Perspectives

Le moment de sortir les casseroles

CHRONIQUE / Un jour les Canadiens, et je dirais au premier chef les Sherbrookois, bombent le torse pour appuyer la bravade de leurs gouvernants face aux Saoudiens. Le lendemain, ils se flagellent pour se punir d’avoir défendu la liberté d’expression de manière trop insistante, craignant d’avoir ainsi nui aux chances de libération de Raif Badawi.

« C’est clair qu’on ne peut pas être optimiste », a exprimé comme point de vue le professeur Thomas Juneau de l’Université d’Ottawa.

Perspectives

Les enfants du Bon Dieu

CHRONIQUE // Il n’y aura rien de spécial aujourd’hui au bas de la côte du chemin du Théâtre, à Eastman, là où 40 personnes sont mortes noyées il y a 40 ans jour pour jour. Même pas une minute de silence comme rappel des cris de détresse des victimes, la plupart des personnes handicapées.

L’autobus qui transportait des membres de la Fraternité des malades et handicapés d’Asbestos, de leurs proches ainsi que des accompagnateurs avait atterri à grande vitesse dans le lac d’Argent et avait surfé sur plusieurs dizaines de mètres. Une fois immobilisé, le véhicule avait flotté durant une douzaine de minutes avant de couler dans 18 mètres de profondeur en n’épargnant que sept passagers.

« Un jour, il faudra admettre une vérité : si les victimes avaient été des enfants normaux, nous serions allés d’enquête en enquête et de procès en procès. Le drame n’aurait pas lui-même sombré dans l’oubli », croit Estelle Dufour.

Mme Dufour habite sur la 5e Rue, à mi-chemin dans la pente raide de 1 km séparant le Théâtre de la Marjolaine et le lac d’Argent, là où le chauffeur de l’autobus s’était rendu compte que les freins ne répondaient plus. Sans même tenter de s’engager dans l’intersection en T, il avait poussé son véhicule propulsé par la gravité dans le lac.

 « Ce sont des remarques entendues par la suite qui m’ont marquée et choquée : des amis et des proches de victimes ont parlé d’une délivrance, d’une générosité divine pour accueillir ces enfants plus rapidement au paradis! »

 Des enfants qui avaient à peu près tous dépassé la vingtaine, ainsi étiquetés à cause de leur vulnérabilité.  

 « N’en doutez pas, j’ai entendu les mêmes remarques qui étaient l’expression de croyances et de valeurs de l’époque », confirme Alain Pouliot, l’un des sept rescapés de cette sombre soirée. 

« Le fun était dans l’autobus après la pièce de théâtre à laquelle nous venions d’assister. Imaginez, nous chantions Il était un petit navire lorsque le conducteur nous a dit que les freins avaient lâché. C’est aussi frais dans mes souvenirs que si ça s’était passé hier. »

 Accompagnateur ce soir-là, l’artiste aujourd’hui connu sous le nom de Big Daddy ventile depuis avec la musique ce flirt avec un fin atroce.

« Après ça, tu n’as plus peur de mourir. Tu t’ancres dans le présent. Tu portes davantage attention aux autres et je n’ai pas besoin d’aller loin pour trouver des exemples de courage. Guylaine (Veilleux), la femme qui partage mon quotidien, a combattu quatre cancers. C’est assez mouvementé, ça aussi, comme trajectoire de vie. »

« Exceptionnellement, je n’étais pas au chalet ce soir-là. Ce seul hasard est de la chance, car je ne suis pas certaine que j’aurais pu vivre avec les souvenirs des appels à l’aide. Les séquelles psychologiques ont été telles que certains riverains ont choisi de vendre et de partir », soutient Nicole Lupien, une voisine immédiate des lieux du drame.  

Un garde fou ralentirait aujourd’hui un véhicule en difficulté au bas de la côte. Cette rampe métallique aurait-elle été assez résistante pour empêcher le naufrage de l’autobus dans le lac d’Argent? Peu probable.

« C’est un site qui était très fréquenté à l’époque par les jeunes d’Eastman, dont j’étais. Nous n’y percevions aucun danger », témoigne le maire actuel, Yvon Laramée.

Les équipes d’urgence n’étaient pas il y a 40 ans ce qu’elles sont aujourd’hui.

 « Même après cette tragédie et même en considérant que nous avons quatre lacs sur le territoire de notre municipalité, il n’a pas été simple de vendre aux citoyens l’investissement dans une chaloupe pour nos secouristes », souligne le maire à ce sujet.

Le site est maintenant privé et seuls les propriétaires du Domaine de l’Estrie y ont accès. Une haute haie de cèdres a été installée pour en augmenter l’intimidé.

« Nous voulons honorer la mémoire des victimes. Ça n’a pas été possible de le faire pour le 40e anniversaire, mais ça viendra », assure M. Laramée.

Communauté d’origine des 40 victimes, Asbestos a déjà un lieu de commémoration.

« Ce n’est pas de porter un jugement sur des familles que de rappeler objectivement que les personnes handicapées étaient laissées dans la marge il y a 40 ans », fait valoir Estelle Dufour lorsque nous reprenons le fil de cette discussion.

 « Parfaitement d’accord. Les apprentissages transmis aux personnes atteintes de limitations intellectuelles se résumaient à quelques exercices de mémoire comme se laver les dents, faire son lit, etc. Les programmes pour le développement des connaissances et de la confiance avec le souci d’intégration sont arrivés plus tard », souscrit Mark McQuaid, ex-professeur auprès de cette clientèle adaptée, qui se joint à la conversation.

Qu’une puissante corporation comme Wal-Mart ait préféré en début d’année au Québec reconsidérer sa politique d’embauche de personnes handicapées plutôt que d’ignorer les reproches en dit long sur les transformations sociales.

Les accidents meurtriers du lac d’Argent et de la côte des Éboulements dans Charlevoix (à deux reprises) ont d’autre part mené au renforcement des normes provinciales d’entretien et d’inspection des autobus au même titre que la dévastation du centre-ville de Lac-Mégantic a réécrit de longs chapitres sur la sécurité ferroviaire au pays.

« Ce parallèle tient la route jusque dans les arguments invoqués devant les tribunaux pour disculper le chauffeur ainsi que la compagnie d’autobus de toute responsabilité criminelle. À Eastman comme à Lac-Mégantic, on ne pouvait imputer à des individus les conséquences de règles mal définies ou mal appliquées », compare l’avocat Patrick Fréchette.

Me Fréchette n’avait pas encore entrepris sa formation en droit il y a 40 ans. Par contre, c’est son illustre père Raynald qui avait obtenu comme avocat de la défense l’acquittement des accusés à la fin des années 70.

Le 4 août 1978 n’a pas été qu’une journée de deuil collectif. C’est un autre jalon de notre passé.

Jusqu’au dernier jour

CHRONIQUE / Je suis désolé et déçu de ne pas pouvoir vous annoncer si le compositeur Yanni prévoit une libération prochaine de Raif Badawi ou s’il prévoit lui donner un coup de pouce.

Qu’est-ce qu’un artiste grec, aussi connu soit-il, aurait pu nous apprendre de plus que le premier ministre Justin Trudeau à propos du blogueur toujours emprisonné, au désarroi des membres de sa famille devenus citoyens canadiens et qui résident en permanence à Sherbrooke?

Preuve que la musique est un rabot aplanissant les différences culturelles même dans le bois le plus dur, Yanni a reçu un traitement royal en Arabie saoudite, l’automne dernier. C’est un des rares pays où l’artiste de renom n’avait encore jamais mis les pieds depuis le début de sa longue carrière de presque 40 ans. 

« Celle qui interprétera la prochaine pièce est la première chanteuse à avoir été autorisée à monter sur scène en Arabie saoudite sans porter le voile traditionnel. J’en suis, et nous en sommes tous très fiers », a-t-il mentionné lors de son concert présenté dimanche soir dernier au Centre Bell de Montréal, auquel j’ai assisté.

« L’Arabie saoudite est en mutation profonde et il était important pour moi d’aller sur place pour découvrir et mieux comprendre la culture de ce peuple s’ouvrant sur le monde. Un pays n’est pas une voiture qu’on peut instantanément faire tourner à gauche ou à droite en donnant un coup de volant. Les Saoudiens progressent dans la bonne direction et je leur souhaite de réussir ce qu’ils ont entrepris », a poursuivi Yanni avant d’inviter la chanteuse américaine Lauren Jelencovich à le rejoindre sur scène pour interpréter Nightingale. 

Dans cette pièce, la soprano native du Texas reproduit le chant d’un rossignol sur des arrangements de violon. Une combinaison particulièrement réussie. La voix et la musique en crescendo, le talent ainsi que la passion des artistes en font un moment divin. Comme d’autres séquences du spectacle, d’ailleurs. 

Bien qu’absorbé, j’ai eu un flash. J’ai cru que la table venait ainsi d’être mise afin que Yanni enchaîne en formulant le souhait que le blogueur Badawi n’ait pas à purger la totalité de la lourde peine de 10 ans de réclusion pour « insulte à l’islam ».

Ce n’était pas dans le scénario. L’auditoire montréalais n’a pas scandé le nom de Raif Badawi non plus. 

J’ai quand même essayé d’attraper Yanni cette semaine entre deux avions et deux spectacles aux États-Unis pour lui demander s’il connaît Raif Badawi. Pour savoir s’il avait eu une pensée pour le prisonnier d’opinion le soir où il a été, lui, chaudement applaudi à Jeddah, ville dans laquelle l’auteur censuré a été flagellé en public et est toujours incarcéré. 

J’ai écouté ce concert, disponible sur YouTube, et l’invité de marque n’a pas joué de fausse note en évitant d’aborder de front la question de la liberté d’expression. Convenons que ce n’était ni l’occasion ni l’endroit pour soulever ce sujet délicat. 

Dans les commentaires de sa tournée rapportés par la presse saoudienne, le globe-trotter musical s’est déclaré touché par l’accueil des Saoudiens. « Il n’y a qu’une seule première fois et, pour moi, celle-ci est vraiment historique », a-t-il notamment déclaré en précisant que c’est la raison pour laquelle sa fille Kristal Ann avait tenu à être du voyage.

C’est l’Autorité générale du divertissement de la monarchie saoudienne qui s’est chargée de promouvoir la tournée.

« Nous avons réagi à la forte demande en augmentant la capacité des sites, avec l’objectif d’offrir un programme diversifié d’actes de divertissement au public saoudien », a diffusé l’instance gouvernementale servant de caution morale au régime.

On n’imagine pas la ou le ministre de la Culture jouer ce même rôle à Ottawa ou à Québec!

Les horloges des deux mondes sont encore loin d’être à la même heure. Pour un, Yanni s’est réjoui sur son site personnel d’avoir eu l’occasion de se produire un soir devant un auditoire de 3000 personnes constitué presque exclusivement de femmes. À l’opposé, on ne voyait aucune femme dans les extraits de spectacles choisis pour la vidéo promotionnelle produite par l’Autorité générale du divertissement.

Il y aurait eu tant à discuter avec Yanni. J’ai frappé à plusieurs portes en expliquant ma démarche et le contexte particulier associant la famille à notre communauté, mais je n’ai pas eu de retour. Peut-être une prochaine fois.

Rappelons que le groupe britannique U2 avait projeté la photo de M. Badawi sur grand écran durant son concert à Montréal, en 2015, en associant le jour de sa libération à la populaire chanson Beautiful Day, en présence de son épouse et de ses enfants qui avaient été invités au spectacle. Le chanteur Bono avait même livré promesse à Ensaf Haidar de porter la cause de son mari partout dans le monde.

Je n’en tire pas pour autant la conclusion que Yanni a manqué de tact ou de considération en vantant les Saoudiens devant un auditoire québécois sans la moindre référence à Raif Badawi. C’est plutôt symptomatique de l’attitude générale. D’une sensibilité et d’une solidarité érodées par le temps, y compris ici. Au Canada, au Québec ainsi qu’à Sherbrooke. Cette quasi-indifférence doit être pesante et décourageante après plus de 2200 jours d’attente!

 À ce sujet, voici ce que l’épouse de M. Badawi a exprimé comme sentiments au cours des dernières heures depuis l’île d’Hawaii où elle s’accorde un peu de repos :

« Ma vie ici au Canada est exceptionnelle. La façon avec laquelle je suis traitée par les Québécois est extraordinaire. Il me manque à vrai dire une seule chose; c’est d’avoir Raif avec nous. »

Gardons en mémoire un autre grand succès de Yanni : la famille Badawi aura besoin de nous Until the Last Moment. Jusqu’au jour qui assurera le retour.

Perspectives

Le nid de l'oiseau rare

Nous trouverions les subtilités du monde animal encore plus fascinantes si nous n’avions pas tendance à les dénaturer avec nos propres standards. Oh! là, c’est joli, vous avez un nid vraiment douillet, Monsieur L’oiseau. « De fait, c’est confortable... »

Pour la plupart d’entre nous, un nid n’est douillet que s’il offre minimalement un lit queen. Même avec des oreillers de plumes, le lit double de 54 pouces ne passe plus le test. Six pouces de plus sur la largeur pour mieux dormir, aussi bien installer des portes doubles à l’entrée pour circuler avec plus d’aisance?

Les portes doubles, voyez-vous, sont bien la dernière chose que souhaite l’oiseau pour qui le confort devient de l’insécurité permanente si son entrée est assez large pour que le nez d’un prédateur puisse y passer. Allez voir les photographies aux nids de Serge Beaudette, l’ornithologue gagnant sa croûte à guider d’autres passionnés comme lui à travers le monde.

Ça prenait un oiseau rare comme ce photographe animalier pour aller se faire un nid en forme de tipi dans un îlot boisé de Waterville suffisamment isolé pour se croire à l’époque où les Abénaquis ont vécu le long de la rivière Koatikeku (nom original de Coaticook).

C’est une maison plus que miniature. Un nid rudimentaire presque primitif, qui serait malgré cela suffisamment spacieux et douillet pour réunir une famille reconstituée comptant cinq enfants ainsi qu’un membre de la troisième génération.

Si les Sherbrookois sont des Québécois cités en exemple pour leur consommation moyenne de 395 litres d’eau par citoyen par jour, à l’intérieur du tipi, 15 litres stockés lors des pluies suffiraient pour les différents usages quotidiens excluant la consommation humaine. Sans douche, évidemment.

La toilette chimique camouflée à l’intérieur d’une fausse armoire a deux bassins séparés, l’un servant à récupérer l’urine qui, avec le bon ratio d’un mélange avec l’eau, serait un fertilisant en azote naturel efficace pour les plantes.

« Dans la gestion de masse, nous préférons diriger toute l’urine au même endroit, vers les usines d’eaux usées où un premier traitement est nécessaire avant de renvoyer l’eau dans nos bassins de consommation. Puis, il faut la traiter une seconde fois avant de pouvoir la boire. Mon mode de vie est de la simplicité volontaire et je serais millionnaire que je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. Ma conscience ne peut plus accepter un tel gaspillage alors que nous pouvons réduire notre empreinte écologique. »

Je connais le moineau depuis assez longtemps pour savoir qu’il ne s’agit pas d’un coup de gueule pour défendre un coup de tête. Ces valeurs l’habitent depuis longtemps.

Sauf que si les oiseaux peuvent s’installer où ça leur chante et que les Abénaquis n’avaient pas à se soucier de normes d’implantation, les empreintes incontournables de nos jours pour une maison, si avant-gardiste soit-elle, sont celles d’un permis de construction et d’un certificat de conformité.

Ces deux conditions ne sont pas remplies avec le tipi habité depuis la fin de 2016 et qui a déjà été présenté aux autorités municipales comme un gazebo parce que ce type de construction bénéficie d’un spectre d’usages plus large. M. Beaudette contreviendrait notamment à l’interdiction d’une seconde propriété sur une terre agricole.

« Nous ne sommes pas dans un cas d’accommodement local et notre refus de délivrer un permis n’est pas un jugement porté sur un mode de vie. Il est basé sur des règles en matière d’agriculture et d’environnement », fait valoir la mairesse de Waterville, Nathalie Dupuis.

Bien qu’appuyé par un réseau émergent formé d’experts déterminés à faire tomber les barrières du développement conventionnel dans l’ensemble du Québec, Serge Beaudette choisit pour le moment la voie du repli. Il s’est engagé à démanteler ses installations originales et aussi simples d’assemblage qu’un meuble vendu chez IKEA.

« Avec 18 personnes prêtes à m’aider, on défera tout en quatre heures et ça prendra à peine une journée à tout reconstruire. »

Les intentions ne sont pas exprimées au conditionnel. Si ce n’est pas à Waterville, M. Beaudette ira monter son tipi ailleurs.

« Je ne cherche d’aucune façon à me soustraire aux taxes municipales ou à d’autres obligations de cette nature. Les élus les plus avant-gardistes vont comprendre que c’est une voie d’avenir et chercheront des arrangements favorables à toutes les parties. »

« J’ai toujours eu une attirance pour la nature, mais ce que j’ai découvert comme mode de vie avec Serge est devenu plus que ma nature », endosse sa conjointe Mélanie Chagnon qui, durant sa semaine de garde familiale, habite en milieu urbain.

La vague de popularité des mini-maisons remue déjà passablement de façons de penser et de principes d’uniformité dans le monde municipal. Les planificateurs peinent à suivre le rythme, et ça se comprend, car les impacts sont multiples.

Bien que le changement s’annonce à l’avance, il arrive toujours sur le tard. Mais il arrive, irrémédiablement. D’autres citoyens s’intéresseront à ce type d’hébergement comme mode d’expression du bonheur et de protection des milieux de vie, et sans nécessairement que ces convictions soient ancrées dans des racines familiales autochtones.