À la lumière des transactions réalisées pour la Cité des rivières, il est clair que la Ville devra considérablement bonifier son offre pour chasser le Studio Sex de la rue Wellington Sud. Les principaux terrains des commerces qui longeaient les rues Belvédère et Minto, où l'hôtel Grand Times a été construit, avaient été acquis par la Ville à plus de deux fois la valeur municipale.

Striptease municipal

CHRONIQUE / Convenons-en, c'est une tâche politique assez délicate que celle d'établir la juste compensation municipale à verser pour que les danseuses nues du Studio Sex aillent s'exhiber ailleurs que sur la rue Wellington Sud.
Les élus municipaux ont approuvé lundi soir la recommandation administrative d'engager le processus d'expropriation de l'édifice abritant ce commerce et de verser l'indemnité provisionnelle de 285 530 $ correspondant à 70 pour cent l'offre au propriétaire afin de pouvoir prendre possession du bâtiment voué à la démolition sans avoir à attendre une éventuelle décision du Tribunal administratif du Québec (TAQ) et pouvoir ainsi lancer le chantier Well inc.
La démarche cadre parfaitement avec les intentions communiquées ces dernières semaines par la Ville. D'autre part, il ne faut pas s'étonner que la firme Divertissement HJ inc., ayant pignon sur rue à Laval, ait vite repoussé l'offre quasi insultante de 402 900 $ qu'elle a reçue de la Ville. C'est à peine 5000 $ de plus que la valeur municipale.
À combien s'élèveront les dépenses occasionnées par un déménagement forcé ou de possibles pertes commerciales? Selon la loi, plusieurs frais directs et indirects sont imputables à l'expropriant.
Ce sont d'ailleurs ces considérations légales qui ont rendu les négociations longues et ardues avec les propriétaires que le gouvernement du Québec a menacés d'expropriation pour doubler la superficie du parc national du Mont-Orford, promesse politique qui n'est toujours pas livrée dix ans plus tard.
C'est également le cadre légal avec lequel Sherbrooke a composé pour orchestrer le développement récréotouristique de la Cité des rivières autour du lac des Nations.
Pour ce projet, la Ville avait d'abord créé une réserve immobilière qui visait les propriétaires de commerces et de terrains vacants le long des rues Belvédère et Minto. Les négociations de gré à gré s'étaient échelonnées sur plus de deux ans par la suite.
L'approche est beaucoup plus expéditive pour le futur quartier de l'entrepreneuriat. La Ville a négocié l'acquisition d'immeubles avant de dévoiler le projet Well inc. et elle annonce le recours à l'expropriation pour le Studio Sex moins de deux mois plus tard.
« Si la Ville pense que la meilleure voie est le tribunal d'expropriation, allons-y, ça presse! » avait déclaré Marcel Thibault lorsqu'il s'était retrouvé sous le coup de la même menace pour sortir son commerce de motos du périmètre de la Cité des rivières.
Persuadé qu'il avait droit à des compensations substantielles pour couvrir les frais de relocalisation et de transition de son entreprise, M. Thibault avait tenu son bout. Les deux parties avaient finalement réglé pour 1,5 M$, un prix nettement supérieur à l'évaluation municipale.
Les trois succursales que la Biblairie GGC opérait le long des rues Belvédère et Minto, là où se trouve aujourd'hui l'hôtel Grand Times, ont été compensées à hauteur de 2 M$, soit plus de deux fois la valeur municipale. Outre les bénéfices pour Cité des rivières, la Ville se justifiait par des rentrées fiscales accrues. L'entreprise a investi plus que ce qu'elle a reçu dans le magasin qu'elle occupe depuis sur la rue King et Motos Thibault a fait de même.
Claude Charest, le défunt père de l'ancien premier ministre, avait quant à lui touché 40 pour cent de plus que l'évaluation municipale pour céder le local qui lui servait de bureau sur la rue Belvédère. La seule aubaine pour la Ville avait été l'achat de l'imprimerie Grafikom.
Comment espérer s'en sortir avec le Studio Sex en compensant à peine les frais d'un poteau, indispensable complice des charmeuses acrobatiques?
« Ça ne s'arrêtera pas là, je n'essaierai pas de vous faire croire que nous parviendrons à un règlement avec un dédommagement aussi bas. C'est la procédure usuelle de lancer la négociation au prix de l'évaluation. Nous avons eu accès aux chiffres de l'entreprise et nous sommes engagés dans des discussions sérieuses qui semblent prometteuses », commente le président du comité exécutif et conseiller du centre-ville, Serge Paquin.
Les autorités municipales sont prêtes à accommoder le propriétaire du Studio Sex en le soustrayant aux règles limitant les zones d'implantation de ces établissements sur le territoire sherbrookois.
Chose certaine, il ne serait pas très crédible que l'administration sherbrookoise aille plaider devant le TAQ que cette industrie lui paraît moins prospère. La valeur d'un commerce semblable, le Bar chez Rita de l'arrondissement de Brompton, a grimpé de 48 pour cent dans le rôle triennal que la Ville utilisera pour facturer les taxes municipales jusqu'en 2019.
Le seul avantage d'un arbitrage par le Tribunal administratif du Québec serait de nature politique. Il mettrait les élus à l'abri de tout reproche de générosité à l'égard des gens d'affaires dont l'industrie est souvent associée aux groupes criminalisés.
« Comment pourrions-nous savoir alors que le propre de ces organisations est de brouiller les pistes? Nous traitons le dossier de ce club de danseuses comme toutes les autres transactions d'affaires », affirme le conseiller Paquin.
Si les élus veulent régler, attendons-nous à ce qu'ils aient tôt ou tard à faire le grand écart...