Dans le contexte actuel, l’échange de chandails de hockey entre les deux premiers ministres symbolisait davantage les rudes coups d’épaule dans les coins de patinoire que la passion commune du sport dont le pays se glorifie.

Commanditaires de l’Ontario francophone

PERSPECTIVES / Plutôt que de rouvrir les hostilités entre le Bas et le Haut-Canada, let’s make a deal : « Vous signez un contrat d’approvisionnement en électricité pour les 20 prochaines années et le Québec finance votre campus francophone à Toronto! »

Le premier ministre du Québec, François Legault, réussirait un tel coup de maître qu’il passerait pour un génie. Son homologue Doug Ford n’en retirerait pas moins de crédit s’il pouvait ainsi garantir à long terme les baisses tarifaires de 25 % ciblées dans la Loi de 2017 sur les frais d’électricité équitables. Les Ontariens paient actuellement leur électricité de deux à trois fois plus cher que leurs voisins québécois.

Je sais, c’est de la pure fiction. Si les intérêts étaient aussi simples à marier, d’autres auraient célébré la noce avant que MM. Ford et Legault s’emparent tour à tour du pouvoir. L’un comme l’autre, ils ont bénéficié d’un vent de changement ayant affaibli les libéraux provinciaux qui ont régné au cours de la dernière décennie en Ontario de même qu’au Québec.

Avec une telle intégration des relations commerciales des peuples fondateurs après 150 ans de vie commune, les élections fédérales ne se gagneraient plus à braquer les intérêts des conquérants et ceux des conquis. C’est pourtant le scénario se dessinant une fois de plus alors que le premier ministre Justin Trudeau, chef libéral fédéral, se pose en défenseur d’un Canada bilingue.

Vive la dualité canadienne!

Confronté à des déficits budgétaires risquant d’amener l’Ontario sensiblement au même niveau d’endettement que le Québec (42 % du PIB ontarien en 2020-2021 par rapport à 43,9 % du PIB du Québec au 31 mars 2018), Doug Ford n’a pas mis de gants blancs pour se justifier d’avoir passé le Commissariat aux services en français à la trappe et d’avoir sabré dans le financement de 83 M$ que le précédent gouvernement avait alloué et qu’il avait endossé après son élection pour le campus français dans la capitale ontarienne.

« Il y a 600 000 francophones en Ontario, mais il y a également 600 000 Chinois et 600 000 Italiens », a comparé le premier ministre ontarien sans la moindre considération historique envers les francophones.

Pas tout à fait l’accueil chaleureux invitant François Legault à brasser des affaires sans s’embarrasser du passé. Déjà que M. Legault marche sur le tapis de la diplomatie avec de la peinture fraîche sous les souliers, lui qui a ouvertement invité au boycott de la compagnie Sico parce que cette dernière cessera sa production au Québec et concentrera ses activités en Ontario.

Dans ce contexte, l’échange des chandails de hockey entre les deux premiers ministres symbolise davantage les rudes coups d’épaule dans les coins de patinoire que la passion nous unissant pour le sport dont le Canada se glorifie.

Prière de réviser vos positions, a réclamé comme il se devait François Legault même en sachant qu’il ne provoquerait pas le moindre remord chez M. Ford, qui n’est pas particulièrement sensible aux reproches ou à l’indignation.

Le chef de la Coalition avenir Québec peut tout de même se compter chanceux que Doug Ford n’ait pas cassé de vaisselle durant la campagne électorale québécoise. Si tel avait été le cas, son adversaire péquiste Jean-François Lisée aurait mordu bien plus fort là-dessus que sur le « fantôme à la tête Québec solidaire ».

« Peu importe leurs couleurs politiques, les Québécois sont de fiers défenseurs de la langue française. Selon moi, c’est un thème plus rassembleur que la souveraineté elle-même. La meilleure protection du français serait par contre celle que lui assurerait un Québec indépendant », commente le président du PQ-Estrie, Michel Breton, pour qui les Québécois ne gagneraient rien dans la vengeance.

« J’ai entendu des gens réclamer une réduction du financement aux universités anglophones du Québec. Ce ne sont pas les ouvertures sur le monde et les associations stratégiques que le PQ veut mettre de l’avant, à commencer par le défi d’unir les forces souverainistes », ajoute M. Breton. Pour le premier ministre Legault, ce sera donc business as usual face à son homologue ontarien. Avec ses 14,3 millions d’habitants, l’Ontario représente cependant un marché de taille comparable à celui de la Nouvelle-Angleterre (autour de 14 millions de personnes).

Le contrat signé avec le Massachusetts est chiffré à 1 milliard de dollars sur 20 ans et sa rentabilité est estimée à plusieurs dizaines de millions chaque année. Avec une autre entente du genre dans la plus influente province canadienne, Hydro-Québec pourrait commanditer l’université francophone à Toronto sans trop perdre sur le plan de la rentabilité.

Un scénario pas mal plus facile à idéaliser qu’à concrétiser.