologie à l’Université de la Caroline du Nord et auteur d’un récent livre sur le sujet intitulé: Popular : The power of Likability in a Status-Obsessed World (Populaire : le pouvoir de l’amabilité dans un monde obsédé par le statut).

«Il y a tellement de preuves scientifiques aujourd’hui qui montrent que le fait d’être apprécié par les gens a un impact majeur sur nous, que ce soit pour obtenir une promotion ou être choisi comme ami ou comme partenaire amoureux, explique au téléphone M. Prinstein. Ultimement, ces facteurs jouent un rôle dans notre bien-être, notre succès, et même notre santé physique.»

Mais attention, il y a deux types de popularité, précise le chercheur. La première est basée sur le statut et regroupe des personnes qui sont connues, imitées et capables de faire plier les autres à leur volonté. La deuxième repose sur l’amabilité et caractérise les gens dont on se sent proche, en qui on a confiance et qui nous rendent heureux.

«La plupart des gens ignorent la différence entre les deux types de popularité, alors ils choisissent la mauvaise option», dit Mitch Prinstein.

La mauvaise? C’est celle basée sur le statut, du moins en ce qui concerne le bien-être, tranche le chercheur.

Tout de même, cette forme de popularité vient avec des avantages qu’aucun égo n’a la force de bouder. «Imaginez aller à un party où tout le monde est excité de vous parler, amusé par ce que vous dites, et impressionné par votre look. Considérez à quel point ce serait gratifiant si, à chaque réunion au travail, vos idées étaient considérées les plus inspirantes et influentes», écrit M. Prinstein dans Popular.

Or, la popularité de statut vient aussi avec ses inconvénients. Une des données les plus claires à ressortir de la recherche en la matière est que les gens adulés s’attirent souvent un lot d’ennemis.

Cassandra et Maxime sont bien placés pour le savoir. Leur succès sur Instagram leur a valu plusieurs messages d’insultes et des réprobations sur la manière dont ils élèvent leur enfant.

Le comble s’est produit lorsque la Direction de la protection de la jeunesse s’est pointée à la garderie de leur fils. Sur Instagram, quelqu’un avait vu des bleus accidentels sur le visage de l’enfant et a fait un signalement à la DPJ. «Évidemment, ça n’a pas été retenu, mais ça nous a fait peur», dit Maxime. «On s’est demandé si on ne devrait pas fermer nos comptes», ajoute Cassandra.

L’autre problème, c’est que la popularité de statut engendre un bonheur éphémère, mais pas durable.

Les réseaux sociaux en sont une bonne illustration. Quand on reçoit un «j’aime» sur Instagram, que notre statut est partagé sur Facebook ou retweeté sur Twitter, on ressent un petit buzz de popularité, souligne Mitch Prinstein.

Or, «en dépit de l’utilisation de mots comme «ami» ou «j’aime» sur les réseaux sociaux, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amitié ou l’amabilité» qui, elles, permettent de créer des relations significatives à long terme, fait remarquer le psychologue.

Maxime et Cassandra en sont bien conscients. Même s’ils ont des dizaines de milliers de «followers» sur Instagram, leur vie sociale tourne autour de leurs familles et d’un noyau serré d’amis et de collègues.

Ils continuent d’alimenter leur compte Instagram parce qu’ils jugent que c’est un moyen plus personnalisé d’entretenir des relations avec leurs clients et d’en attirer de nouveaux. Mais aussi, parce qu’ils trouvent une certaine satisfaction à nouer des liens virtuels, qui sont pour la plupart très positifs.

Cassandra, qui rêvait de devenir chef quand elle était jeune, aime entre autres partager les photos de ses plats et aider les amateurs en partageant ses recettes. Maxime, lui, aime présenter les nouvelles tendances en mode urbaine pour les jeunes messieurs.

En même temps, le couple sait bien que @cassloignon et @maxwlkn sont des versions éditées d’eux-mêmes. «On ne présente pas nos chicanes», dit le deuxième.

Oui, les réseaux sociaux leur offrent les joies éphémères de la popularité de statut. «Mais ce n’est pas ça qui nous rend vraiment heureux», précise Maxime. «Si Instagram fermait demain, on s’en remettrait», ajoute Cassandra.