Le 50e anniversaire de l’Université de Sherbrooke, en 2004, a été un moment de fierté que les anciens recteurs Pierre Reid, Aldée Cabana, Bruno-Marie Béchard Marinier, Claude Hamel et Yves Martin ont partagé. M. Cabana est décédé cette semaine.

L’ascension vers la ligue des grands

PERSPECTIVES / La  Tribune rapportait mercredi que 3000 nouveaux capteurs d’énergie feront du campus de l’Université de Sherbrooke le plus grand parc solaire dédié à la recherche appliquée au Canada.

Dans la même édition, à l’ombre de cette nouvelle, on apprenait le décès à 83 ans d’Aldée Cabana, un ex-professeur de chimie ayant été perçu comme précurseur scientifique avant de devenir recteur de l’institution de 1985 à 1993.

Il paraît invraisemblable que la reconnaissance, aujourd’hui admise de tous, à l’effet que l’Université de Sherbrooke est une institution de classe mondiale, n’était même pas une acquise dans la région il y a une trentaine d’années. C’est pourtant vrai.

Au Sommet socioéconomique de l’Estrie de 1985, d’ardents jeux de coulisses avaient été nécessaires avant que l’assemblée des participants retienne la microélectronique comme axe de développement aussi porteur que le tourisme!

« À cette époque, l’économie régionale reposait encore sur l’industrie manufacturière. La mission d’enseignement de l’Université était valorisée, mais celle-ci n’en était qu’à ses premiers pas dans les transferts technologiques. On doit au leadership d’Aldée Cabana la concrétisation par la suite de plusieurs alliances porteuses », témoigne l’ancien doyen de la faculté d’administration Roger Noël, qui portait aussi le chapeau d’homme d’affaires comme actionnaire des Industries C-MAC, une compagnie sherbrookoise ayant connu des heures de gloire.

Si certains emplois de sous-traitance en microélectronique ont changé de continent depuis, l’association à long terme de la multinationale IBM avec l’Université de Sherbrooke dans le Centre de collaboration MiQro Innovation (C2MI) de Bromont est le sceau d’une expertise demeurant à l’avant-garde.

« M. Cabana fut l’un des premiers professeurs à s’amener à l’Université de Sherbrooke avec une formation postdoctorale. À le côtoyer, on constatait rapidement que repousser les limites était dans son ADN. Bien que conscient que notre petite université était encore toute jeune, il n’a jamais eu le moindre doute quant à notre potentiel. Son ascendant nous a menés dans la ligue des grands », juge également le physicien Serge Jandl, l’ayant côtoyé dans des laboratoires avant ses deux mandats au rectorat.

L’efficacité d’Aldée Cabana était dans l’action, décrivent unanimement les membres de la communauté universitaire à qui j’ai parlé cette semaine. Dans un recueil historique publié dans le cadre du 50e anniversaire de l’UdeS, en 2004, l’auteur Denis Goulet en relevait d’ailleurs un bon exemple en recadrant la toute première campagne de financement externe de l’institution.

Frappée au même titre que les autres universités québécoises par les secousses de la récession du début des années 80, l’UdeS a dû se tourner vers les dons privés pour compenser la réduction du financement public pendant que la clientèle, elle, était plutôt en croissance.

La cible réaliste de 5 M$ suggérée par une firme de consultants pour la toute première campagne de financement de l’UdeS a été portée à 10 millions sur la seule foi du recteur Cabana. Quelques années plus tard, notamment grâce aux appuis d’acteurs influents du milieu des affaires, dont Laurent Beaudoin (Bombardier) et Marcel Dutil (Groupe Canam), la récolte a atteint 18 M$.

« Nous étions tous prêts à supporter la démarche, la grande majorité d’entre nous avons d’ailleurs contribué financièrement à la campagne, mais nous trouvions que le recteur y allait fort. Je pense qu’aucun défi n’a jamais été trop grand pour Aldée Cabana », retient Carmel Jolicoeur, professeur émérite du département de chimie.

« Il n’était pas l’homme le plus charismatique. Pour avoir été parmi ses étudiants, je peux vous dire que devant un tableau, il était plutôt intimidant. Pas dans sa manière d’enseigner ou dans ses rapports avec les étudiants, mais parce qu’il attendait des autres la rigueur qu’il s’imposait comme scientifique » ajoute M. Jolicoeur.

« Les seuls moments d’impatience de M. Cabana dont j’ai été témoin, c’est lorsque quelqu’un essayait de lui vendre un dossier mal préparé. Ses réponses étaient alors directes et expéditives. Autrement, il avait de l’intérêt pour tout et il était ouvert à tout » renchérit Roger Noël.

Louise Cabana esquisse un sourire lorsque je lui résume les témoignages d’ex-collègues de son père.

« En préparant l’éloge que nous prononcerons, nous discutions justement de cela au sein de la famille : notre père était rarement le premier à parler. Il écoutait, analysait, puis il exprimait son point de vue », décrit-elle à l’approche des funérailles, ce samedi.

Sa confiance inébranlable, Aldée Cabana l’a aussi transmise à ses quatre enfants.

« Il a été un père stimulant et très présent en dépit de ses occupations professionnelles. Le jour de sa première élection au rectorat, je l’avais appelée pour lui souhaiter bonne chance. Il m’avait répondu qu’à ses yeux, mon examen en médecine était plus important. Nous avons eu la chance d’avoir un père sensible et généreux. »

Professeur distingué en chimie, recteur rigoureux, mais aussi guide de pêche.

« Il a acheté une canne et a initié à la pêche chacun de ses 11 petits-enfants. Il adorait ces moments privilégiés. C’était une autre forme d’apprentissage à transmettre », rapporte sa fille.

Détourner momentanément un des capteurs solaires vers la carrière d’Aldée Cabana pour cette chronique équivalait à se brancher à une autre source d’énergie que l’ancien recteur, à travers toutes ses actions, aura voulue renouvelable.