Costco viserait à vendre 25 millions de litres d'essence en opérant 24 pompes à Sherbrooke, soit près de 10 % du marché estimé par la Régie de l'énergie en 2015. Les promoteurs locaux qui ont orchestré des développements mixtes pourraient écoper.

Tant qu'à y être

CHRONIQUE / L'augmentation de l'offre commerciale au plateau Saint-Joseph est une fois de plus source de division à Sherbrooke et cette fois, Bernard Sévigny prend la gorgée. Trois membres de son parti sont parmi les six dissidents ayant refusé de souscrire aux conditions posées pour le déménagement de Costco et l'arrivée de 24 pompes à essence dans le voisinage de Walmart.
Toutefois, à moins qu'elle dégénère en cette année électorale, cette division n'aura vraisemblablement pas les mêmes répercussions politiques que le bain de glace dans lequel le maire actuel avait plongé son prédécesseur Jean Perrault en lui infligeant une défaite référendaire, sous prétexte d'une trop grande ouverture au développement. Or, voilà M. Sévigny converti aux libres forces du marché.
Autant d'ailleurs les précédentes remises en question de la planification municipale pour le plateau Saint-Joseph ont été réalisées sur la pointe des pieds, autant cette fois les autorités ont procédé sans trop attarder aux impacts de ce remue-ménage, si ce n'est de mettre en valeur le gain anticipé pour les automobilistes.
Lorsque Walmart a voulu s'installer sur les terres de l'ancienne ferme Rogeau, en 1982, les réticences étaient telles que le géant américain aurait probablement essuyé un refus si l'épicerie avait dès lors figuré dans son panier de services. Il n'était pas question qu'une grande surface de l'alimentation aille dans un champ!
La Ville ne pouvait évidemment anticiper le plan de diversification de la multinationale qui opère des Supercentres depuis 2014 au Canada et qui est devenue en peu de temps le 3e joueur en importance dans l'alimentation au pays.
« La part modale des supermarchés traditionnels a beaucoup diminué dans les habitudes de consommation des Nord-Américains. Aux États-Unis, par exemple, elle est passée de 90 % à 46 % entre 1988 à 2014, au profit des magasins entrepôts tels Walmart et Costco » relève Commerce Sherbrooke dans l'avis émis concernant la demande de Costco.
L'organisme ajoute que l'accroissement de 24 % de la population depuis que l'ancienne bannière Club Price est arrivée à Sherbrooke rend « le détaillant mûr pour une expansion ».
Commerce Sherbrooke passe cependant sous silence les données de son observatoire, selon lesquelles la demande en alimentation pour les 74 751 ménages sherbrookois serait de 496 M$ tandis que l'offre actuelle atteindrait les 593 M$. Sherbrooke serait donc déjà en sursaturation d'une centaine de millions, soit un excédent d'environ 20 %.
On s'empressera de dire dans l'appareil municipal que les grandes surfaces d'une capitale régionale comme Sherbrooke attirent une clientèle suprarégionale augmentant le potentiel des ventes. C'est vrai.
Mais il faut alors spécifier que les tablettes et les comptoirs réfrigérés de Walmart et de Costco ne sont pas calculés dans l'offre alimentaire de Commerce Sherbrooke. La Ville a d'autre part été informée par Costco que son magasin passera de 100 000 à 142 000 pieds carrés, mais elle n'a pas cherché à savoir quel pourcentage de cette superficie additionnelle sera consacré à la vente d'aliments.
L'administration Sévigny s'est épargné les études fouillées commandées dans le passé pour apaiser des craintes ou pour identifier les fuites commerciales. L'expansion du magasin entrepôt de Costco est perçu comme une simple relocalisation.
L'homme d'affaires Jacques Gaudette, qui a vécu la disparition des épiciers-propriétaires étouffés par leur propre bannière, semble être de cet avis.
« Je serais moins inquiet du déménagement de Costco si j'étais épicier que si j'étais propriétaire d'un dépanneur qui vend du carburant. La concurrence existait déjà dans l'alimentation. Dans l'essence, elle s'amène à fond de train », analyse M. Gaudette.
Costco viserait à vendre 25 millions de litres d'essence sur le plateau Saint-Joseph dès la première année, soit presque dix fois les 2,9 millions de litres constituant les ventes moyennes des 77 détaillants que la Régie de l'énergie a recensés à Sherbrooke dans son étude comparative des prix en 2015. Les ventes annuelles étaient alors estimées à 224 millions de litres pour le marché de Sherbrooke.
« C'est sûr que nous devrons prendre en considération l'arrivée de ce nouveau joueur. Il va changer la donne », admet d'emblée Michel Paré, qui préside le groupe familial du même nom ayant été partenaire du Groupe Laroche dans le développement de plusieurs projets commerciaux mariant une station d'essence, un dépanneur ainsi que quelques commerces de restauration le long de bretelles autoroutières de la région.
Ces cas ont été cités en exemple lors de la séance publique du conseil municipal, mais la considération pour les victimes potentielles du développement du plateau Saint-Joseph n'est plus ce qu'elle a été dans le passé. Les élus municipaux ne veulent pas prendre la défense des pétrolières ayant comploté pour flouer les automobilistes.
Tant qu'à avoir les deux mains dans la pâte, pourquoi ne pas ajouter sept autres commerces de moindre impact à ce remodelage pour ouvrir de nouvelles voies sous prétexte de vouloir éviter les congestions?
C'est un bon moyen d'anticiper la demande sans amplifier à la critique.