Aucune référence historique ne permet sur place d’associer le bas de la côte du chemin du Théâtre, à Eastman, à l’endroit où 40 personnes ont péri noyées dans le lac d’Argent le 4 août 1978. Estelle Dufour et Mark McQuaid s’y sont croisés cette semaine.

Les enfants du Bon Dieu

CHRONIQUE // Il n’y aura rien de spécial aujourd’hui au bas de la côte du chemin du Théâtre, à Eastman, là où 40 personnes sont mortes noyées il y a 40 ans jour pour jour. Même pas une minute de silence comme rappel des cris de détresse des victimes, la plupart des personnes handicapées.

L’autobus qui transportait des membres de la Fraternité des malades et handicapés d’Asbestos, de leurs proches ainsi que des accompagnateurs avait atterri à grande vitesse dans le lac d’Argent et avait surfé sur plusieurs dizaines de mètres. Une fois immobilisé, le véhicule avait flotté durant une douzaine de minutes avant de couler dans 18 mètres de profondeur en n’épargnant que sept passagers.

« Un jour, il faudra admettre une vérité : si les victimes avaient été des enfants normaux, nous serions allés d’enquête en enquête et de procès en procès. Le drame n’aurait pas lui-même sombré dans l’oubli », croit Estelle Dufour.

Mme Dufour habite sur la 5e Rue, à mi-chemin dans la pente raide de 1 km séparant le Théâtre de la Marjolaine et le lac d’Argent, là où le chauffeur de l’autobus s’était rendu compte que les freins ne répondaient plus. Sans même tenter de s’engager dans l’intersection en T, il avait poussé son véhicule propulsé par la gravité dans le lac.

 « Ce sont des remarques entendues par la suite qui m’ont marquée et choquée : des amis et des proches de victimes ont parlé d’une délivrance, d’une générosité divine pour accueillir ces enfants plus rapidement au paradis! »

 Des enfants qui avaient à peu près tous dépassé la vingtaine, ainsi étiquetés à cause de leur vulnérabilité.  

 « N’en doutez pas, j’ai entendu les mêmes remarques qui étaient l’expression de croyances et de valeurs de l’époque », confirme Alain Pouliot, l’un des sept rescapés de cette sombre soirée. 

« Le fun était dans l’autobus après la pièce de théâtre à laquelle nous venions d’assister. Imaginez, nous chantions Il était un petit navire lorsque le conducteur nous a dit que les freins avaient lâché. C’est aussi frais dans mes souvenirs que si ça s’était passé hier. »

 Accompagnateur ce soir-là, l’artiste aujourd’hui connu sous le nom de Big Daddy ventile depuis avec la musique ce flirt avec un fin atroce.

« Après ça, tu n’as plus peur de mourir. Tu t’ancres dans le présent. Tu portes davantage attention aux autres et je n’ai pas besoin d’aller loin pour trouver des exemples de courage. Guylaine (Veilleux), la femme qui partage mon quotidien, a combattu quatre cancers. C’est assez mouvementé, ça aussi, comme trajectoire de vie. »

« Exceptionnellement, je n’étais pas au chalet ce soir-là. Ce seul hasard est de la chance, car je ne suis pas certaine que j’aurais pu vivre avec les souvenirs des appels à l’aide. Les séquelles psychologiques ont été telles que certains riverains ont choisi de vendre et de partir », soutient Nicole Lupien, une voisine immédiate des lieux du drame.  

Un garde fou ralentirait aujourd’hui un véhicule en difficulté au bas de la côte. Cette rampe métallique aurait-elle été assez résistante pour empêcher le naufrage de l’autobus dans le lac d’Argent? Peu probable.

« C’est un site qui était très fréquenté à l’époque par les jeunes d’Eastman, dont j’étais. Nous n’y percevions aucun danger », témoigne le maire actuel, Yvon Laramée.

Les équipes d’urgence n’étaient pas il y a 40 ans ce qu’elles sont aujourd’hui.

 « Même après cette tragédie et même en considérant que nous avons quatre lacs sur le territoire de notre municipalité, il n’a pas été simple de vendre aux citoyens l’investissement dans une chaloupe pour nos secouristes », souligne le maire à ce sujet.

Le site est maintenant privé et seuls les propriétaires du Domaine de l’Estrie y ont accès. Une haute haie de cèdres a été installée pour en augmenter l’intimidé.

« Nous voulons honorer la mémoire des victimes. Ça n’a pas été possible de le faire pour le 40e anniversaire, mais ça viendra », assure M. Laramée.

Communauté d’origine des 40 victimes, Asbestos a déjà un lieu de commémoration.

« Ce n’est pas de porter un jugement sur des familles que de rappeler objectivement que les personnes handicapées étaient laissées dans la marge il y a 40 ans », fait valoir Estelle Dufour lorsque nous reprenons le fil de cette discussion.

 « Parfaitement d’accord. Les apprentissages transmis aux personnes atteintes de limitations intellectuelles se résumaient à quelques exercices de mémoire comme se laver les dents, faire son lit, etc. Les programmes pour le développement des connaissances et de la confiance avec le souci d’intégration sont arrivés plus tard », souscrit Mark McQuaid, ex-professeur auprès de cette clientèle adaptée, qui se joint à la conversation.

Qu’une puissante corporation comme Wal-Mart ait préféré en début d’année au Québec reconsidérer sa politique d’embauche de personnes handicapées plutôt que d’ignorer les reproches en dit long sur les transformations sociales.

Les accidents meurtriers du lac d’Argent et de la côte des Éboulements dans Charlevoix (à deux reprises) ont d’autre part mené au renforcement des normes provinciales d’entretien et d’inspection des autobus au même titre que la dévastation du centre-ville de Lac-Mégantic a réécrit de longs chapitres sur la sécurité ferroviaire au pays.

« Ce parallèle tient la route jusque dans les arguments invoqués devant les tribunaux pour disculper le chauffeur ainsi que la compagnie d’autobus de toute responsabilité criminelle. À Eastman comme à Lac-Mégantic, on ne pouvait imputer à des individus les conséquences de règles mal définies ou mal appliquées », compare l’avocat Patrick Fréchette.

Me Fréchette n’avait pas encore entrepris sa formation en droit il y a 40 ans. Par contre, c’est son illustre père Raynald qui avait obtenu comme avocat de la défense l’acquittement des accusés à la fin des années 70.

Le 4 août 1978 n’a pas été qu’une journée de deuil collectif. C’est un autre jalon de notre passé.