Line Desgagné est la gardienne de la barre à clous comme elle est la gardienne des souvenirs de son père Jérémie, toutes ces histoires qu’il lui a racontées, qui ont quitté sa mémoire.

L’étonnant confort d’une barre à clous

Les objets peuplent nos vies et nos maisons. On les garde souvent par utilité, parfois par attachement sentimental. En ce début d’année, les journaux du Groupe Capitales Médias vous présentent des gens à travers un objet fort en symbole, en souvenirs et en émotions.

Line Desgagné est descendue au sous-sol avec son père, dans son atelier, il y avait accrochée au mur la barre à clous qui était là depuis toujours, au travers des collections de vis et de clous triés.

— Ma fille, ça a 200 ans, cette barre à clous là.

— Deux cent ans?

— Pars avec, il ne faut pas qu’elle se perde dans le temps.

C’était en 1998, Line est repartie avec l’outil, prenant le relais de son histoire. C’est un des rares objets qu’elle garde de son père, Jérémie, qui habite dans une résidence au Saguenay. Qui, doucement, se perd dans le temps.

L’alzheimer.

Line est la gardienne de l’objet comme elle est la gardienne des souvenirs de son père, toutes ces histoires qu’il lui a racontées, qui ont quitté sa mémoire comme la barre à clous le mur de son atelier. 

Là où on ne pourrait voir qu’une simple barre de métal, Line imagine tout ce qu’elle a traversé, les mains qui l’ont empoignée. Il y a eu celles de son grand-père Boniface, qui a travaillé à Val-Jalbert, qu’il a dû quitter avec femme et enfant en 1927, quand l’usine de pâtes à papier a fermé.

Il a emporté la barre à clous.

Boniface et Anne sont allés s’installer à Hébertville-Station, ils ont eu leurs six autres enfants. «Mes grands-parents ont eu un commerce là-bas. Quand je suis allée au 100e, je suis allée au magasin, il y avait une photo de mon père avec le boucher.»

Ils ont dû plier bagage, encore. 

Le feu. 

Mai 1943, une cinquantaine de maisons sont réduites en cendres, 300 personnes se retrouvent à la rue. «C’était le troisième grand feu d’Hébertville-Station, leur maison a brûlé. Ils ont déménagé à Chicoutimi.»

Avec la barre à clous.

«Ils étaient sur la rue Taché, juste en bas de la petite maison blanche qui a résisté au déluge.» La leur, qu’ils n’habitaient plus alors, été emportée. 

«Elle n’existe plus aujourd’hui.»

L’outil, pour Line, c’est tout ça. «Ça parle, un objet comme celui-là. Ce n’est pas seulement un objet, ça se rattache aux gens qui ont fait son histoire. Ça pourrait être une simple épingle que ce serait intéressant de savoir à qui elle a appartenu, ça a été quoi son chemin jusqu’ici.»

Elle garde de sa grand-mère un mouchoir de poche avec de la dentelle.

La barre à clous s’est effacée de la mémoire de son père. «Il ne lui reste plus beaucoup de souvenirs. Mais il se rappelle certains gestes, comme se faire la barbe, se mettre une cravate. Quand on le sort au McDo, il prend un café, deux biscuits, il est heureux. Il ouvre la porte aux femmes.»

Comme l’outil, son corps résiste au temps. «Il est droit comme une barre». 

L’expression prend ici tout son sens.

Son père a conservé des objets qui le ramènent peut-être au temps d’avant. «Il a une tabatière, avec une pipe dedans. Il a sa musique à bouche dans son tiroir, avec sa montre de poche. Et une photo de lui et ma mère qu’il garde sur lui.»

Quand il voit sa Carmen, il la reconnaît.

Quand Line va voir son père, elle se rappelle l’homme qu’il était, fier. «Il ramassait toujours plein de choses. Il récupérait des vis, des clous, des poignées, tout ce qu’il trouvait. Et à chaque fois qu’il avait besoin de quelque chose, il l’avait.»

Line a comme lui ce besoin de s’entourer d’objets. Elle a gardé pendant longtemps la collection complète des Sélections du Reader’s Digest de son père, de 1943 à 2000. «On se rend compte qu’il y a bien des affaires qui n’ont pas changé, comme les guerres. C’est fascinant de voir ça.»

Elle conserve précieusement dans une boîte les «trente-deux ans de cartes de Saint-Valentin, de Noël et de fête» que son amoureux, décédé il y a quatre ans, lui a écrites. «Cette boîte-là est sacrée.»

Elle est pleine de vie.

Comme la barre à clous. Quand Line la regarde, elle fait un voyage dans le temps. «Je revois le sous-sol, les vis et les clous cordés, triés. Je trouvais ça rassurant.»

Le bonheur a parfois d’étonnants atours.

«Il y a un confort dans la mémoire des objets.»