Outre son faible taux de valorisation des matières résiduelles d'à peine 25 %, l'entreprise municipale Valoris n'a pas réussi la percée escomptée dans le secteur industriel, commercial et institutionnel dans lesquel la compagnie Sani-Estrie est bien implantée.

Comment redresser la barque?

CHRONIQUE / Tant qu'à ramer sur la mer houleuse pour éponger les déficits de l'usine de traitement de déchets de Valoris, mettons tous les marins dans le même bateau et gérons l'ensemble de nos bacs avec une seule entité régionale.
C'est ainsi qu'on peut imager les intentions du maire de Sherbrooke, Bernard Sévigny, qui voudrait que les bénéfices de la vente des matières recyclables servent à assurer la viabilité du mégaprojet d'une trentaine de millions qui connaît des débuts laborieux à Bury.
« L'intégration des activités est une chose qui doit être envisagée sérieusement », a-t-il déclaré dans nos pages vendredi.
Actuellement, la gestion des bacs de recyclage est assurée par la Régie de récupération de l'Estrie (Récup Estrie) tandis que Valoris a le mandat d'extraire le maximum de matières récupérables des bacs noirs pour réduire l'enfouissement au minimum. Or, la première entité a généré des profits d'un peu plus de 1 M$ au cours de la dernière année tandis que les déficits de la seconde doivent être renfloués à grands frais par les actionnaires municipaux.
Pour mousser son idée, on peut penser que M. Sévigny sera tenté de tracer un parallèle avec la réforme de la gouvernance qu'il n'avait pu réaliser au cours de son premier mandat, mais qu'il s'est empressé de concrétiser après sa réélection pour réduire les dépenses municipales. Mais voilà que la contribution additionnelle de 1,4 M$ qui devra être versée l'an prochain à Valoris va « manger » à elle seule les économies récurrentes de 1,3 M$ de la réforme Sévigny.
« Le maire devient soudainement partisan de l'intégration alors que je lui en ai souvent fait la suggestion et qu'il n'avait aucun intérêt pour ce dossier qui est pourtant majeur », soulève le conseiller Jean-François Rouleau, qui a déjà été président de Valoris.
Que l'intention soit celle du maire Sévigny ou qu'elle ait été avancée par d'autres avant lui, elle fait bondir le préfet de la MRC des Sources et maire d'Asbestos, Hugues Grimard.
« Sherbrooke nous a complètement ignorés au moment de s'engager dans Valoris et là, parce que les choses vont mal, on va nous demander d'y adhérer. Non seulement je n'ai pas envie d'être une bouée de sauvetage, mais je ne suis pas du genre non plus à laisser les autres prendre des décisions à ma place », fustige celui qui préside Récup Estrie.
Les MRC des Sources, de Coaticook, de Memphrémagog, du Val et du Haut-Saint-François sont partenaires avec Sherbrooke dans le recyclage alors que la capitale régionale n'a que le Haut-Saint-François comme coactionnaire dans Valoris.
« Le maire d'Asbestos a raison d'être froissé et je le suis autant que lui. Le maire de Sherbrooke nous annonce un plan de match alors qu'il y a un conseil d'administration dûment mandaté pour gérer Valoris. Je suis prêt à ce qu'on parle d'intégration, mais ce n'est pas ainsi qu'on développe des stratégies gagnant-gagnant. À agir de cette façon, M. Sévigny risque de se retrouver seul un jour avec son aéroport! » lance le préfet du Haut-Saint-François, Robert Roy, administrateur de Valoris.
« Nous ne sommes malheureusement pas à une contradiction près. Le comité de développement durable de la Ville a pris l'initiative de lancer un projet-pilote de compostage dans les restaurants du centre-ville sans se soucier qu'elle empiétait ainsi sur la mission de Valoris, par qui transite aussi le contenu des bacs bruns jusqu'aux plates-formes de compostage de la compagnie Englobe. Je crains malheureusement d'avoir à ramasser les pots cassés lors de prochaines réunions », réagit la conseillère Hélène Dauphinais qui, à titre de représentante de Sherbrooke, préside Valoris. Elle est aussi vice-présidente de Récup Estrie.
Dans le passé, Sherbrooke a délégué le président de son comité de développement durable (Jean-François Rouleau, puis Serge Forest) pour occuper les responsabilités de premier niveau au sein de ces deux conseils d'administration. Ce n'est pas le cas de Mme Dauphinais puisque les dossiers environnementaux à la Ville relèvent présentement de la conseillère Christine Ouellet... trop occupée pour siéger à Valoris.
La première réforme serait peut-être d'ajuster les violons à l'hôtel de ville.
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Ce n'est pas à se lancer des tomates et avec du ketchup politique que Valoris sortira de l'impasse. Outre son faible taux de valorisation de 25 %, la moitié de la cible avancée dans l'étude de rentabilité, l'entreprise municipale n'a pas réussi la percée escomptée dans le secteur industriel, commercial et institutionnel (ICI), qui doit assurer une part de ses revenus.
« Les dépassements de coûts et les problèmes de démarrage ont fait en sorte que nous n'avons pas pu constituer une équipe de promotion et de prospection efficace. C'est un aspect que nous allons améliorer », indique sa présidente.
Ce marché demeure pour l'essentiel en région l'affaire d'un privé, Sani-Estrie, qui installe ses bacs de recyclage et de déchets côte à côte.
« Les décideurs municipaux connaissaient nos opérations, ils savaient que nous étions bien implantés. Nous n'avons déployé aucun effort particulier pour essayer de contrer l'arrivée de Valoris. Nous continuons à mener nos propres affaires avec le souci d'offrir le meilleur service au meilleur prix. Les écarts de prix jouent en notre faveur. J'ai hâte par contre de voir si les élus seront tentés d'imposer leur modèle pour essayer de se sortir d'embarras », analyse l'un des dirigeants de Sani-Estrie, Sylvain Gagné.
Les opérations de cette compagnie sont intégrées, car elle vend elle-même les matières triées à la source par ses clients, qui obtiennent ainsi un meilleur prix pour le service de rebuts.
Il faut rappeler que les déchets domestiques sont « municipalisés ». C'est dire que ni vous ni moi ne pouvons décider un bon matin d'échanger nos matières recyclables contre un service de collecte de déchets à la semaine plutôt qu'au mois.
La Ville de Lévis a pris cette même approche avec les ICI, elle s'est déclarée propriétaire des déchets des commerces et des entreprises.
« C'est une avenue qui s'offre aussi à nous. Il faudra y réfléchir. En augmentant les volumes et en mettant nous aussi la main sur des matières recyclables ayant un bon potentiel de revenus, nous améliorerions assurément la situation de Valoris et nos services deviendraient plus concurrentiels », affirme à ce sujet Hélène Dauphinais.
Comment garantir aux entreprises qu'elles ne seraient pas perdantes? De plus, tous les élus ne seraient pas d'accord, car au fil de notre conversation, le maire d'Asbestos se déclare déjà contre l'idée « d'un monopole municipal qui couperait l'herbe sous les pieds du privé ».
Bien que ces enjeux soient soulevés aujourd'hui, il serait étonnant que les débats de fond soient engagés avant les élections de novembre au sein de ces deux conseils d'administration ou dans les différents conseils municipaux, incluant celui de Sherbrooke.
Par son manque de tact dans la manière d'inviter ses partenaires à la réflexion, le maire Sévigny offre cependant à ses adversaires une opportunité de faire de la récupération politique, une matière en demande et qui se vend à fort prix en période électorale!