En plus de sa guitare, Richard Séguin apportera en tournée la montagne qui inspire sa poésie. « Tous les Québécois sont les héritiers des 5300 hectares du mont Hereford que nous avons le devoir de protéger », entend-il propager.

À la défense de l'héritage collectif

J'ai senti ma collègue un peu envieuse lorsqu'elle s'est aperçue que je venais de converser au téléphone avec Richard Séguin.
- Tu lui parlais de sa ligne électrique?
Non, de sa montagne. De notre montagne. De la montagne qu'un couple d'Américains a donnée à tous les Québécois.
Comme l'artiste se trouvait à l'extérieur du pays, c'est par courriel que son adhésion à la campagne SOS Mont Hereford a été confirmée, mercredi, à Montréal, par la coalition nationale formée de groupes environnementaux. Sitôt rentré dans ses terres, à Saint-Venant-de-Paquette, il a précisé la forme que prendra sa contribution.
« D'abord, il m'importe peu de savoir quelles sont nos chances de victoire. Un droit de parole est offert aux citoyens et il faut s'en servir. Je me lance en tournée et cela m'obligera à doser mon implication au sein de la coalition, mais je veux expliquer pourquoi aucun Québécois ne devrait rester distant et indifférent à ce qui se passe. Notre conscience collective est aussi éveillée que celle de nos voisins américains. Nos paysages ont la même valeur que les leurs. »
Selon Richard Séguin, l'engagement de groupes nationaux à défendre les 5300 hectares de la forêt communautaire du mont Hereford devrait, au premier chef, convaincre les Estriens de la valeur écologique, économique et sociale du legs ayant été estimé à près de 10 millions de dollars, en vertu des règles fiscales applicables pour les dons écologiques.
« Le mont Hereford n'a pas la même symbolique que le parc national du Mont-Orford pour lequel nous nous sommes battus il y a dix ans. Par contre, les médias sociaux donnent aujourd'hui une voix beaucoup plus puissante aux citoyens. Quand on parle de solidarité, d'engagement dans les communautés locales de la part de donateurs privés, c'est difficile de trouver un geste plus concret que celui posé pour le mont Hereford. Je comprends mal d'ailleurs que les autorités gouvernementales ne saisissent pas l'importance d'en faire un exemple national, pour espérer qu'il se reproduise dans plusieurs milieux menacés par l'exode rural. »
À de tels arguments, le premier ministre Philippe Couillard a opposé jusqu'à maintenant la crainte que l'enfouissement d'une ligne d'exportation sur quinze kilomètres, pour épargner les paysages du mont Hereford, devienne une référence provinciale au risque de réduire la rentabilité des grands projets d'Hydro-Québec et, à long terme, de menacer les bas tarifs d'électricité dont jouissent les Québécois.
« Quand on parle de l'exploitation du pétrole sur l'île d'Anticosti ou de la protection des nappes d'eau souterraine en Gaspésie, ça interpelle tous les Québécois. Nous sommes d'ailleurs tous des héritiers du mont Hereford.
« Ce n'est d'ailleurs pas le seul dossier appelant à la mobilisation. Ça nous inquiète que Donald Trump soit favorable à la relance des centrales au charbon et nous protestons contre l'abandon des programmes de dépollution des Grands Lacs. Comment nos représentations peuvent-elles être prises au sérieux si nous ne sommes même pas capables de nous imposer les mêmes standards de protection de nos paysages que ceux qui feront en sorte que la prochaine ligne à traverser les montagnes Blanches sera souterraine? »
À son retour de vacances, Richard Séguin a l'air d'un gars reposé ayant de l'énergie à revendre. Bon présage pour ses fans et pour la montagne qui inspire sa poésie.
Une rencontre aura lieu la semaine prochaine entre des représentants de la coalition SOS Mont Hereford et Hydro-Québec, qui a des nouvelles propositions à formuler pour tenter d'aplanir les différends.
Hydro-Québec ouvre des portes
La campagne nationale de SOS Mont Hereford n'était vieille que de quelques heures, qu'un acteur de premier plan s'est pointé sur la page Facebook de Nature Québec.
« Tel que suggéré par le BAPE, nous poursuivons nos discussions avec Forêt Hereford et Conservation de la nature Canada, dans le but de consolider et même d'agrandir le territoire de la Forêt Hereford », s'est empressé de préciser Hydro-Québec.
La réplique a été immédiate.
« Hydro-Québec joue avec les mots et dit des faussetés. Nous acceptons la main tendue, mais pas la sémantique qui sème la confusion » de répondre Nature Québec.
Dans les faits, des observations s'apparentant à des reproches figuraient dans le rapport du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE).
« La commission d'enquête est d'avis que le promoteur a sous-estimé la portée de la protection du territoire de la Forêt communautaire Hereford ainsi que la résistance du milieu », lit-on à la page 57 du rapport du BAPE.
Le tracé aérien retenu pour rejoindre le point de raccordement au New Hamsphire empiéterait sur une cinquantaine d'hectares dans le flanc ouest du mont Hereford.
« Sans vous dévoiler tous les détails, nous sommes disposés à compenser la superficie perdue et à un ratio plus élevé que 1:1, en achetant des terres privées pour agrandir la forêt communautaire. Des propositions concrètes sont sur la table », rapporte un porte-parole d'Hydro-Québec, Serge Abergel.
Ce dernier confirme par ailleurs qu'une seconde étude est en voie de réalisation sur l'enfouissement.
« Forêt Hereford nous a demandé de considérer l'option souterraine par les sentiers existants sur son territoire. Cette seconde analyse sera bientôt complétée. Nous présenterons d'abord les résultats aux administrateurs de cette corporation, puis nous serons prêts à en discuter publiquement avec les groupes environnementaux », ajoute M. Abergel.
L'enfouissement en longeant les voies publiques à travers le village d'East Hereford augmenterait les coûts de construction de 70 M$ et aurait un impact significatif pour les usagers du réseau routier.
Cette option priverait également Forêt Hereford de redevances, un aspect qui n'est pas à négliger pour l'organisme planifiant un développement léger afin de diversifier les usages récréatifs du massif ayant la superficie actuelle du parc du Mont-Orford. Or, une ligne souterraine longeant les sentiers forestiers existants qui sont en gravier permettrait de conserver ces royautés et, possiblement, de partager les coûts d'entretien des voies d'accès. Une partie des dépenses de pavage serait épargnée.
Par ailleurs, tant la société d'État que la coalition SOS Mont Hereford confirment qu'elles vont se rencontrer la semaine prochaine.
« Nous avons été surpris de voir le promoteur se manifester aussi rapidement sur notre page FB. D'autre part, contrairement à ce qui a été véhiculé la semaine dernière par Hydro-Québec, nous n'avons pas reçu d'invitation que nous avons ignorée. Dès que l'offre d'une rencontre nous a été formulée, nous l'avons acceptée. Par contre, je peux déjà vous dire que la compensation est pour nous la dernière option, car elle signifierait qu'Hydro-Québec ignore toujours la valeur d'une servitude de conservation », annonce le directeur général de Nature Québec, Christian Simard.
Si Hydro-Québec persiste dans cette voie, il faudra appeler le ministre des Finances, Carlos Leitao, en renfort puisque voici l'intention gouvernementale annoncée à la page B252 de son budget :
« Le Plan économique du Québec prévoit verser une somme de
15 millions de dollars, soit 13 M$ pour l'acquisition ou la servitude perpétuelle de milieux naturels et 2 M$ pour l'acquisition de connaissances et la sensibilisation ».
Ce serait un peu con d'engager les deux premiers millions juste pour mettre la switch à on dans les bureaux d'Hydro-Québec!