La direction de la Laiterie de Coaticook ne voyait pas d'avantages à acquérir la Fromagerie Lemaire. La crème glacée, qui génère actuellement 85 pour cent du chiffre d'affaires, demeure pour elle un produit plus prometteur que le fromage en grains.

Des visées sur l'Europe plutôt que sur Saint-Cyrille

CHRONIQUE / Une fromagerie traverse le « parc » des Laurentides et vient s'établir au Centre-du-Québec,le long de l'autoroute la plus achalandée de la province et pratiquement dans les cuisines du Festival de la poutine.
Le Groupe Boivin, de La Baie, un des arrondissements de la ville unifiée de Saguenay, s'est porté acquéreur de la Fromagerie Lemaire. La transaction précède l'arrivée prochaine au Québec de la concurrence européenne. La distance entre Saint-Cyrille-de-Wendover et Coaticook étant trois fois moindre, n'aurait-il pas été plus logique de voir le fleuron coaticookois engagé dans la consolidation du marché du fromage en grains?
« Il y a dix ans, peut-être. Aujourd'hui, moins. Je vous avoue ne pas avoir considéré la chose », confie le président de l'entreprise Jean Provencher.
Le caricatural Jean-René Dufort a proclamé au début du mois de mars à son émission Infoman que « le meilleur fromage en crottes au Québec » est celui produit à Coaticook. Belle pub, mais une consécration qui n'efface cependant les défis que posent une commercialisation à grande échelle d'un aliment qui vieillit prématurément.
« Aussi bon et aussi apprécié soit-il, le fromage en grains reste un produit de consommation locale et régionale. Sa distribution est complexe et coûteuse. Le Groupe Boivin s'offre une belle vitrine commerciale et il saisit l'opportunité pour se constituer un réseau de distribution pour ses autres produits au coeur du Québec », perçoit le grand patron de la Laiterie de Coaticook sans nécessairement appréhender l'arrivée de ce nouveau joueur aux portes de son propre marché.
Le berceau de la Fromagerie Lemaire est dans le village de Saint-Cyrille-de-Wendover, mais l'entreprise a haussé ses ventes de manière signficative avec un restaurant jumelé à un comptoir de vente en bordure de l'autoroute Jean-Lesage (20), à quelques kilomètres de Drummondville. C'est un attrait évident pour le groupe Boivin.
La Laiterie de Coaticook fabrique elle aussi des fromages vieillis, plus faciles à commercialiser du fait qu'ils sont emballés sous vide. Un demi-million de dollars sont présentement investis dans un autre projet d'agrandissement, justement pour augmenter la capacité de stockage de ces fromages. La période d'affinement dure dans certains cas plus d'un an.
Mais les 400 000 kilos de fromage représentent une production plutôt marginale par rapport aux 18 millions de litres de crème glacée vendus annuellement et générant 85 pour cent de son chiffre d'affaires.
« J'ai déjà compté jusqu'à neuf distributeurs de fromages en grains dans des supermarchés de Sherbrooke. C'était le signal d'aller ailleurs et même si la demande pour ce produit est à la hausse dans la restauration, la concurrence demeure vive. Je reste principalement aligné sur la crème glacée », analyse M. Provencher.
C'est d'ailleurs avec ce produit vedette que le propriétaire de la Laiterie de Coaticook songe à traverser l'Atlantique pour essayer de percer le marché européen.
« L'opportunité est aussi là pour nous. Sans nécessairement exporter toutes nos saveurs, notre crème glacée avec pépites à l'érable serait sûrement distinctive. Nous prendrons le temps requis pour bien évaluer le potentiel et voir comment mettre en place un réseau de distribution efficace, mais c'est dans nos plans », confirme-t-il.
En dépit de l'éloignement, M. Provencher voit de meilleurs débouchés en Europe qu'aux États-Unis où une compagnie comme Ben & Jerry, du Vermont, est symbole.
« On voit ces jours-ci à quel point les Américains sont patriotiques. Les grands fabricants de crème glacée savent entretenir cette fibre. De plus, toutes sortes d'implications légales liées aux craintes de bioterrorisme viennent compliquer les choses. Il faudrait que nos installations soient clôturées, que nos camions passent régulièrement à l'inspection pour respecter toutes les exigences que l'on nous impose pour vendre de la crème glacée aux États-Unis », précise Jean Provencher.
Les projets d'expansion se succèdent à la Laiterie de Coaticook. Son propriétaire ne nie pas avoir sondé l'intérêt de voisins, la communauté des Témoins de Jéhovah, à changer d'adresse.
« Il ne s'agit que de discussions exploratoires et je ne veux pas en dire plus là-dessus. Ce n'est pas un besoin immédiat, car il nous reste du terrain à construire en deuxième rangée. Comme pour le reste, nous tentons seulement de prévoir pour faire les meilleurs choix ».
À entendre M. Provencher, pour la Laiterie de Coaticook, aller vendre de la crème glacée avec du fromage en grains sur le bord de l'autoroute 20 n'était pas de ceux-là.