Solidaires de la vérité plutôt que complices des cachettes ou du mensonge, avons-nous intérêt à promouvoir auprès des jeunes pour qu’ils se sentent en confiance d’aller vers des adultes même en situation de délinquance.

L’ivresse de l’adolescence

CHRONIQUE / À 14 ans, l’âge qu’avait Athena Gervais, un abus d’alcool m’a sérieusement placé en danger. J’ai perdu la carte avant d’avoir effectué un seul pas de galanterie durant une danse étudiante.

Saoul mort, mais assez entêté pour partir sans prévenir. Lorsque mes camarades ont réalisé que j’avais foutu le camp avec le manteau d’un autre, je marchais en vomissant et en trébuchant. L’hypothermie aurait pu me figer dans un banc de neige.

À peine quelques centaines de mètres séparent l’aréna de Coaticook et l’école du Sacré-Cœur. Une distance bien trop courte pour ingurgiter « un 10 onces » de Bacardi pur, arrosé en plus de quelques bières. Pas n’importe laquelle : la Brador, celle qui avait la plus forte concentration d’alcool. Nous avions pris un coup en visant le circuit!

On tourne les coins ronds quand j’entends ces jours-ci que la jeunesse québécoise serait moins portée à consommer des produits alcoolisés avec une interdiction de vente dans les dépanneurs et supermarchés, pour s’en tenir seulement aux succursales contrôlées par l’État. Ça n’aurait d’aucune façon contrecarré nos plans d’adolescents.

Avec mon visage de servant de messe, je n’avais pas la moindre chance à 14 ans de tromper le commis d’un dépanneur ou un employé de la SAQ pour acheter de l’alcool. Malgré cela, le mot s’était passé et le chemin de l’illégalité était facile à suivre pour se procurer les ingrédients de la recette pompette qui chasse la gêne avant les rendez-vous galants entre adolescents.

Ma mère était restée stupéfaite et mon père complètement décontenancé de me voir aussi défoncé, à leur tricoter une histoire qui ne tenait pas plus debout que moi, et cela à peine une heure après leur avoir promis d’agir de manière responsable.

Pour rendre le manteau à son propriétaire, mon père était retourné ce soir-là à l’école. Vous imaginez la frousse de mes camarades en le voyant retontir et s’avancer vers eux.

« N’ayez crainte, les gars, je n’ai pas de reproches à vous adresser. Je veux juste vous inciter à agir en protecteurs, les uns envers les autres. N’abandonnez jamais l’un des vôtres dans un pareil état. Essayez de le raisonner et n’hésitez pas à aller vers des adultes pour qu’on puisse vous aider », leur avait-il livré comme message.

Nous en avons reparlé durant les jours qui ont suivi, d’autres parents ont su et le mot s’est passé : solidaires de la vérité plutôt que complices des cachettes ou du mensonge, avons-nous tous convenu.

Il serait exagéré de prétendre que nos esprits frivoles se sont dès lors mis au garde-à-vous et sont devenus soir après soir des sentinelles d’une fiabilité irréprochable. Mais, nous avons gardé en mémoire que les sermons ne nous attendraient pas à la maison même dans une situation de délinquance appelant à un dépannage parental. Mes filles ont grandi avec cette même convention.

« Les amis d’Athena, qui avaient consommé avec elle durant la période du midi, n’anticipaient pas des conséquences aussi tragiques. Lorsque la cloche a sonné pour la reprise des classes, il est tout à fait normal qu’ils aient réagi en appréhendant des conséquences à ce qu’ils connaissent, c’est-à-dire le code de conduite du milieu de l’enseignement. Un élève se présenterait en état d’ébriété dans ma classe, qu’il serait de ma responsabilité d’en informer la direction qui, elle, devrait le signaler aux parents. C’est non seulement un devoir, mais c’est une obligation légale », remet en contexte Keven Laroche, enseignant à l’école secondaire de La Montée.

Ce nom vous dit quelque chose?

Le professeur Laroche est effectivement le jeune père devenu paraplégique, en 2011, après être tombé de la rampe d’un pont du centre-ville de Sherbrooke sur laquelle il marchait en rentrant à la maison à pied, à la fin d’une soirée arrosée. Après avoir bénéficié du soutien de proches et d’amis, M. Laroche avait reçu un appui financier de près de 150 000 $ à l’émission Le Banquier pour adapter sa maison aux besoins d’une personne handicapée. Une solidarité plus édifiante que les remontrances de directeurs de conscience.

Keven Laroche avait célébré avec des copains lors de la soirée qui a mal viré. Mais il était lui aussi seul sur le chemin du retour au moment où il s’est laissé gagner par l’audace.

« Il faut poursuivre et même intensifier la sensibilisation en milieu scolaire comme dans les milieux familiaux, parler ouvertement aux jeunes des risques inhérents à certaines pratiques ou à certains comportements », ajoute-t-il.

Parfaitement d’accord.

La conscientisation à grande échelle rehaussera davantage notre niveau de vigilance collective que des blâmes aux fabricants ou l’érection d’autres barrières réglementaires pour encadrer la commercialisation de produits qui, de toute façon, demeureront la source de tentation à l’âge de l’expérimentation.