Le BAPE relève avec discernement la valeur du legs privé d'une montagne dont la superficie équivaut à l'actuel parc du Mont-Orford. Ce panorama d'hiver a été capté au sommet du mont Hereford, qui se trouve dans l'axe d'une ligne projetée par Hydro-Québec.

La ligne qu'Hydro-Québec ne veut pas franchir

CHRONIQUE/ Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) n'a pas le pouvoir de contraindre. Mais habituellement, sa voix porte.
Ses recommandations sur le projet de ligne d'interconnexion Québec-New Hampshire mettent en évidence la valeur du legs privé d'une montagne ceinturée de plus de 5000 hectares de forêt, une superficie équivalant à l'actuel parc du Mont-Orford. Un don, je vous l'ai déjà expliqué, de 9 M$ alors que le gouvernement du Québec déboursera le double et possiblement le triple pour acquérir les terrains d'une superficie comparable qu'il veut ajouter à ce parc national.
Avant de parler de ligne aérienne ou souterraine, du corridor politique dans lequel le projet Northern Pass vient d'entrer, il faut garder cette particularité sociale et environnementale à l'esprit.
Alors que les décideurs politiques se drapent de vert les jours où ils prennent l'engagement d'augmenter les aires protégées au Québec, laisseront-ils Hydro-Québec ignorer des servitudes de conservation protégeant à perpétuité des terres ayant été données?
En plus d'inviter le gouvernement Couillard à se prononcer pour ce cas, le BAPE lui suggère de clarifier les règles pour l'avenir.
« Ce sont deux éléments fondamentaux et il faut se réjouir qu'ils aient été retenus par les commissaires du BAPE », précise la directrice générale de Corridor appalachien, Mélanie Lelièvre.
Ce groupe écologique est parmi ceux qui ont fait front commun devant le BAPE pour réclamer l'enfouissement à la hauteur du mont Hereford, sur le dernier segment d'une vingtaine kilomètres précédant le point de raccordement à la frontière. La même coalition a réclamé cette semaine que l'Office national de l'énergie, un organisme fédéral, tienne à son tour des audiences publiques.
« Le BAPE confirme qu'Hydro-Québec avait sous-estimé la valeur de nos servitudes. Maintenant, si l'on veut que le promoteur nous propose autre chose, j'ai bien l'impression que ça va prendre une commande politique », réagit Sylvie Harvey, porte-parole de Forêt Hereford, l'organisme fiduciaire des terrains légués par les Américains Neil et Louise Tillotson.
La recommandation du BAPE « de réévaluer de manière plus détaillée l'option consistant à enfouir la ligne sur la portion sud », Hydro-Québec la perçoit comme un exercice de persuasion à compléter.
« À moins que les décideurs politiques voient les choses autrement, il n'y aura pas de nouvelle proposition. La recommandation n'est pas d'enfouir, c'est de mieux expliquer le tracé que nous jugeons optimal », répond le porte-parole de la société d'État, Serge Abergel, qui se réjouit par ailleurs que le BAPE confirme la valeur économique du projet.
En 2015, l'électricité québécoise a comblé 10 % des besoins énergétiques de la Nouvelle-Angleterre. La nouvelle ligne vers le New Hampshire pourrait hausser la pénétration dans ce marché de 7 %. Hydro-Québec associe à ses nouvelles occasions d'exportation une hausse de profits nets de 250 M$ d'ici 2020 et le projet vers le New Hampshire « en serait un facteur important ».
Le BAPE s'est aussi référé à ce cadre financier pour mesurer l'impact de l'alternative qu'Hydro-Québec refuse de considérer, la ligne que ses dirigeants refusent de franchir, sous prétexte que l'enfouissement gonflerait les coûts de construction de 70 M$, soit 56 % de plus que les 125 millions prévus pour une ligne entièrement aérienne.
En proportion des investissements totaux de 618 M$ à réaliser au Québec, qui comprennent aussi les coûts d'adaptation du réseau, la facture supplémentaire de l'enfouissement est toutefois ramenée par le BAPE à 11 %.
Hydro-Québec prévoit récupérer la totalité de ses coûts d'investissements au Québec « en moins de 15 ans ». En se basant sur cette prévision, les 70 M$ de l'enfouissement ajouteraient moins de deux ans à la période d'amortissement d'infrastructures, qui rapporteront durant 40 ans.
Des coûts d'entretien plus élevés ainsi que la durée de vie plus courte des lignes enfouies seraient aussi à prendre en considération.
Mais alors, comment l'exportateur québécois atteindra-t-il ses objectifs de rentabilité en payant les droits d'utilisation d'une ligne dont le tiers (près de 100 km) se trouvera sous terre en sol américain?
« Les différents États de la Nouvelle-Angleterre doivent procéder incessamment à des annonces qui vont éclaircir le modèle d'affaires », se limite à dire pour le moment Serge Abergel.
En attendant, le BAPE soulève « une incertitude quant à la participation d'Hydro-Québec au financement de la portion américaine puisque le montage final n'est pas encore indéterminé ».
C'est l'épaisse soupe que Philippe Couillard et ses ministres auront à brasser.
« Ça nous fera beaucoup d'éléments à prendre en considération au conseil des ministres. Nous ferons l'analyse de manière rigoureuse, en soupesant tous les éléments », assure le ministre responsable de l'Estrie, Luc Fortin.
Ne nous leurrons pas, cette évaluation ministérielle se fera en appréhendant la montagne de demandes qui suivront pour l'enfouissement ailleurs au Québec si une porte s'ouvre d'ici. Au risque, malheureusement, d'oublier le discernement.