Instigateur de ce projet d'union commerciale du temps qu'il était premier ministre du Québec, Jean Charest a assisté cette semaine à Strasbourg au vote des parlementaires européens au cours duquel l'accord de libre-échange Canada-Europe a été entériné. M. Charest et son épouse Michèle Dionne ont côtoyé sur place le premier ministre canadien Justin Trudeau de même qu'un autre ancien premier ministre québécois, Pierre-Marc Johnson. -

Le libre-échange à l'ère de la radicalisation politique

CHRONIQUE / Jean Charest aurait sûrement aimé vivre ce moment comme premier ministre, fonction qu'il occupait en 2007 lorsqu'il a engagé le Québec, puis le reste du pays, dans la négociation d'un traité de libre-échange avec l'Europe.
C'était quand même un peu comme si. Michèle Dionne n'accompagne pas son mari globe-trotter chaque fois qu'il se déplace à l'étranger pour ses mandats professionnels comme avocat. Sauf qu'elle était aussi du voyage. Le couple ayant été marié à la politique durant presque 30 ans a donc vécu en tandem cet aboutissement heureux.
« Les entreprises et les travailleurs de l'Estrie vont bénéficier de cet accord commercial, comme les gens du reste du pays. L'Europe, c'est un marché de 500 millions de consommateurs touchant de bons salaires, qui ont de l'argent pour acheter les véhicules récréatifs de BRP, qui voudront de notre boeuf, de notre porc et de nos produits d'érable. C'est un pas énorme pour notre économie » s'est réjoui l'ancien député de Sherbrooke après le vote d'approbation des parlementaires européens.
Le Québec est la province canadienne qui exporte déjà le plus sur le continent européen. Plusieurs de nos entreprises y ont donc déjà des racines et un réseau de contacts qui devraient leur permettre d'augmenter cette pénétration de marché.
D'accord, mais comment nos producteurs de fromage pourront-ils résister à l'invasion de la concurrence européenne?
« On ne se retrouvera pas du jour avec des milliers de tonnes de fromage européen. L'ouverture du marché se fera graduellement. Nos représentants politiques se sont déjà commis, ils ont promis d'aider les secteurs qui écoperont. Comme il y aura des perdants dans tous les pays, des engagements similaires ont été pris ailleurs. L'entente accorde aux gouvernements la pleine latitude pour agir ainsi » répond M. Charest.
On a beau essayer de tout prévoir dans des textes qui font deux fois l'épaisseur d'un dictionnaire, en pratique, les interprétations discordantes naissent de l'absence d'un paragraphe. Par exemple, avait-on été assez précis dans l'accord de libre-échange nord-américain pour bien marquer la distinction entre le lait cru et le lait diafiltré qui entre à pleine porte en provenance des États-Unis comme substitut d'ingrédient pour la fabrication de certains fromages?
« Le lait diafiltré s'est faufilé subtilement. Il a été toléré pour des besoins spécifiques comme le fromage à pizza. Parce que les autorités gouvernementales ont trop tardé à intervenir, on se retrouve à devoir détricoter l'entente. Des cas semblables vont inévitablement se produire avec l'Europe, il y aura toujours des gens qui chercheront à exploiter les flous juridiques. L'exemple du lait diafiltré illustre très bien que le succès de ces accords commerciaux dépend de la vigilance avec laquelle ils sont appliqués ».
Si l'on a pu croire les débats acrimonieux entre Jean Charest et Pauline Marois, à Québec, l'ancien chef libéral a vu bien pire cette semaine au Parlement européen.
« J'étais renversé. Des députés se sont ouvertement traités de menteurs dans un langage qui ne serait pas toléré à l'Assemblée nationale. Les positions sont radicales. Elles reflètent les courants politiques qui s'opposent et qui morcellent la représentation électorale. C'est une réalité avec laquelle tous devront composer et qui va compliquer les choses » admet M. Charest.
Le traité Canada-Europe a été entériné par 408 députés, mais ceux-ci ne représentaient même pas 60 % de l'assemblée constituante. Avec une adhésion aussi faible, d'autres débats orageux sont à prévoir.
Le grand concept de prospérité économique sur une planète sans barrières commerciales ne devient-il pas d'ailleurs un paradoxe devant les murs qui se dressent aux frontières de pays influents voulant freiner le flux migratoire des personnes?
« Nous vivons dans un monde de plus en plus complexe. Des leaders politiques cultivent l'insécurité et exploitent la peur, comme Donald Trump aux États-Unis. Rappelons-nous que lorsque Jean Chrétien a refusé en 2003 d'engager le Canada aux côtés des troupes du président Bush dans la guerre en Irak, il y a eu des craintes de représailles économiques. J'arrivais en poste comme premier ministre à Quévec et des gens d'affaires m'en parlaient. Or, le ressac appréhendé ne s'est jamais produit.
« Nos rapports économiques avec les Américains reposent sur des fondements historiques et des facteurs géographiques. Ces liens sont noués par des intérêts communs qui vont bien au-delà des positions d'un président et des orientations qu'il veut donner à son gouvernement » croit Jean Charest.
Avec leur contenu étoffé et leurs reliures rigides, les dictionnaires sont conçus pour durer.
On verra bien si cet autre accord de libre-échange résistera au temps et aux vents de la radicalisation économique.