L’utopie technologique

CHRONIQUE / Que se passerait-il si on décidait de continuer à exploiter au maximum les carburants fossiles et qu’on mettait en branle un ensemble de mesures technologiques ambitieuses pour contrôler l’augmentation de la température au 21e siècle? Cette vision résolument techno-industrielle est celle qui détermine le cinquième scénario (SSP5) qui sera étudié par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, qui rendra son sixième rapport en 2020.

Dans cette série de chroniques, nous avons examiné les quatre premiers scénarios proposés par les équipes de modélisation de plusieurs universités et centres de recherche pour prévoir l’évolution du climat. Pour construire des scénarios socio-économiques partagés (SSP), les scientifiques doivent d’abord tenir compte des forces motrices qui influencent les émissions de gaz à effet de serre (GES). On essaie d’abord d’étudier ce qui s’est passé au cours des dernières années, puis on introduit des hypothèses pour faire tourner des modèles socio-économiques. Dans le scénario que nous regarderons aujourd’hui, la demande en énergie aura quadruplé en 2100, puisque l’accent sera mis sur les solutions de «bout du tuyau». Il y aura beaucoup d’emplois pour les ingénieurs et les techniciens de tout acabit. Laissez passer le progrès!

Le SSP5 impose que les gouvernements investissent massivement dans la formation et l’éducation, qu’une collaboration internationale efficace soit mise en place, avec des échanges commerciaux très compétitifs et intégrés à l’échelle globale. C’est un monde axé sur la résolution de problèmes. On y accorde une importance majeure à la santé, à l’éducation, et on renforce les institutions pour soutenir le développement du capital humain et sociétal, tout en cherchant le développement économique et social. Les pays développés contribuent au renforcement des capacités des pays en développement. Personne ne doit être laissé à la traîne.

Le style de vie occidental à haute intensité énergétique se répand à l’échelle du globe et devient la norme. On doit faire appel aux carburants fossiles et au charbon pour suffire à la demande, mais qu’à cela ne tienne, on déploie les technologies pour empêcher les émissions de gaz à effet de serre. Ces facteurs stimulent une croissance rapide de l’économie, alors que la population mondiale décroît, après avoir connu un sommet vers 2050, pour atteindre 7,3 milliards en 2100, et elle est urbaine à 92 %. Les problèmes environnementaux locaux sont réglés à la pièce, et on croit que la technologie peut venir à bout de tout. D’ailleurs, si la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère devient trop élevée, on mettra en place des initiatives de géo-ingénierie pour réduire le forçage radiatif et maintenir la température à un niveau acceptable. Cela coûtera ce que cela coûtera !

Il ne manque que la musique de marche militaire ou d’un film de propagande pour compléter le portrait. Ce scénario est possiblement capable de permettre l’atteinte de la cible de l’Accord de Paris (une élévation de moins de 2 degrés de la température en 2100), mais il n’est pas garant de la réalisation de ses promesses. Peut-on croire que les gouvernements et les entreprises investiront massivement, en amont du développement, pour mettre en place les moyens de contrôler les émissions ? L’histoire nous enseigne qu’on fait plutôt le contraire. Peut-on imaginer qu’en vertu du principe de « responsabilité commune, mais différenciée », les mêmes gouvernements qui ont promis de garnir le Fonds d’adaptation à hauteur de 100 milliards de dollars, et qui ne l’ont toujours pas fait depuis 2009, vont y déposer 100 milliards par année après 2020, vont partager leurs savoirs et leurs technologies pour aider les pays en développement ? Poser la question, c’est y répondre.

Que nous apprennent les SSP sur le futur climatique ? Nous conclurons cette série dans la prochaine chronique.