La pénurie de main-d’œuvre n’est pas un problème récent, elle sévit depuis 20 ans et ira en s’accentuant avec la courbe du vieillissement de la population, en Estrie comme ailleurs au Québec.

L’œil du cylcone démographique

CHRONIQUE / «Ce qu’on veut, c’est que le ministre dévoile des chiffres. On s’inquiète du manque de planification du gouvernement qui va mener, dans quelques années, à subir en éducation la même pénurie de main-d’œuvre qu’en santé. »

Je m’engage à aller vous livrer votre journal à la porte si vous me nommez la personne ayant exprimé cette préoccupation en novembre 1999, à laquelle le temps a accordé la valeur d’une prophétie avérée. Jouez franc, pas le droit de fouiller sur internet pour trouver.

Avez-vous une idée? 

Ce n’est pas un syndicaliste du milieu de l’enseignement. Ni le porte-parole d’une association de parents.

Qui alors? 

Je vais être honnête, moi aussi. Vous m’auriez accordé 10 choix de réponse que je n’aurais jamais eu le réflexe d’avancer ce nom si je n’avais pas pu compter sur nos archives électroniques comme aide-mémoire.

C’est Jean Charest! 

C’était avant qu’il devienne premier ministre. M. Charest talonnait à ce moment-là le gouvernement de Lucien Bouchard comme chef de l’opposition à Québec. Rappelons que quelques années plus tôt, l’ancien député de Sherbrooke avait été chef de la mission canadienne au Sommet de la terre de Rio.  

Nous savions déjà à cette époque que le réchauffement climatique et le choc démographique fonçaient droit sur nous. 

Or, dans un cas comme dans l’autre, nos efforts de prévoyance et d’adaptation ont été à ce jour insuffisants.   

Résumée aussi superficiellement, la carrière politique de M. Charest a l’air de rendez-vous manqués. Ces rappels ne se veulent pas le procès d’un seul homme, d’un parti ou de la classe politique en général. Il serait hypocrite et lâche de ne pas admettre une insouciance collective.

Si la science de la climatologie requiert une expertise pointue, ce n’est pas le cas de la démographie. Le graphique de la Pyramide des âges est aussi cartésien que l’axe de rotation de la Terre. La trouée ayant suivi la pointe des naissances au Québec, en 1959, a dès lors annoncé le ressac qui ira en s’amplifiant. 

« L’ensemble de nos décisions doit être guidé par deux grands enjeux : les finances publiques et la démographie », a mis en évidence Jean Charest en lançant le Forum des générations en octobre 2004, un an après avoir pris les commandes de l’État québécois.

L’alarme était également sonnée chez les employeurs.

« Les bons talents font maintenant la différence et la concurrence pour les obtenir et les garder se fera dorénavant dans un contexte de rareté », avait livré quelques mois plus tôt Lise Cloutier, alors directrice des ressources humaines chez Domtar.

Croyez-vous vraiment que le CIUSSS de l’Estrie parviendra à court terme à combler tous ses besoins de main-d’œuvre pour livrer la promesse libérale du deuxième bain aux aînés? Je nous le souhaite, mais les mêmes problèmes causaient des ralentissements d’activités dans le réseau régional de la santé il y a 10 ans.

En 2008, six entreprises manufacturières sur dix de la région se plaignaient de leurs difficultés à recruter. Leurs besoins urgents de candidats qualifiés étaient chiffrés à plus de 1800 travailleurs.

Les leaders de la région ne sont pas restés les bras croisés, ils se sont maintes fois réunis pour échafauder des plans afin d’adapter l’offre de formation aux besoins. Un front commun régional a déclenché la lutte au décrochage scolaire ayant donné des résultats probants.

Mais qui d’entre nous, quel regroupement de gens d’affaires, quels analystes (je m’inclus dans le lot) ou combien de citoyens sont montés aux barricades lorsque les compressions budgétaires ont commencé à frapper dans le réseau de l’éducation? À voir le cyclone démographique prendre de la force, avec son œil pratiquement au bout de notre nez, il aurait fallu réagir, s’opposer, plaider que c’était le pire des choix.

Qu’au contraire, tout devait être mis en œuvre pour préparer plus de travailleurs qualifiés.

L’économie estrienne n’est pas au bord du précipice, mais sa croissance a été moindre que celle du reste du Québec l’an dernier, ont révélé les données publiées récemment par l’Institut de la statistique du Québec.

Il n’y avait pas de chemins faciles et ne fondons pas trop d’espoir sur les raccourcis non plus. Bien que le recrutement de travailleurs à l’étranger soit souhaitable, il n’est pas les pépites d’or annoncées dans le Plan Nord. 

Les règles de l’immigration sont rigides. Un permis de travail fermé ouvre les portes de l’emploi, mais pour l’entreprise qui parraine à l’arrivée. Un travailleur étranger ne devient pas nécessairement agent libre si l’employeur qui l’a recruté cesse d’opérer. 

Pour l’emploi comme pour l’environnement, nous sommes encore en rattrapage. Faute d’être partis à temps. À cause de cela, ce qui s’en vient s’annonce probablement pire que ce que nous avons connu jusqu’à maintenant.