Normand Couture habite dans un immeuble de l'arrondissement de Jacques-Cartier qui appartient à l'entrepreneur Daniel Gouin. J'ai réuni les deux hommes pour parler du besoin de logements sociaux et de Well inc.

La réalité et la dualité

CHRONIQUE / Je vous les introduirais comme panellistes pour un débat que vous reconnaîtriez rapidement le discours socialiste de Normand Couture et l'approche plus capitaliste d'un propriétaire d'immeubles locatifs, en l'occurrence Daniel Gouin. Je vous les présente plutôt comme deux citoyens se connaissant relativement bien, en raison de la relation d'affaires qu'ils entretiennent.
Le directeur de l'Association des locataires de Sherbrooke habite dans un immeuble ayant été rénové par l'entrepreneur Gouin. Normand Couture est pleinement satisfait de ses mensualités de 615 $ pour vivre dans un édifice bien tenu et bien entretenu de l'arrondissement de Jacques-Cartier.
« Je serai toujours d'accord à ce que l'on améliore la qualité de vie des gens. Personnellement, je suis chanceux, j'ai un revenu me permettant de m'offrir cet environnement. Ce n'est malheureusement pas la réalité de tous et c'est pourquoi je répète que le neuf chasse des gens peu fortunés et mal outillés de leur milieu », commente ce vétéran du milieu communautaire sherbrookois qui effectue du camping urbain cette semaine pour réclamer plus de logements sociaux.
Notre rencontre se déroule sur la rue Wellington Sud, en face d'un autre édifice qui était plutôt mal en point lorsque Daniel Gouin l'a acquis à bas prix, en 2014, lors d'une reprise de finances.
« Les revenus étaient minces et la clientèle pas toujours fiable. Au cours de cette période, j'ai réalisé à quel point la maladie mentale était présente dans cette partie de la ville. J'ai notamment eu tout un choc en voyant des culottes de petites filles accrochées à une corde à linge à l'intérieur d'un logement occupé par un homme qui vivait seul. Même si le monsieur avait l'air ben correct, je me questionnais : ayoye, où suis-je? On a eu beau me dire ensuite que c'était un individu suivi par les services sociaux pour une déviance sexuelle, je n'étais pas tellement à l'aise avec ça », raconte l'homme d'affaires.
Normand Couture a déjà eu à plaider des cas de comptes en souffrance auprès de son propriétaire. Pas pour lui, pour la clientèle vulnérable qu'il défend.
« Mauvais crédit, mauvaise réputation, humeur variable, comportements imprévisibles, tu fais quoi, tu t'en va où? C'est ça la réalité des gens pauvres à Sherbrooke », rappelle-t-il.
« Ce n'est pas de ma bouche que vous entendrez des propos blessants. Un autre de mes immeubles, sur la rue Gillespie, est occupé pratiquement à 100 pour cent par des locataires vivant de l'aide sociale et ils sont d'excellents payeurs. Je comprends qu'il arrive parfois des imprévus, mais le seul moyen de garder un parc immobilier en bon état est d'investir constamment. Ça prend des revenus stables pour couvrir tes frais et pour cela, c'est sûr que tu veux éviter le locataire qui est susceptible de vider trois de tes logements en menaçant de s'en prendre à ses voisins à coups de marteau », enchaîne M. Gouin.
À la suite d'un incendie, ce dernier a rénové son immeuble de la rue Wellington Sud. Le beau et le neuf à prix abordable (autour de 500 $/mois) ont attiré une clientèle d'étudiants ainsi que de jeunes professionnels à qui le propriétaire s'efforce d'offrir un endroit moins turbulent.
« Well inc. n'était pas dans l'air au moment où j'ai réalisé mes travaux, mais comme les centres-villes renaissent partout, je me disais : pourquoi pas à Sherbrooke? Avec le projet annoncé, le changement est susceptible d'arriver plus rapidement que je ne le pensais. Je suis persuadé que Well inc. va être un excellent catalyseur », analyse l'entrepreneur-investisseur.
Normand Couture saisit le moment pour recadrer la discussion.
« Je comprends que Daniel n'est pas un travailleur social, que les autres propriétaires d'immeubles locatifs se sentent aussi démunis que lui pour gérer les cas compliqués, mais voilà une preuve que la nouveauté ne change pas la réalité. Elle n'efface pas la dualité, au contraire, elle l'accentue. Les plus mal en point sont ceux qui écopent, qui perdent le peu qu'ils ont. C'est pour ça qu'il faut plus de logements sociaux », plaide une fois de plus M. Couture.
Daniel Gouin, homme de construction ayant un bagage collégial en technique sociale, acquiesce.
« Les battants comme Normand sont des gens de vocation, des Gaulois. C'est vrai que l'équité sociale doit absolument faire partie de l'équation. Il faut trouver de meilleures façons d'aider les personnes confrontées à cette problématique d'hébergement », entérine-t-il.
Les solutions ne sont pas simples. Le comment est aussi compliqué que le pourquoi.
Toutefois, si nous convenons d'emblée que sans la créativité, l'audace et la ténacité, Well inc. ne lèvera jamais, convenons aussi immédiatement et collectivement qu'il faudra travailler avec autant de sincérité et d'engagement à l'appréciation des valeurs humaines qu'à la croissance des valeurs immobilières. Les deux rapporteront des dividendes à l'ensemble des Sherbrookois.
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Une coquille dans ma chronique de samedi a grandement diminué la valeur du portefeuille du Fonds de solidarité de la FTQ en Estrie : au lieu de 16 millions, il aurait fallu lire que celui-ci est 162 M $ dans 232 entreprises de la région.