Hommage à tous les fidèles des vigiles du vendredi devant l'hôtel de ville. Le moment solennel de 50 coups de tamtam rappelant la première séance de flagellation infligée à Raif Badawi porte.

Vos milliards n'achèteront pas notre silence

CHRONIQUE / Il était temps que l'Arabie saoudite manifeste de l'agacement face à la croisade en faveur de Raif Badawi. Autrement, nous serions restés sous l'impression que les membres de la famille royale n'accordaient pas la moindre attention aux pressions canadiennes ainsi qu'au mouvement international prenant la défense du blogueur.
L'ambassadeur saoudien en poste à Ottawa, Naif Bin Bandir Al-Sudairy, a invité les autorités canadiennes « à se mêler de leurs affaires » en nous demandant assez sèchement de respecter le système de justice de son pays au même titre que sa monarchie respecte le nôtre.
Le même message avait déjà été envoyé par écrit, il y a deux ans, par les voies diplomatiques. Mais il s'agit cette fois d'une communication officielle, publique, livrée sur un ton traduisant une irritation qu'il n'avait pas été possible de mesurer jusqu'à maintenant.
Tant mieux, c'est bon signe !
Hommage à tous les fidèles des vigiles du vendredi devant l'hôtel de ville de Sherbrooke. Le moment solennel de 50 coups de tam tam rappelant la première séance de flagellation infligée à M. Badawi n'est pas anodin. Il porte.
Cette réaction saoudienne est aussi une preuve que les engagements pris par le premier ministre Justin Trudeau envers Ensaf Haidar et ses enfants, lors de son passage dans la région au mois de janvier, sont tenus. Même si les représentations du gouvernement canadien sont discrètes, trop à nos yeux, elles semblent avoir une certaine efficacité.
Si un frondeur comme Donald Trump était à la tête du pays, ses déclarations incendiaires ou ses gazouillis teintés de mépris produiraient-il de meilleurs résultats ? Je n'en suis pas convaincu.
Il serait maladroit que Justin Trudeau abdique et annonce qu'il évitera dorénavant d'aborder le cas Badawi. Sans arrogance et sans lever le ton, M. Trudeau doit rappeler aux Saoudiens que c'est dans le respect des règles diplomatiques que le Canada condamne la peine de mort et exige le respect des conventions internationales protégeant la liberté d'expression. Il ne s'agit aucunement d'une intrusion malveillante dans la gestion de ce pays.
Les Canadiens ne menacent d'aucune façon l'Arabie saoudite. Il n'est pas question de dépêcher des troupes d'élite dans ce pays rigoriste pour en sortir Raif Badawi et d'autres prisonniers injustement traités. Bien sûr, nous allons à l'encontre de nos propres valeurs en lui livrant des blindés « Made in Canada ». Mais encore là, rien n'assure que la clémence des autorités saoudiennes aurait été obtenue plus facilement avec des sanctions commerciales.
Voilà un moment opportun pour dire haut et fort que la communauté qui a accueilli la famille de M. Badawi ne le laissera pas tomber. Les élus municipaux de Sherbrooke devraient d'ailleurs réitérer dans une résolution officielle que la bataille ne cessera que le jour où le prisonnier d'opinion sera autorisé à venir rejoindre les siens.
Le même message doit être envoyé par nos dirigeants provinciaux et fédéraux. L'attitude lâche et malhonnête serait de détourner nos regards des abus qui sont commis et qui, malheureusement, semblent vouloir se multiplier en dépit des protestations.
Nous viendrait-il une seconde à l'esprit de se soumettre aux quatre volontés du président de la Corée du Nord même s'il nous envoyait un huissier avec une mise en demeure nous enjoignant de fermer nos trappes et de le laisser s'amuser avec son arsenal nucléaire ?
Cette semaine encore, le Canada a condamné les gestes de provocation de Kim Jong-Un et ces pressions demeurent nécessaires sans la certitude que c'est ainsi que nous parviendrons à raisonner ce dictateur plutôt fêlé.
Les pressions internationales n'ont que très rarement des effets spectaculaires dans l'immédiat. Mais elles sont une façon démocratique, polie et civilisée d'imposer une forme de supplice de la goutte à ceux qui torturent et qui gouvernent en répandant la peur.
Chers « amis » saoudiens, nous sommes bien conscients que nos véhicules militaires sont plus puissants que notre petit pays sur l'échiquier mondial. Mais notre silence, lui, n'est pas à vendre. De vos puits de pétrole ne jailliront jamais assez de milliards pour l'acheter !
Est-ce assez clair ?