Steve Lussier se promène avec son manteau personnalisé, logo de la Ville d’un bord et un badge l’identifiant comme maire de l’autre.

L’utilité de la « bonne dette »

CHRONIQUE / L’expérience politique ne semble plus peser très lourd lorsque les Sherbrookois sont appelés à voter. L’élection récente de Christine Labrie comme députée provinciale est dans la continuité des choix qui ont envoyé Pierre-Luc Dusseault à Ottawa, en 2011, et Steve Lussier à la mairie l’an dernier.

Des trois, en raison des responsabilités qui incombent au maire d’une ville de la taille de Sherbrooke, M. Lussier est celui qui a dû s’acclimater le plus rapidement.

« J’ai toujours eu des journées chargées, mais j’avais auparavant le plein contrôle sur mon agenda. Là, il doit être révisé tous les jours. »

Sorti de nulle part, le maire Lussier a-t-il entrepris les virages qu’il jugeait urgents et nécessaires lorsqu’il a ravi le pouvoir à Bernard Sévigny?

« J’ai examiné le portrait général et j’ai suggéré certains ajustements. J’ai été le premier à soulever les cas de paiement en double à des fournisseurs et j’ai obtenu une très bonne collaboration des services de même que de la vérificatrice générale pour stopper cette hémorragie », réitère-t-il.

Sans enlever au mérite, cette fierté exprimée à plusieurs reprises ces derniers mois commence à être diluée par l’incapacité à fournir la moindre précision, même pas un ordre de grandeur, sur l’ampleur des pertes ainsi jugulées.

Idem lorsque le maire Lussier s’est référé à ses notes durant l’entrevue pour vanter son souci de protéger les cours d’eau.

« Nous sommes passés de 155 débordements en 2017 à 104, jusqu’ici en 2018 », s’est réjoui celui qui avait navigué, caméra à la main, durant la période électorale pour exprimer son dégoût face aux déversements répétés d’eaux sanitaires non traitées.

Il y a un peu de poudre aux yeux dans ces chiffres clinquants puisqu’ils se limitent à la rivière Magog. En considérant l’ensemble du réseau, 1000 débordements par temps de pluie se produisent encore chaque année. Ils sont autorisés par le ministère de l’Environnement du Québec, mais heurtent la conscience des Sherbrookois. 

« J’admets les 1000 déversements, mais avec des comparables proportionnels, il y a tout de même une amélioration nous incitant à faire plus », nuance le maire Lussier.

Le « plan de gestion des débordements des eaux usées », adopté par les élus sherbrookois en mai et en attente de ratification par Québec, n’est pourtant pas un engagement en ce sens. Il identifie « des mesures compensatoires afin d’éviter d’augmenter la fréquence des débordements lors d’ajout de débits qui découleront du développement ». Autrement dit, ce plan vise moins à corriger des lacunes qu’à éviter qu’elles ne s’aggravent. 

Considérant également les débordements des coûts de gestion des matières résiduelles chez Valoris, ce n’est pas avec quelques chiffres lancés sur le coin de la table que le maire Lussier réussira à convaincre qu’il est plus responsable que ses prédécesseurs en matière de protection de l’environnement.

Le financier qui promettait d’autre part il y a un an « d’arrêter de pelleter la dette sur le dos de nos enfants » nous présente aujourd’hui la révision de la politique d’endettement comme un bon moyen de garantir un meilleur héritage!

« Pour développer, il faut investir. La dette n’était pas calculée de la bonne façon. Il faut identifier les sommes qui nous assurent un retour sur les investissements. Vous n’avez pas nécessairement ces informations-là, mais c’est inscrit systématiquement pour chacun de nos projets. De la même façon, il faut cesser de présenter la dette d’Hydro-Sherbrooke comme une dette municipale. C’est l’approche prise avec nos nouveaux gestionnaires et j’en suis très heureux », affirme M. Lussier.

Mal calculée, la dette de Sherbrooke, ou sciemment utilisée comme costume d’Halloween pour répandre la peur les jours où l’on tend la main pour récolter des votes plutôt que des friandises?

Dissocier la dette de 115 M$ d’Hydro-Sherbrooke du passif de 476 M$ de la Ville n’est toutefois pas une manœuvre politique. Ce n’est pas possible selon les règles comptables qui sont les mêmes pour toutes les organisations municipales. Dans la manière de présenter les choses aux Sherbrookois, par contre, l’approche est pleinement justifiée.

Il y a une façon simple d’expliquer le pourquoi : le capital et les intérêts pour rembourser les emprunts d’Hydro-Sherbrooke ne proviennent pas des taxes municipales, mais directement de nos factures d’électricité. Les profits d’une vingtaine de millions versés année après année dans les coffres municipaux sont nets. Ils sont ajoutés aux revenus généraux de la Ville une fois que le service de la dette d’Hydro-Sherbrooke a été payé. 

Les ex-maires Bernard Sévigny et Jean Perrault n’ignoraient pas cela. Ils ont utilisé l’un comme l’autre cette comptabilité fractionnée pour défendre le réalisme de leurs grands projets. Le premier, pour l’aéroport ou pour Well Inc. ; le second, notamment pour calmer la grogne populaire à propos de la Cité des rivières. Le succès qu’ils ont obtenu à rassurer a été assez mitigé.

Steve Lussier se promène avec son manteau personnalisé, logo de la Ville d’un bord et un badge l’identifiant comme maire de l’autre. Il prétend « qu’il attire le positif ». Que ce prétendu charisme ait un peu moins de candeur ne serait pas une mauvaise chose. 

Par contre, une naïveté franche et honnête pouvant être associée à l’inexpérience est toujours préférable à une assurance démesurément gonflée quand on apprend à marcher dans la sphère complexe qu’est la politique.