Si un jour, la date et l’heure précise du décès de mon père étaient prévues, parce qu’il l’aurait choisi ainsi, il faudra m’y préparer.

Ma promesse

CHRONIQUE / De toute ma vie, je crois n’avoir fait qu’une seule promesse à mon père.

Celle de respecter sa décision, le moment venu.

Nous en avons discuté trois ou quatre fois, peut-être plus, au cours des dernières années.

« Ma fille, m’a-t-il priée, si un jour je deviens légume, ou si je n’ai plus de qualité de vie, je veux qu’on me débranche. Ne les laisse pas s’acharner si ça ne vaut pas la peine. »

Ça me fait toujours bizarre de parler de sa mort avec mon père, lui qui vient tout juste de franchir le cap de la soixantaine et qui est pétant de santé. Mon paternel fraîchement retraité, qui court et qui pédale des dizaines de kilomètres chaque semaine dès que la neige fond et qui découvre désormais des beautés du monde qui lui étaient jusqu’alors inconnues.

D’un autre côté, il vaut mieux avoir cette discussion très solennelle pendant qu’il est encore lucide, qu’il va bien et qu’aucune décision ne doit être prise dans l’urgence. Il n’a jamais caché son penchant pour l’aide médicale à mourir, bien avant que ce ne soit officiellement légal et encadré par des lois.

Bien qu’il en ait peu parlé, je soupçonne mon père d’avoir été très affecté par les dernières années de vie de sa mère, qui a souffert d’Alzheimer pendant une douzaine d’années avant de s’éteindre tout doucement, entourée de ses sept enfants l’invitant tendrement à se laisser partir, en lui promettant qu’ils veilleraient les uns sur les autres.

J’étais là, ce jour-là. C’était en 1998. Son dernier souffle est le souvenir le plus vif que je garde de ma grand-mère, que je n’ai pas connue lucide. En toute honnêteté, quand j’étais petite, j’avais même un peu peur d’elle, qui était à mes yeux une vieille femme immobile et muette.

J’aurais aimé la connaître comme mon père l’a connue. Avant qu’elle ne se recroqueville dans le silence et qu’elle ne soit plus que l’ombre d’elle-même.

Je comprends que mon père ne veuille pas prendre le risque d’en arriver là.

Je comprends aussi les réserves de plusieurs personnes à l’idée de ne pas laisser la vie suivre son cours jusqu’à la fin. Mais si tel est le souhait sincère d’une personne dont la santé n’est plus, jusqu’où est-il humain de l’obliger à prolonger ses souffrances?

J’espère que le combat de Nicole Gladu et de Jean Truchon, qui a débuté au Palais de justice de Montréal cette semaine, permettra de répondre une fois pour toutes à cette question.

On ne sait jamais

Je crois ne pas avoir un mot à dire sur la manière dont mon père veut vivre sa vie et comment il souhaite la finir, si on en arrive là. Peut-être vivra-t-il jusqu’à 105 ans, lucide et en forme, pour s’éteindre paisiblement dans son sommeil et que toute cette question restera hypothétique.

Mais on ne sait jamais. C’est pourquoi je respecte son désir de partir entouré de l’amour des siens avant de dépérir et de souffrir inutilement, comme l’a fait le journaliste Guy Roy plus tôt cette semaine.

Par amour aussi.

Ma mère est décédée subitement quelques mois avant mes 25 ans. Elle en avait 50. Dans quelques semaines, ça fera sept ans. Je ne saurai jamais si c’était un acte volontaire ou si son corps en a simplement eu assez qu’elle ne prenne pas soin d’elle.

Nous nous sommes souvent disputées, comme la toute dernière fois où nous nous sommes parlé. Mais quand les choses allaient bien, nous nous disions toujours que nous nous aimions. Quand même, j’aurais aimé le lui dire une fois de plus.

Depuis qu’elle n’est plus là, mon père et moi nous sommes rapprochés, même si nous étions déjà très complices. On a saisi l’urgence de vivre.

Il partirait demain matin, je n’aurais aucun regret. Tout ce que je souhaiterais lui dire, il l’a déjà entendu. Et je crois que l’inverse est aussi vrai.

N’empêche. Si un jour, la date et l’heure précise du décès de mon père étaient prévues, parce qu’il l’a choisi, il faudra m’y préparer. Ça ne sera pas nécessairement plus facile de lui dire adieu au moment fatidique.

Mais j’ai promis.

Et je lui dois bien ça.