Bien que Denis Barrette soit atteint d’une cécité complète et que sa compagne Jessica Bédard Roy n’ait qu’une vision très limitée, les deux sont détenteurs de billets de saison et assistent à tous les matchs locaux du Phœnix, qu’ils arrivent à suivre... en écoutant la radio!

Avec ferveur et dans le bonheur

CHRONIQUE / Jessica est partie de Magog en transport adapté pour venir rejoindre son amoureux Denis dans l’est de Sherbrooke. Les deux se fréquentent depuis dix ans et leur complicité saute aux yeux juste à les croiser sur le trottoir ou à l’intérieur du Palais des sports Léopold-Drolet.

L’homme de 54 ans tient le bras de sa dulcinée, qui le guide, bien que marchant elle-même d’un pas hésitant.

« Je ne vois pas du tout de l’œil droit. Avec celui de gauche, de proche c’est assez bon. À partir de trois mètres, ça devient flou et de loin, ma vue est approximative. Ce sont des séquelles de ma naissance prématurée », résume la jeune femme de 32 ans.

Ayant l’usage d’un œil sur deux, dans nos barèmes de bien portants qui arrondissent aux généralités, Jessica Bédard Roy est considérée comme une personne semi-voyante. Avec une vision aussi limitée pour fonctionner, pas question de permis de conduire. Dans le cas de Denis Barrette, le zéro au berceau donne toujours zéro, 19 710 jours plus tard. Sa cécité complète est permanente.

Malgré cela, ils sont détenteurs de billets de saison depuis deux ans et, assurément, parmi les plus fervents partisans du Phoenix. Après la victoire arrachée à Rouyn-Noranda en ouverture de la série contre les Huskies, ils attendaient avec impatience les premiers matchs à Sherbrooke.

« Nous vivons l’effervescence des éliminatoires pour la première fois. J’ai hâte de voir et de vivre ça dans les gradins! » vibrait Denis à quelques heures du match de mardi.

La citation est écrite telle que dite et répétée par Jessica. Les deux étaient pressés « d’aller voir » leurs favoris... qu’ils n’arrivent pourtant à suivre qu’en écoutant la radio, même de leurs sièges de la section 13!

« Nous ne nous formalisons pas avec le verbe « voir ». Nous utilisons les mêmes expressions que les autres parce que nous voulons vivre au milieu du monde, comme tout le monde. C’est excitant de ressentir les vibrations des gens assis autour de nous. »

« Deux billets de saison, nos sièges réservés pendant les séries et quelques parties à l’extérieur à bord de l’autobus du fan-club, c’est le petit luxe que nous nous offrons en économisant le reste de l’année », seconde sa compagne.

Bien qu’amoureux à temps plein, ils vivent ensemble à temps partiel.

« Ti-Lou va déménager à Sherbrooke l’été prochain et malgré cela, nous faisons le choix d’avoir chacun notre logement. Ça évite de se marcher sur les pieds si l’un de nous est de mauvaise humeur. Lorsqu’une tempête de neige vient chambouler nos plans, ça arrive vous savez... » admet le cupidon masculin.

Parce que nous sommes toujours plus rapides à rétablir la circulation pour les autos qu’à déblayer les trottoirs?

« Oui, un peu. On apprend à travers cela à cultiver la patience », philosophe sa chérie à un arrêt d’autobus pendant que nous sommes en route vers le Palais des sports.

Arriverons-nous à temps pour la séance d’échauffement?

« Sans problème », me répond celui qui calcule mentalement et aussi efficacement qu’un GPS, la distance à franchir avant le point d’arrivée.

« Vous irez voir la séance d’échauffement, nous allons attendre avant de gagner nos sièges », m’informe Jessica.

Cet avant-programme ne vous plaît pas?

Au lieu de me répondre bêtement, pauvre con, as-tu déjà entendu la description d’une séance d’échauffement à la radio, elle m’allume avec diplomatie sur le volet de la sécurité.

« Il m’est arrivé à deux reprises de sentir des rondelles me frôler les oreilles. Comme nous ne les voyons pas venir, pas moyen de se protéger. Le risque existe durant les parties, mais il est moindre. »

Lorsque l’officiel met la rondelle en jeu, les deux ont les écouteurs collés aux oreilles, à la fréquence du 104,5 sur laquelle l’animateur Marc Bryson devient leur principal repère.

« Dans mon cas, j’arrive à voir le mouvement des joueurs et à suivre le déplacement du jeu. Par contre, comme Denis, lorsqu’un but est marqué à l’autre bout de la patinoire, j’apprends qu’un but est marqué seulement au moment où Marc le dit et que la foule réagit », me raconte la partisane enthousiaste.

Défaite du Phœnix par blanchissage mardi soir, mais même ferveur et même confiance de nos partisans au début du match de mercredi, une foi récompensée par la deuxième victoire des locaux qui nivellent la série.

Visite surprise sur la galerie de presse après l’un des matchs. Malgré sa stature imposante, le grand Marc plie des genoux en faisant connaissance avec ces auditeurs particuliers.

« D’apprendre que je suis vos yeux pendant que vous êtes ici, jamais je ne me serais attendu à cela. Je suis à la fois ravi et touché de partager ces rendez-vous avec vous. »

« Tu fais du bon travail, Marc. La seule chose : cesse de donner des pointages de matchs à l’extérieur dès que le jeu reprend. On ne veut rien manquer de l’action. »

« Je te jure, je ne le ferai plus, Denis. Je n’oublierai pas que Jessica et toi êtes là. »

Ce couple est beau à voir aller dans son train-train quotidien ou dans les gradins. Son bonheur rejoint les yeux au cœur.