Jean-Marc Salvet
Le silence éloquent de Justin Trudeau mardi a été remarqué à travers la planète.
Le silence éloquent de Justin Trudeau mardi a été remarqué à travers la planète.

Les silences qui font du bruit (et un poème en cadeau)

CHRONIQUE / Difficile de croire que le moment de silence offert par Justin Trudeau à une question sur les interventions de Donald Trump dans la foulée du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd n’était pas étudié, pas planifié.

Le premier ministre canadien n’est tout de même pas parti en point de presse mardi sans savoir qu’une question à ce sujet lui serait posée. Voilà pourquoi il est difficile d’imaginer qu’il ait pu être pris par surprise. Et qu’il ait vraiment cherché quoi dire pendant autant de secondes.

Si ce moment de silence a bel et bien été planifié, comme on peut le croire, il ne devait cependant pas être prévu qu’il soit si long, qu’il s’étire sur 21 secondes. C’est long 21 secondes dans un point de presse.

Mais que ce moment ait été planifié ou pas, il a porté. Il a dit quelque chose.

Il y a des silences qui sont des manières de parler. Celui-là en était un.

Pendant ces secondes, Justin Trudeau disait en quelque sorte ceci : «Je suis en train de réfléchir pour respecter ce que la bienséance diplomatique m’indique de dire dans des mots choisis et pesés. Mais comprenez que je n’en pense pas moins, que je voudrais en dire plus; comprenez que je pense comme vous. Comprenez que ma fonction m’empêche de le dire comme vous le diriez vous.»

C’est ce que nous a finalement chuchoté à l’oreille Justin Trudeau pendant ces longues secondes.

Les néo-démocrates et les bloquistes affirment qu’il aurait dû dire clairement les choses, qu’il aurait dû dire son fait à Donald Trump.

Il aurait sans doute pu s’avancer un peu plus en reprenant la parole par la suite.

Mais sa marge de manoeuvre était restreinte. Il devait et doit toujours tenir compte des réactions imprévisibles de l’impétueux locataire de la Maison-Blanche.

Le Canada dépend beaucoup de sa relation avec les États-Unis. Il peut payer cher les paroles de ses représentants. Beaucoup plus que les pays européens avec la prise de parole de leurs dirigeants. La géographie pèse lourd.

Et, somme toute, ramener le Canada à ses propres problèmes d’injustices, comme l’a fait Justin Trudeau, était responsable. Il faut en effet savoir se regarder soi-même dans le miroir. Ottawa doit le faire aussi. Le bilan du Canada envers ses minorités n’est pas si reluisant. Le seul volet des inégalités économiques le prouve.

Il serait toutefois temps pour le gouvernement Trudeau de joindre l’action à la parole. Mercredi, l’Association des femmes autochtones du Canada a rappelé, avec raison, son inaction depuis la présentation il y a un an du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. C’était très parlant aussi.

Revenons aux silences. Récemment, François Legault a lui aussi envoyé un message à l’opinion publique en gardant un moment de silence. Le premier ministre du Québec avait pris quelques instants avant de répondre à une question sur le prolongement jusqu’au 15 septembre de la mission des militaires canadiens dans les CHSLD.

Tout le monde avait alors pu comprendre qu’il prendrait mal de ne pas obtenir au moins en partie gain de cause. C’est ce que son silence nous disait. C’est ce qu’il voulait que l’on comprenne.

C’est un silence qui, lui aussi, avait porté.

Planifiés ou pas, ces silences deviennent vite des stratégies de communication. Il ne faut pas en abuser. Le risque serait alors grand de leur faire perdre toute signification. De montrer qu’ils ne sont que cela; que des stratégies, que des tactiques.

Au-delà de l’aspect «communication-politique», il est et sera toujours sain que tous se tournent sept fois la langue dans la bouche avant de prendre la parole — surtout si c’est pour marteler comme un marteau-piqueur.

Les paroles pesées et mesurées seront toujours préférables aux coups de gueule à la Trump.

M. Trump nous rappelle d’ailleurs régulièrement que la langue de bois que le système politico-médiatique a tant décriée pendant des années avait quand même certaines vertus.

Un poème

Voici le cadeau d’un homme qui n’était pas silencieux, mais qui savait dire les choses pour allumer les consciences. Et pour rassembler plutôt que pour polariser. 

Ce cadeau, c’est un poème. Cet homme, c’est Léopold Sédar Senghor, poète et homme d’État africain, décédé en 2001.

Je devrais préciser que ce texte lui est «attribué», car, si de très nombreuses personnes soutiennent qu’il est bel et bien de sa main, d’autres, parmi lesquelles des spécialistes de son oeuvre, affirment que ce n’est pas le cas. 

Dans un spectacle qui a roulé en France, et dont il a été question dans les médias, la comédienne Catherine Frot a fait lecture de ce texte en soulignant bien fort, comme tant d’autres, y compris des spécialistes, qu’il est de Léopold Sédar Senghor.

Mais peu importe. Là n’est pas l’essentiel, ici. L’essentiel est dans ce texte tout simple. L’auteur s’adresse à des blancs qui se croient supérieurs aux personnes «de couleur».

Ce poème n’est évidemment pas directement lié aux événements que l’on sait. Mais ceux-ci offrent l’occasion de lire (ou de relire) une très belle chose.

Ce texte emploie en outre un langage qui rassemble. Car, il va vers l’avant en faisant un clin d’oeil si amusant qu’on voit mal quel frileux pourrait affirmer qu’il cherche à culpabiliser. Ce texte à la Prévert, le voici:


Cher frère blanc,


Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.


Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.


Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur?