Le premier ministre Philippe Couillard s'est embourbé mardi soir sur le projet Northern Pass. Aucun membre de sa députation régionale n'a allumé assez vite pour l'aider à corriger sa méprise et lui éviter cet embarras.

Quand le premier ministre perd le fil

CHRONIQUE / Il y a toujours un risque lorsqu'un premier ministre accepte la formule de la longue entrevue dans une région. Conscient de cela, Philippe Couillard a joué de prudence à La Tribune, mardi soir, n'hésitant pas à renvoyer vers les députés qui l'accompagnaient les questions qui touchaient des enjeux locaux.
Le premier ministre a cependant répondu à toutes celles qui concernaient le projet Northern Pass, la ligne d'exportation qu'Hydro-Québec veut construire afin d'accroître ses ventes d'électricité en Nouvelle-Angleterre. Il n'aurait peut-être pas dû, ou alors aurait-il fallu qu'un membre de sa députation estrienne allume pour l'aider à corriger rapidement une méprise.
Le Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE) doit livrer son rapport en janvier concernant le tracé et les infrastructures sur les 75 km qui seraient à franchir en Estrie.
Considérant que les fils seront enfouis sur pratiquement le tiers du tracé de 307 km au New Hampshire, votre gouvernement serait-il réceptif à une recommandation du BAPE d'épargner au moins la forêt communautaire du mont Hereford de l'érection de pylônes, sur une douzaine de kilomètres?
« On étudie toujours ces recommandations-là, mais il faut être conscient d'une chose : l'enfouissement engendre des coûts énormes qui se répercuteraient dans les factures d'électricité. Moi, j'ai pris l'engagement qu'on maintiendrait l'augmentation des tarifs à l'inflation, ce qu'on a fait et je veux que ça reste comme ça.
« Maintenant, on a beaucoup de potentiel d'exportation. On vient de signer un contrat avec l'Ontario. Ça va très bien avec une partie de la Nouvelle-Angleterre. Malheureusement, Hydro-Québec a perdu son appel d'offres avec Eversource. Donc, ce projet de transmission n'est peut-être plus aussi nécessaire qu'il l'était » a répondu le premier ministre.
Est-ce dire que le projet pourrait être abandonné?
« Il faut que quelqu'un achète l'électricité. Northern Pass était fait pour l'appel d'offres des trois États pour lequel Hydro-Québec a soumis sa candidature avec Eversource. Ils n'ont pas remporté l'appel d'offres. Je sais qu'il y a des négociations avec d'autres États de la Nouvelle-Angleterre, avec des sites de transmission autres que Northern Pass. Alors, c'est à Hydro-Québec de poursuivre ses démarches. »
Mes collègues et moi sommes restés estomaqués.
Le courant passe-t-il encore entre les bureaux du premier ministre et celui du président d'Hydro-Québec?
La veille, sur le plateau de l'émission RDI Économie, le PDG d'Hydro-Québec, Éric Martel, a amenuisé la perte des « petits contrats » de 460 MWh ayant plutôt été accordés à des producteurs d'énergie éolienne et solaire par les États du Massachusetts, du Connecticut et du Rhode Island qui étaient regroupés sous le chapeau juridique de New England Clean Energy RFP.
Jamais M. Martel n'a exprimé la moindre hésitation à mener à terme le projet d'investissement de 1,3 milliard de Northern Pass. Au contraire, a-t-il dit, la manne la plus convoitée sera le nouvel appel d'offres que le Massachusetts lancera en avril pour 9,45 TWh, une puissance représentant la demande énergétique d'environ 1,3 million foyers de la Nouvelle-Angleterre, en excluant les coûts de chauffage.
« Il n'a jamais été question pour nous d'abandonner le projet Northern Pass et bien que nous misons sur l'appel d'offres du printemps pour démontrer notre capacité à livrer de l'énergie propre et à des prix stables sur du long terme, l'avenir de cette ligne d'interconnexion avec le New Hampshire n'est pas lié à cette seule opportunité non plus », a réitéré le porte-parole d'Hydro-Québec, Serge Abergel.
C'est ce que la société d'État répète à qui veut l'entendre depuis qu'elle a échappé les contrats du 26 octobre, date qui correspondait aussi avec la première des deux soirées d'audiences publiques du BAPE à Sherbrooke. Cette consultation était-elle inutile?
« Le premier ministre a interverti les acronymes NPT, du projet Northern Pass Transmission, et RFP, qui était associé à l'appel d'offres de Clean Energy », a d'abord excusé son porte-parole Harold Fortin.
L'allusion à l'abandon du projet pouvait difficilement être plus claire, non?
« Le premier ministre sait que ses propos ont pu porter à confusion. Cela dit, il a multiplié ces dernières années les rencontres avec les représentants politiques de la Nouvelle-Angleterre afin de promouvoir l'électricité du Québec. Sa vision et celle d'Hydro-Québec ne sont pas en contradiction », a insisté M. Fortin.
Au coeur des sessions orageuses à l'Assemblée nationale, parce que le premier ministre a ainsi momentanément perdu le fil de ses lignes d'exportation, aurait peut-être pu naître en Estrie une autre polémique comme celle sur le pétrole d'Anticosti. En tout cas, les partis d'opposition ne se seraient pas privés d'envoyer quelques décharges au premier ministre.
À quelques jours de Noël, alors que tous ont la tête aux réjouissances, le choc ne sera pas plus brutal pour M. Couillard que s'il avait la main sur la clôture électrique ceinturant l'un des pacages du président de l'UPA de l'Estrie. Et même si tel était le cas, son pire châtiment serait que l'agriculteur mécontent tarde à aller fermer le courant.
C'était assez gros comme bourde, et plutôt renversant que tous les députés de la région la laisse passer...