Bon placement pour investisseurs patients

CHRONIQUE / Au premier jour du débat judiciaire portant sur la confiscation permanente des biens immobiliers des Hells Angels de Sherbrooke, il n'y a pas eu de parade de gaillards aux bras musclés et tatoués pour témoigner de l'attachement au bunker duquel ils ont été chassés par la police en 2009.
C'est une carte que le procureur des intimés a encore dans sa manche, mais permettez-moi de douter que l'émotivité soit son meilleur atout pour défendre les intérêts de motards n'ayant pas la réputation d'être particulièrement sensibles au chagrin et au désarroi d'autrui.
Les Hells n'ont d'ailleurs pas l'habitude des larmoiements en public pour se donner en spectacle. Leur image de durs étant une marque de commerce rentable dans leur monde d'intimidation, ils y sont sûrement aussi attachés qu'à leur repaire. On verra bien la tournure que prendront ces procédures.
Y'a de l'intérêt pour la cause et, à ne point en douter, elle sera fortement médiatisée. Sans présumer que les motards seront dépouillés par la magistrature, on peut se demander s'il y a autant d'intérêt pour « les biens infractionnels  » sur lesquels la justice veut faire reconnaître sa légitimité pour ensuite en disposer.
« Si jamais les terrains des Hells sont mis en vente, je songerai sérieusement à les acheter. Quand des terrains sont disponibles, que ce soit les tiens ou ceux de motards, si le prix est bon, j'achète  », répond du tac au tac l'excavateur Charles Grenier.
Il serait tout de même inusité que M.  Grenier se retrouve à devoir payer deux fois un lot enclavé qu'il a acheté des motards en 2004 et qui est aussi sous ordonnance de blocage depuis huit ans.
 « Je n'ai jamais cessé de payer les taxes pour cette propriété, même si j'en ai été privé. Je n'ai pas de temps à perdre dans les palais de justice. Il y a un avocat à Montréal pour veiller sur mes intérêts, il nous défend tous. Je ne vois pas en quoi on pourrait m'enlever une propriété acquise de plein droit et de manière parfaitement légale », ajoute l'homme d'affaires.
La requête en confiscation permanente de la Direction des poursuites criminelles et pénales vise tout de même le lot enclavé de M. Grenier. Tout comme celui acquis par Paul Laroche, il y a 20 ans, et cela du fait que les deux auraient appartenu à des motards ayant enregistré des plaidoyers de culpabilité.
Quoi faire du bunker et de son terrain de 113 548  m²?
La Ville de Sherbrooke estime que les deux bâtiments (306 800  $) valent presque trois fois plus cher que le terrain (117 800  $). Comme ils sont situés en façade, le long de la rue Wellington, ces édifices se trouvent dans une zone mixte autorisant tant le développement commercial que résidentiel.
Du bunker, les motards appréciaient sans doute le point de vue sur la ville. Mais comme leur désir était aussi de ne pas être trop exposés aux regards indiscrets, leurs bâtisses n'offrent pas une très belle vitrine pour un commerce. En haut d'une montée ondulée pas rassurante en hiver, de l'autre côté d'une voie ferrée, pas l'idéal pour y établir une place d'affaires luxuriante. Dans le commerce traditionnel, j'entends...
Pour avoir un autre regard, référons-nous à l'illustration accompagnant ce texte. Nous l'avons produite en croisant des informations provenant du registre foncier et des cartes interactives de la Ville, à partir desquelles on trouve facilement le découpage des lots et le zonage municipal.
Premier constat qui sonne une cloche, le terrain vacant adjacent à celui des Hells du côté nord-ouest, qui ceinture aussi des rues développées (Évangéline, Darche et de l'Escarpe), est taxée cette année par la Ville sur une valeur de 861 300  $. Il est pourtant de superficie équivalente (113 776  m²).
Pourquoi une valeur foncière de 1,04  $/m² pour le terrain des Hells et de 7,57  $/m² pour le lot voisin, appartenant aux Entreprises Lachance, alors que le zonage permet sensiblement le même type de développement?
Réponse de la Ville  : bien que les deux terrains soient situés à l'intérieur du périmètre d'urbanisation, celui qui est en continuité au développement existant se trouve dans une zone prioritaire tandis que celui des Hells est sans horizon de développement.
Malgré cela, le terrain des voisins vous intéresse-t-il, ai-je demandé à Patrick Lachance.
« Pas vraiment. Nous avons pas mal d'ouvrage à compléter ce que nous avons d'entrepris  », m'a répondu le président du groupe qui développe le Quartier du Ménestrel, entre l'école du Phare et le parc Belvédère.
La compagnie a également des plans pour son terrain en friche et en pente, dans le secteur de la côte Acadie. Au rythme où vont les choses, le jour où des cordes à linge seront accrochées aux arbres dans la ligne de lot des Hells n'est pas loin.
Même si la logique de l'expansion urbaine suggérait de considérer un prolongement éventuel vers la propriété des motards, la Ville ne pouvait quand même pas attendre que leurs nombreux dossiers judiciaires se règlent ou miser sur leur tolérance à un voisinage rapproché pour planifier son développement. L'élu qui aurait osé le proposer serait vite devenu suspect.
La mairie se fait discrète, elle n'a pas de position sur la question. Les réponses administratives sont courtes. Plus prudentes qu'engageantes. La Ville cherche sans doute à prévenir une frénésie qui pourrait être dérangeante pour la magistrature.
Si jamais le marteau du juge donne le signal d'appeler l'encanteur, je vous assure par contre que l'excavateur Grenier ne sera pas le seul à examiner le potentiel de ce bon placement pour des investisseurs patients...