L'entrepreneur magogois Steve Malenfant mise sur l'ouverture d'une filiale de Groupe Industriel Inter-Provincial au New Hampshire pour faire croître son entreprise qui emploie 140 personnes en Estrie.

La forêt du savoir

CHRONIQUE / Un projet manufacturier d'envergure comme celui que la multinationale Soprema réalise à Sherbrooke apportera de précieux nutriments dans notre écosystème économique.
Notre quoi?
L'expression est très académique, loin du plancher des vaches, j'en conviens. Ce concept enseigné dans les universités et qui est la boussole des démarcheurs n'est en réalité qu'une reproduction du milieu naturel.
Dans une forêt, certaines essences ont besoin de l'ombre des arbres matures sans quoi elles n'atteindraient jamais la taille pour survivre à la vive concurrence en se faisant une place au soleil. De même, c'est parce que les racines des arbres s'entrecroisent que les uns et les autres sont plus résistants aux grands vents.
Dans la jungle du milieu des affaires ou dans la jungle tout court, c'est la même chose : sans interaction entre les individus et les entreprises, point de salut.
Par rapport aux 43 M$ investis par Soprema, qui mettra son expertise européenne à profit afin de produire à Sherbrooke des matériaux d'isolation plus énergétiques, le projet d'expansion de Steve Malenfant est modeste. Sa compagnie, le Groupe Industriel Inter-Provincial, qui emploie 140 personnes à Magog, a maintenant une raison sociale anglicisée ainsi qu'une filiale à Littleton, au New Hampshire. M. Malenfant s'y est rendu mardi pour en faire l'annonce.
« Nous allons bâtir là-bas une entreprise sur le modèle d'ici. Ce sont des membres de notre personnel de Magog qui iront coacher les équipes américaines », lance-t-il fièrement.
Le Groupe Industriel Inter-Provincial est une compagnie de sous-traitance dans le créneau pointu de la maintenance et du remplacement des équipements. Chaque contrat ressemble à un épisode de la populaire émission télévisée 24 heures chrono, caricature son président.
L'entreprise ratisse large, Ses clients sont autant dans l'industrie alimentaire que dans la métallurgie, la transformation du bois et les pâtes et papiers. Elle est déjà présente sur le marché américain, mais y réalise à peine 5 % de son chiffre d'affaires.
« Une pénétration plus forte ne pouvait être envisagée à partir de nos effectifs québécois. Le contexte ne s'y prête pas. La rareté de la main-d'oeuvre alimente une compétition sur les salaires alors que pour soumissionner moins cher, certaines entreprises ont obligé leur personnel à coucher dans un camion. Je ne veux pas embarquer dans cette surenchère. Je veux rester dans la fourchette de prix que les clients peuvent payer tout en continuant à assurer un bon salaire ainsi qu'un lit à mes travailleurs ».
Comme ici, plusieurs usines de sciage et des pâtes et papiers de la Nouvelle-Angleterre sont passés dans le tordeur. Steve Malenfant veut former à Littleton une escouade de 25 à 50 personnes, en recrutant des travailleurs spécialisés au chômage ou qui avaient dû accepter un autre emploi.
Dans ce secteur, les contrats sont parfois des baromètres de prospérité. Fort McMurray et Calgary ont figuré sur la liste d'affectation d'électromécaniciens et de techniciens en génie mécanique estriens. Au même titre que l'usine de Tafisa de Lac-Mégantic et plusieurs autres entreprises manufacturières de la région.
Mais ces services spécialisés sont aussi requis pour démanteler. Une scène dont Steve Malenfant a été témoin plusieurs fois, dont lors de la fermeture de l'ancienne Dominion Textile de la rue du Pacifique à Sherbrooke.
« Le marché du Québec est de plus en plus difficile. Nous vivons les effets des délocalisations qui se sont multipliées au cours des 20 dernières années. Le Plan Nord du gouvernement libéral commence à générer un peu d'activité, mais tout le monde s'y précipite. Je veux regarder ailleurs.
La nouvelle génération de travailleurs n'a cependant pas l'air de réaliser que c'est un marché fragilisé. En plus d'être plus pointilleuse, elle est moins vaillante. Les jeunes ne semblent pas intéressés à gagner plus que ce dont ils ont besoin pour payer leur petite auto et leur cellulaire », déplore M. Malenfant.
Est-ce un message aux salariés de Magog?
« Pas une menace, parce que le siège social et les installations principales sont ici pour y rester. Mais, oui, il y a un message là-dedans. Nous sommes dans un secteur où ce sont les besoins des clients qui dictent les horaires. Quand le téléphone sonne, il faut se remettre à l'ouvrage. »
Steve Malenfant juge réaliste d'augmenter la part de son chiffre d'affaires réalisé aux États-Unis à 40 % au cours des cinq prochaines années.
« Dans l'immédiat, nous ajoutons quelques postes administratifs et de soutien à Magog. Si l'objectif est atteint, ce sera évidemment un gros plus pour l'entreprise. »
Outre les produits récréatifs assemblés à Valcourt, des piles de 2 x 4 ou du sirop d'érable aux Américains, l'Estrie peut exporter son savoir technique aux USA. Pour autant que notre écosystème manufacturier reste bien vivant.
En cela, l'économie régionale avait bien besoin d'un Soprema pour se dynamiser. À sa hauteur, Steve Malenfant y contribuera aussi.