Je me souviens maintenant avoir adoré l’Histoire sans fin, le film, principalement pour avoir mis en images la représentation angoissante que je me faisais de ce qu’est le « néant ». Je revois la terreur dans les yeux du mangeur de pierres, et je ré-entends le mot qui claque : « le néant ». Aucun film d’horreur n’a depuis réussi à me tordre les tripes autant que cette séquence.

L’histoire sans fin

Nathalie Plaat est psychologue, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça.

CHRONIQUE / Quelque part en moi, dans la partie pensante de moi, existe un lieu, inquiétant, où loge en morceaux épars, un ramassis bordélique constitué des pensées qui concernent ma propre mort. Bien au-delà de cette fameuse « charge mentale », du flot incessant de pensées rattachées à ma vie de Nord-Américaine choyée, encore plus loin que toutes les considérations esthétiques et économiques de la réalité, bien après ma pensée symbolique de psychologue fascinée par la complexité des humains, il y a ce lieu, celui où je ne voulais pas aller, celui où, heure après heure, une seule hypothèse se confirme : je vais mourir. Je ne sais pas quand, bien sûr, mais, l’inévitable se répète en moi : un jour, je serai morte, disparue, finie. Ma vie. Moi. Toute moi. Finie.

Comme tout le monde, j’avais jusqu’à tout récemment navigué mon existence sans trop m’attarder sur ce savoir.

Je me suis plutôt affairée à diverses tâches comme celle de me construire une personnalité, un monde relationnel, une vie intérieure qui avait du sens. Je me suis insurgée contre ce qui menaçait mon intégrité. Je me suis trouvée bonne, je me suis jugée, je me suis aimée, je me suis détestée, je me suis reproduite, je me suis abandonnée, je me suis enivrée, je me suis exaltée, je me suis vécue, en oubliant férocement, avec toute l’intensité dont je suis capable, ce fait, celui de ma finitude.

Maintenant que je me trouve habitée par elles en quasi-permanence, je retrouve en moi les réminiscences de mes premières pensées sur la mort. Elles remontent au temps de l’enfance, ce moment précis de la vie où, toujours, en nous, se meut quelque chose de cette conscience première, brute, fondamentale d’être vivant. Je me souviens maintenant avoir adoré l’Histoire sans fin, le film, principalement pour avoir mis en images la représentation angoissante que je me faisais de ce qu’est le « néant ». Je revois la terreur dans les yeux du mangeur de pierres, et je ré-entends le mot qui claque : « le néant ». Aucun film d’horreur n’a depuis réussi à me tordre les tripes autant que cette séquence.

Depuis trois semaines, la conscience de ma finitude est devenue aussi présente que la tumeur dans mon sein. Je me couche tous les soirs avec elle. Je la sens quand je serre mes enfants dans mes bras, quand je vois leurs cheveux briller sous le soleil cru de février, quand j’embrasse, quand je me rencontre dans un miroir, quand je bois mon jus d’herbe de blé le matin (oui, finalement, je bois de la pelouse, faut ce qui faut), et aussi, surtout, dès que j’ouvre les yeux au réveil. Il y a bien ces quelques microsecondes, où je flotte encore entre la nuit et le jour. Ces quelques premiers battements de cils du matin, où, peut-être, je ne me souviens plus tout à fait être moi, une femme malade, une femme qui pourrait mourir du cancer le plus meurtrier de tous les cancers féminins. J’aimerais transformer ces microsecondes en heures, revenir au temps d’avant 2020, quand réussir à conjuguer tous les rôles de ma vie constituait le plus clair de mon flot de pensées.

Maintenant que ma vie s’est transformée en crash course de philosophie existentielle, je constate à quel point ce savoir, que Stolorow nomme « le toward-being-death » qu’on pourrait traduire par le « tendus-vers-la-mort », est comme l’épicentre radioactif de tant de nos interactions humaines. Stolorow, philosophe et psychanalyste américain, a pris le même cours que moi quand sa femme adorée est morte en quatre semaines d’un cancer pour le moins fulgurant.

Le lire apaise ma pensée, et m’offre quelques matériaux pour bâtir chaque jour un abri de fortune au-dessus de l’abîme, comme une parcelle de Fantasia qui flotte, intacte dans le néant.

Ce poème entre autres, issu de son article Love, loss and finitude :

If we’re not self-lying,

we’re always already dying.

If we’re not self-deceiving,

we’re always already grieving.

The answer to the existential quiz?

“Good-bye is all there is.” *

Parce que me savoir maintenant mourante, même si je survis, même si je suis mourante pour encore trente ou quarante ans, ça m’oblige à considérer chaque matin comme le début d’une lente élaboration d’un sens à l’existence. Sur les trottoirs de la ville, dans les cafés, les taxis ou autres, me voilà kamikaze, jetant à la gueule de tout un chacun cette redoutable bombe : « Coucou, si je suis mortelle, toi aussi tu l’es, mon ami. »

C’est ce qui explique l’immense, la presque cute quand elle n’est pas carrément révoltante, maladresse sociale autour des gens frappés par la fatalité. Dieu qu’on en ramasse des niaiseries quand on se promène dans le monde avec quelque chose qui a la réputation de tuer ceux qui le chopent.

Jour après jour, se déchaînent sur nous des projections majestueuses, des vastes théâtres d’ombres chinoises, celles issues d’une seule et même angoisse; celle de la mort, la mienne, la tienne, la nôtre.

Si le silence de la dernière chronique était décrit comme celui qui fait mal, je découvre maintenant qu’il peut aussi devenir la plus appropriée des réponses, parfois, quand on se trouve devant quelqu’un qui passe sa journée à se gosser mentalement un abri de fortune au-dessus du néant. Oui, il y a bien de ces silences délicieux, offerts par des amis.es, des étrangers ou des collègues de salle d’attente d’hôpital. Des silences qui laissent parler toute la douceur du monde, celle qui se trouve dans le fond des yeux, juste à côté de ce qu’on appelle l’espoir, la compassion, l’amour. Dans ces silences, je le sais maintenant, il y a la connaissance et la reconnaissance de la mort, comme le plus grand des liants possibles entre humains.

* Stolorow, Robert D. Love, loss and finitude. Janus Head : Journal of Interdisciplinary Studeis in Literature, Continental Philosophy, Phenomenological Psychology, and the Arts 13 (2) : 35-44 (2014)