Si la détresse psychologique reste très présente au sein de la population adulte de Lac-Mégantic trois ans après la tragédie ferroviaire, de plus en plus de parents en percevraient aussi les effets dans le niveau de confiance et le rendement scolaire de leurs enfants. Ce volet sera approfondi lors des prochaines études de suivi.

La deuxième onde de choc

CHRONIQUE / Le temps soigne à Lac-Mégantic, mais pas à la même vitesse pour tous. Le processus de guérison n'est pas linéaire.
Alors que la première étude de santé réalisée durant l'année ayant suivi la catastrophe ferroviaire de juillet 2013 avait révélé des impacts à peu près similaires chez 800 citoyens de la MRC du Granit, une tendance lourde montre trois années plus tard que les personnes qui demeurent les plus affectées sont celles qui ont été les plus exposées.
La détresse psychologique a peu régressé entre 2015 à 2016 chez celles et ceux qui ont perdu un proche ou encore leur toit. Tout à fait normal, direz-vous.
Oui, sauf que le temps mesure aussi l'usure. La perte de résilience, la diminution des capacités physiques et morales pour faire face aux autres aléas de la vie.
« Lac-Mégantic vit la deuxième onde de choc. La tristesse se mélange encore à la colère. Rares sont les gens qui sont indemnes. Notre interprétation des résultats est que beaucoup d'énergie a été investie pour passer à travers la première étape mais là, la marmite est pleine et tout obstacle supplémentaire est difficile à surmonter », analyse la directrice de la santé publique de l'Estrie, la Dre Mélissa Généreux.
« Ce dont les médecins parlent, c'est ce que je vis », me glisse Louis Létourneau, que je croise par hasard en sortant de la salle de conférence.
M. Létourneau n'est pas un sinistré de Lac-Mégantic. Il est ce gardien de sécurité originaire de Windsor s'étant retrouvé au coeur des échanges de coups de feu avec Michael Zehaf Bibeau, en octobre 2014, sur la colline parlementaire à Ottawa. Il est l'un de ceux qui auraient atteint l'assaillant tombé sous les balles.
« J'étais prêt à un duel avec une seule issue possible : restez vivant! » avait-il partagé encore sous le coup des émotions au lendemain de l'attentat perpétré à Ottawa.
Les éloges des parlementaires, la médaille et les mentions d'honneur que ses pairs et lui ont reçues dans les mois qui ont suivi, le debreifing thérapeutique, rien de cela ne l'a soustrait aux répercussions psychologiques causées par ce moment d'une rare intensité.
Pour la deuxième fois, il se retrouve sur le carreau. En congé forcé pour se soigner. Il subit, lui aussi, la deuxième onde de choc.
« On m'avait prévenu que ça pouvait être long, mais j'étais persuadé d'être guéri. T'as beau t'efforcer de recentrer tes priorités pour retrouver ton équilibre, c'est dans le subconscient que ça se passe. Tant que la dualité t'habite, un rien t'irrite. Au travail, à la maison, partout », me raconte-t-il.
Si un geste de légitime défense dans l'intérêt de la justice peut chambouler autant, subir et devoir accepter l'injustice rend certainement le cheminement encore plus ardu. Le volcan d'émotions à Lac-Mégantic est un mélange d'horreur et de douleur. De rage et de désolation.
Des vibrations négatives que les enfants, comme tout le reste, absorberaient comme des éponges.
« J'ai reçu des témoignages bouleversants de parents. Selon les données préliminaires que nous avons commencé à colliger et que nous voulons approfondir, la peur serait présente chez presque 40 pour cent des enfants. Pratiquement un parent sur cinq appréhende que son enfant échoue à l'école. C'est très préoccupant. Il est également documenté que les grossesses vécues en période de forte turbulence et qui exposent les mères à un stress élevé augmentent le risque de problèmes chez les nouveau-nés. Nous voulons aussi être attentifs à cela au cours des prochaines années » élargit comme spectre la professeure Danielle Maltais, qui coordonne les travaux de la Chaire de recherche Événements traumatiques, santé mentale et résilience de l'Université du Québec à Chicoutimi.
Chacun de nous risque un jour d'être frappé par un train. Par n'importe quel train. Par un malheur ayant le poids d'un convoi de 72 wagons et qui peut rentrer dans nos vies à 100 km/h.
« Le drame de Lac-Mégantic est unique parce qu'il a touché toute une population dans un lieu assez circonscrit, mais oui, à certains égards, il y a sûrement des similitudes entre ce que nous constatons et le désarroi vécu lors de drames individuels. C'est une autre utilité que nous voyons à ces études » affirme la Dre Généreux.
Quand la vie déraille, le processus de guérison n'est pas linéaire. C'est évidemment le cas à Lac-Mégantic, mais c'est aussi vrai à plus petite échelle.