Les dessous de l'enquête sur la maltraitance

PERSPECTIVES / Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS a annoncé le 19 novembre la révocation de la certification de la Résidence Sawyerville, une décision ayant provoqué depuis le déplacement des 23 personnes âgées qui vivaient à cet endroit.

À ce jour, la justification publique « d’avoir ainsi voulu veiller à ce que la clientèle reçoive des services conformes et sécuritaires » a été seulement celle de l’entité administrative dispensant les soins de santé et gardienne des normes régissant les résidences privées pour personnes âgées.

Or, la pertinence ainsi que l’urgence d’intervenir dans ce dossier reposent fondamentalement sur les résultats d’une enquête effectuée par la commissaire adjointe aux plaintes et à la qualité des services en Estrie, Chantal Lessard. Cette dernière prétend avoir traité le dossier avec diligence et discernement, au même titre que si vous ou moi avions exprimé des inquiétudes pour un proche ou de l’insatisfaction face à des services.

La Tribune a épluché ces derniers jours des rapports ainsi que la correspondance échangés entre les parties n’étant pas parvenues à résoudre des différends beaucoup plus profonds que ce qu’on en savait.

« Je ne peux pas interpréter les comportements et je ne m’avancerai pas à dire s’il y a eu malversation ou pas. Ce n’est pas mon rôle. J’avais à juger de la gestion financière et à partir du moment où j’ai constaté que des frais questionnables s’élevant à plus de 1000 $ avaient été facturés et que cela se produisait de façon répétitive, une p’tite lumière s’est allumée.

« Plusieurs situations m’ont influencée, assez pour m’inquiéter. Je n’aurais pas déposé de plainte à la Sûreté du Québec et je n’aurais pas poussé ça aussi loin si ce que j’avais observé était banal, si seulement de petits montants avaient été en cause », confirme Mme Lessard.

Les « irrégularités » qui auraient ainsi été relevées dans la gestion de la Résidence Sawyerville ont été signalées à la SQ le 30 août, en invoquant la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité.

« C’est de ma responsabilité, c’est inscrit dans les étapes à suivre. J’ai eu quelques rencontres avec un enquêteur et je sais pour quelle raison la plainte n’a pas été retenue : on m’a expliqué que j’avais contaminé la preuve en formulant des suggestions aux propriétaires quant à la façon de faire les choses. Jamais un policier n’ira dire à une personne sous enquête, vous auriez dû faire ceci ou cela, c’est sûr. D’autre part, c’est quant à moi la preuve que ma démarche auprès des propriétaires de la Résidence Sawyerville était de bonne foi et qu’elle s’inscrivait dans un processus d’amélioration des pratiques.

« Deuxième élément, je ne savais pas qu’une plainte ne pouvait être portée que par un plaignant. Or, dans le cas qui nous occupe, l’état de santé de la personne concernée ne permettait pas qu’elle porte plainte elle-même. Mais on m’a confirmé qu’avec une personne apte, la plainte aurait été retenue », rapporte la détentrice du poste que le gouvernement provincial a identifié comme porte d’entrée de tout signalement de cette nature.

L’enquêteur au dossier étant absent cette semaine, la SQ n’a pas pu confirmer ou infirmer les prétentions de Mme Lessard quant au traitement de cette plainte.

Les propriétaires de la Résidence Sawyerville, eux, ont appris le signalement à la police seulement le 16 octobre, dans l’avis d’intention de révocation de leur certification.

« J’ose croire que si la Sûreté du Québec avait eu des motifs sérieux de croire qu’il puisse y avoir abus d’aînés, elle serait intervenue rapidement et que nous aurions été parmi les premiers à être interrogés. Or, il n’y a rien eu de cela », s’étonne Gilles Daoust.

« Pourtant, j’aimerais tellement qu’il y ait enquête, que les policiers viennent vérifier les fondements de ce qui nous est reproché. Oui, il y a eu certaines lacunes que nous avons admises. Mais rien pouvant justifier une décision aussi soudaine sur la base d’un risque jugé intolérable. Ce que nous avons vécu s’appelle de la maltraitance institutionnelle », renchérit son partenaire d’affaires, Alain Parenteau.

Il est de la prétention des deux hommes que les différentes vérifications de la commissaire adjointe aux plaintes autant que celles effectuées par du CIUSSS ont été effectuées avec suspicion plutôt qu’avec une approche de collaboration.

« Aborder des gens en présumant de leur culpabilité plutôt que de leur innocence et de leur bonne foi, c’est bien différent », soulève M. Parenteau.

« Il y a eu des questions dans d’autres résidences et les administrateurs ont très bien collaboré. Je sentais que les aînés étaient en sécurité. Dans ce cas-ci, les propriétaires n’avaient plus ma confiance », rétorque à cela Chantal Lessard.

Perception qui était visiblement réciproque.

« Après avoir constaté lors de notre première réunion que des choses possiblement fausses avaient été dites à notre sujet, nous avons demandé de pouvoir enregistrer les échanges. Ils ont refusé », soutient M. Parenteau.

Au cours de l’entrevue accordée à La Tribune, discussion enregistrée par le journaliste autant que par une représentante de la division des communications du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, Mme Lessard a nié avoir formulé une objection.

« Nous avons simplement précisé que s’il y avait enregistrement, nous voulions en avoir une copie », a-t-elle nuancé.

L’arbitre en chef se retrouve cependant contredite par le contenu d’un enregistrement effectué le 28 septembre, durant la rencontre au cours de laquelle cette question a été soulevée.

« Je vais vous demander de fermer votre enregistrement », a alors exigé Chantal Lessard.

« Non, désolé, je vais le laisser fonctionner », a insisté Alain Parenteau.

« L’ensemble des parties doivent être consentantes pour qu’il y ait enregistrement… »

« Alors, êtes-vous consentante? »

« Non, je viens de vous le dire », tranche la commissaire tenant des propos contraires aujourd’hui.

La séquence dont La Tribune a obtenu copie par les propriétaires se termine sur les mots d’Alain Parenteau affirmant qu’il cesse l’enregistrement. Ce dernier prétend qu’il n’a pas joué double-jeu par la suite.

En face de l’évidence, la commissaire a nuancé ses propos : « Il est vrai que j’ai refusé d’être enregistrée à deux reprises, mais j’ai accepté de l’être à une occasion. J’ai l’intention d’aller en ce sens dans la poursuite de cette situation dans le futur, le cas échéant. »

La commissaire adjointe aux plaintes et à la qualité des services en Estrie, Chantal Lessard.
Les copropriétaires Alain Parenteau et Gilles Daoust jugent n’avoir reçu une oreille réceptive à leurs explications et fournissent des preuves confrontant la commissaire aux plaintes à des propos contradictoires.