Les pratiques du siècle passé que François Simard perçoit comme « des ignominies inacceptables » sont celles que l'État québécois a continué d'utiliser efficacement comme outil de gestion de réalités modernes beaucoup plus complexes que celles d'autrefois.

La chasse aux préjugés

CHRONIQUE / Philippe Couillard a un cas de conscience : un citoyen de Bromont réclame qu'il se porte à la défense des animaux sauvages en interdisant complètement la chasse au Québec.
Dans une lettre adressée à M. Couillard, François Simard déplore que notre société plus civilisée tolère encore « l'abattage dit sportif d'animaux de la forêt dans le simple but de tuer ». Il est d'avis qu'une interdiction de chasse serait le prolongement logique de la Loi sur le bien-être et la sécurité de l'animal que le gouvernement libéral a instaurée afin de mieux protéger les animaux domestiques contre les mauvais traitements.
Connaissant ma passion pour la chasse, vous vous attendez peut-être à ce que je tire au bazooka à la Donald Trump sur M. Simard. Pantoute. Si son propos publié dans le courrier des lecteurs de La Voix de l'Est a été partagé 8000 fois sur Facebook, c'est qu'il est d'intérêt. Mais il véhicule aussi des préjugés sans fondement.
On parle de chasse en Estrie qu'on pense bien sûr aux chevreuils puisque c'est l'espèce de notre patrimoine faunique la plus visible, en ville comme à la campagne. Les cerfs de Virginie sont parmi nos animaux sauvages les plus gracieux. Comme le culte de la beauté est au centre de nos rapports entre humains, cette subjectivité teinte nécessairement ceux avec les animaux.
Il y a une douzaine d'années, la densité de cerfs de Virginie était beaucoup plus élevée qu'aujourd'hui. De 10-12 cerfs/km², elle a été réduite à 4-5 cerfs/km². Pas pour satisfaire des chasseurs assoiffés de sang, mais au nom de « l'acceptabilité sociale ». En cherchant le point d'équilibre sur la capacité de support des habitats, les pertes pour les forestiers et les agriculteurs se plaignant d'une déprédation excessive, l'augmentation de nombre de collisions sur les routes, etc.
Les pratiques du siècle passé et que François Simard perçoit comme « des ignominies inacceptables » sont celles que l'État québécois a continué d'utiliser efficacement au cours de la dernière décennie comme outil de gestion de réalités modernes beaucoup plus complexes que celles d'autrefois.
D'autre part, le concept de violence envers les animaux est large. Si on interdit la chasse sportive, que fait-on de la pêche, du combat avec un poisson qui a un hameçon dans la gueule ou dans les branchies et qui, une fois rendu au bout de ses forces, mourra de suffocation s'il n'est gracié par le pêcheur? Trop cruel, aussi?
Dans l'hypothèse d'une interdiction complète de chasse, M. Simard limite les impacts pour l'État québécois au « sacrifice de renoncer aux taxes associées et à la vente et au port d'armes à feu ». Ça manque un peu de perspective. Vous éliminez la chasse, que vous faite disparaître 500 M$ dans l'économie. Vous bannissez ensuite la pêche sportive que vous retranchez 1 milliard additionnel dans les régions du Québec. C'est sans avoir encore calculé les pertes aux cultures et aux forêts.
Et la pêche commerciale? Des milliers de poissons capturés dans des filets lancés sur le pont les uns sur les autres et qui frétillent jusqu'à l'épuisement, c'est plus moral? Parlant de pêche, faut-il une convention de mort assistée en usine pour tous les homards, quitte à ce qu'ils nous arrivent tous congelés? Je ne saurais vous décrire l'anxiété que vit un homard avant d'être plongé vivant dans l'eau chaude et la douleur qu'il ressent avant de virer au rouge, mais ceux que j'achète à la poissonnerie n'ont pas l'air très sereins quand je les sors du sac de papier ayant été leur corridor vers la mort.
Lesquels parmi les animaux sauvages ont les mêmes canaux cérébraux que nous pour ressentir la peur, la douleur et la souffrance? Les mammifères seulement, pas les insectes ou les invertébrés? La littérature scientifique sur le sujet nous plonge dans pas mal de contradictions.
Mettre toutes ces espèces dans l'Arche de Noé sur le principe d'équité, sur la base d'informations plus émotives qu'objectives viendrait qu'à compliquer pas mal le régime alimentaire des prédateurs que nous sommes. Y compris si nous devenions tous végétariens, car, oui, l'agriculture biologique évolue. Mais le recours aux insecticides n'est sûrement pas une autre chasse qu'on peut abolir demain matin sans répercussions.
L'évolution de la pensée est la meilleure garantie d'avenir. Faut par contre que la rigueur nous soit utile et nous éclaire avant de tout balancer du passé.