Josée De Lachevrotière vise le titre de la femme la plus forte au Canada dans la catégorie des poids moyens. - PHOTO: OLIVIER CROTEAU

L’infirmière aux biceps d’acier

L’infirmière n’a pas besoin de bras supplémentaires pour soulever et déplacer un patient cloué au lit. On fait plutôt appel aux siens pour prêter main-forte.

«On aime ça quand t’es là. C’est pratique!», lui disent parfois des collègues. Elle s’appelle Josée De Lachevrotière et la largeur de ses épaules ne laisse planer aucun doute. «Je m’entraîne pour devenir la femme la plus forte au Canada.» Elle est sur la bonne voie.

Infirmière depuis onze ans à l’unité de soins intensifs de l’hôpital de Trois-Rivières, Josée enseigne également son métier au Collège Shawinigan. Aussitôt sa journée de travail terminée, la femme de 34 ans se dirige là où elle m’a donné rendez-vous: au gymnase. Le dernier endroit où je pensais la retrouver, c’est au sous-sol d’une église.

Pour Josée, l’endroit se révèle un secret bien gardé. Tout y est pour se surpasser, l’équipement et les encouragements de son entraîneur, Patrick Lemieux. Six fois par semaine, pendant deux ou trois heures d’affilée, la mère monoparentale met son corps à rude épreuve, soutenue par la fameuse dureté du mental. «La force, ça part de la tête.»

L’infirmière ne s’est pas réveillée un bon matin avec l’objectif de devenir une version féminine d’Hercule, de Louis Cyr ou de Hugo Girard. Il lui a d’abord fallu se remettre à bouger. Pierre Lavoie sera heureux d’apprendre ici qu’il n’est pas étranger à cette première étape, sans doute la plus difficile.

Josée avait seulement 15 ans au moment d’accoucher de son garçon Gérico. Seule pour concilier les études, le travail et les responsabilités familiales, la jeune femme a exclu l’exercice de son agenda très chargé jusqu’à ce que fiston grandisse et revienne de l’école primaire en lui parlant des fameux cubes énergie. C’était il y a six ans. Pour chaque quinze minutes d’activité physique, mère et fils pouvaient doubler la récolte. «Sauf que je me suis vite rendu compte que je n’étais pas si en forme que ça.»

Gérico le sportif avait une sérieuse longueur d’avance sur sa mère pourtant bien intentionnée. La jeune femme s’est inscrite à un centre de conditionnement physique pour rapidement abandonner, faute d’enthousiasme.

- PHOTO: OLIVIER CROTEAU

Au même moment, des amis lui ont parlé du CrossFit, un sport qui allie déplacements et lourdes charges. Ça, elle a aimé, de même que l’esprit de groupe qui réunit ceux et celles qui pratiquent cette discipline faisant appel à l’intensité. «Tu es forte Josée. Est-ce que ça te tente de forcer pour vrai?», a fini par lui demander un entraîneur en la voyant s’exécuter au soulevé de terre.

Avec ses muscles d’acier et du coeur au ventre, l’infirmière a continué sur sa lancée en s’initiant aux mouvements du «powerlifting» (dynamophilie en français), un sport qui fait appel à la puissance et à l’endurance. Une fois de plus, l’expérience s’est avérée convaincante pour celle qui, depuis trois ans, participe à des compétitions de femmes fortes un peu partout dans la province.

Pour la saison en cours, l’athlète se classe bonne première dans sa catégorie (poids moyen, moins de 154 livres/70 kilos). Elle vise la première place canadienne, ce qui lui permettrait de réaliser son rêve d’accéder au Arnold Classic Worldwide, en Ohio. «Arnold» pour Schwarzenegger.

Pour réussir à soulever une pierre d’Atlas de 145 livres, quinze fois de suite et en une minute, il faut manger tous ses légumes. Ça aide aussi pour arriver à courir 100 pieds en vingt secondes en transportant une charge de 375 livres.

En fait, Josée De Lachevrotière ne se contente pas de brocolis. Plusieurs fois par jour, son corps lui réclame des aliments riches en hydrates de carbone. Dès le petit déjeuner, on compte quatre oeufs dans son assiette, en plus du reste. Au travail, sa collation a de quoi faire sourciller. L’infirmière plonge sa cuillère dans une quantité impressionnante de yogourt grec auquel elle ajoute systématiquement du gruau. Plus soutenant.

La femme de 5 pieds, 5 pouces, 153 livres, préfère ne pas connaître la quantité exacte de calories que sa nutritionniste lui conseille d’ingérer quotidiennement, mais elle est d’accord avec nous, c’est énorme. D’ailleurs, certains ne se gênent pas pour lui passer des réflexions du genre: «Tu manges donc ben!» Ou encore: «Ça a l’air donc ben plate ton repas.»

Durant la période des compétitions, de mai à septembre, Josée s’en tient à un régime strict qui l’éloigne des restaurants et des 5 à 7 sur les terrasses. «Ce n’est pas un sacrifice pour moi. J’ai un but à atteindre.» D’autant plus que ses muscles l’en remercient vivement. Les résultats sur la scène compétitive parlent d’eux-mêmes.

N’empêche que ça agace certaines personnes, une fille avec des biceps comme les siens. «Tu ne trouves pas que tes bras commencent à être assez gros?», lui a-t-on déjà demandé comme si on allait poser la même question à un homme. «Les gars sont très intimidés. Je ne sais pas c’est quoi le problème, mais ils doivent avoir des bras plus gros que les miens, sinon, ils ne se sentent pas assez virils, mâles... Je ne sais pas.»

Du vernis rose sur le bout des doigts, Josée De Lachevrotière sourit en laissant savoir que le jugement d’autrui, ça ne pèse pas lourd sur ses épaules qui sont capables d’en prendre. «Je me sens beaucoup mieux qu’il y a six ans. J’ai plus d’énergie. L’entraînement, j’ai besoin de ça dans ma vie.»

Au fond, être une femme forte, c’est soulever des poids et ne jamais baisser les bras.