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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Anxiété de performance en formation à distance
Anxiété de performance en formation à distance

L’idée folle d’être heureux au travail

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CHRONIQUE / Une personne sur quatre aurait profité de la pandémie pour changer de carrière. La crise sanitaire a peut-être poussé des gens à bouger malgré eux, mais le chamboulement de l’environnement professionnel a aussi remis en question la relation au travail. Le sujet est souvent tabou, mais plusieurs personnes n’aiment pas leur travail. Le plus terrible, c’est qu’on trouve ça normal.

Bien avant la pandémie, la pénurie de main-d’œuvre était un sujet récurrent, un problème national. Elle avait même son propre segment au dernier débat des chefs, comme l’environnement et la santé. Il y a des milieux qui n’arrivent plus à attirer du personnel. Souvent des emplois peu intéressants, mal rémunérés, aux conditions difficiles ou dévalorisants. Des emplois rarement enviés.
Chaque fois que j’écris ça, une personne me raconte l’exemple d’un emploi bien rémunéré qui reste vacant, je sais, ce n’est pas exclusif aux mauvais emplois. Néanmoins, Costco, qui offre des conditions décentes, n’a pas de pénurie de main-d’œuvre ou de problème de rétention, contrairement à d’autres entreprises similaires.
Mais il est vrai que ça touche aussi des emplois qui ont longtemps été respectés et valorisés, mais qui ont perdu un peu de lustre, comme le personnel infirmier ou l’enseignement.
Pourtant, le salaire n’est pas mauvais en soi — malgré une diminution du pouvoir d’achat. Quand on parle à ceux et celles qui abandonnent le navire, c’est rarement le salaire le problème. On va parler de la longue précarité avant d’avoir une stabilité, des horaires surchargés, de l’accumulation des tâches, de la pression de performance, du manque de valorisation du personnel. Bref, les gens étouffent dans les méthodes de gestion.
On dit souvent que les jeunes générations n’ont pas la même relation au travail, qu’elles recherchent autre chose, ce n’est pas faux, mais ce n’est peut-être pas ça le problème. On dit aussi que les nouvelles générations sont plus sensibles, mais on leur a aussi appris à ne pas se laisser exploiter par les autres. Elles ont peut-être simplement compris les leçons des générations précédentes. Peut-être qu’elles n’ont pas envie de ressembler à leurs parents qui, de retour à la maison, sacraient après leur travail. Peut-être qu’elles ont vu comment ça gâche une vie d’avoir un travail qui ne nous respecte pas.

La relation au travail a changé, mais dans plusieurs milieux, le stress, l’anxiété ou la dévalorisation poussent les gens à changer de carrière.

Sacrifier le bonheur
Arrêtons de faire comme si la méthode Lean, cette tendance à maximiser la productivité qui a envahi le privé comme le public, était à l’avantage des travailleurs et des travailleuses. Ça branche juste les gestionnaires, les actionnaires et les ministères. Pour gagner en efficacité, plusieurs administrations ont sacrifié le bien-être du personnel.
Quand une organisation adopte une stratégie « afin de générer le maximum de vélocité et d’adaptabilité », le personnel en sort rarement gagnant. La fameuse « agilité » de ces stratégies passe souvent par la possibilité de jouer avec les horaires du personnel, de transférer des travailleurs et travailleuses d’un secteur à un autre, de diminuer la liberté de décision du personnel, etc.
En santé, par exemple, lorsque les gestionnaires dictent le nombre, la durée et le rythme des interventions, c’est comme si l’expertise des psychologues ou des nutritionnistes ne comptait plus. C’est dévalorisant et frustrant pour le personnel. Bye bye le bonheur au boulot!
J’ai parlé de la santé, mais j’aurais pu parler de l’enseignement, des services publics, du journalisme, des jeux vidéos.
Oui, même les jeux vidéos. Ces milieux ont l’air cool avec leur table de ping-pong et leurs aires ouvertes, mais c’est parce qu’on parle peu des crunchs, des périodes de travail intenses et infernales afin de boucler la production d’un jeu et qui sont devenues une triste norme. On parle de semaines ou mois à travailler sept jours sur sept pendant 14 ou 16 heures par jour. Eux appellent ça un crunch, moi j’appelle ça de la très mauvaise gestion de production, pour ne pas dire dégueulasse.

C’est excessivement lourd ne pas avoir envie, tous les jours, d’aller travailler. Il y a une limite d’énergie négative que le yoga peut contrer.

Défi syndical
C’est difficile pour les syndicats de freiner ce mouvement. Il y a une limite pour les syndicats à se mêler des méthodes de gestion. Les conventions collectives peuvent ratisser large, mais même si le syndicat répète que les psychologues du service public ont besoin que leur expertise soit respectée, il ne peut pas forcer l’employeur à le faire.
Le président de la CSN, Jacques Létourneau, me disait qu’il avait beau négocier une augmentation de salaire des préposées aux bénéficiaires, s’il n’y a pas plus de personnel, le travail va demeurer difficile et les gens ne seront pas plus heureux. Le bonheur au travail « est un bon défi pour les syndicats, ajoute le président. On a rarement le temps de faire le pas de recul pour réfléchir à tout ça, mais il faudrait le faire ».
Le syndicaliste rappelle aussi que le gouvernement a deux chapeaux dans les négociations. Bien sûr, le gouvernement a une responsabilité de gestionnaire. C’est là qu’il rappelle que le budget est limité. Mais le gouvernement a aussi une responsabilité de pourvoyeur de services, il a une qualité de services à maintenir envers la population. La qualité est-elle préservée si la gestion crée un exode des travailleurs et travailleuses ou érode le bien-être du personnel? Au bout de tout ça, la population en sort-elle gagnante?
Repenser le travail
Une des choses qui me fend le cœur, dans notre société, c’est de voir des gens être pris dans un travail qui les rend malheureux. C’est excessivement lourd ne pas avoir envie, tous les jours, d’aller travailler. Il y a une limite d’énergie négative que le yoga peut contrer. Ça me dépasse que, socialement, on trouve ça normal que des gens aient des emplois qui scrappent leur moral, leur santé, leur vie.
À l’ère industrielle, des lois ont été adoptées pour cesser de travailler 6 jours sur 7, 12 heures par jour. C’était malsain pour la santé. La démonstration a été faite que les entreprises avaient tout à gagner de ne pas briser les travailleurs, même s’ils pouvaient facilement à les remplacer.
On trouverait indécent de laisser une personne travailler dans une mine sans protection. Il faudrait s’assurer de mettre autant de protection pour la santé mentale. Si la précarité ou la pression professionnelle en vienne à briser la santé mentale, c’est qu’il manque de protection.
On vend le travail comme un lieu d’émancipation, alors pourquoi autant de gens en ressortent brisés?