L’aire de pique-nique de la centrale Frontenac illustre très bien le paradoxe entre une zone parfaitement sécurisée et l’étroit rivage de roc incliné vers le cours d’eau où une enfant de huit ans aurait perdu pied dimanche avant d’être retrouvée inanimée.

Les rappels du passé

C’est immensément triste. Après avoir échappé au chaos et aux bombes, une famille de réfugiés syriens qui avait retrouvé une certaine quiétude à Sherbrooke depuis deux ans perd brutalement l’un de ses membres par noyade, dans le piège des rives escarpées de la gorge de la rivière Magog.

Mais il serait aussi infiniment dommage de se laisser envahir par la peur, car les infrastructures municipales respectent les plus hauts standards de sécurité.

Par exemple, l’aire de pique-nique se trouvant derrière la centrale électrique Frontenac nous offre une table pratiquement à fleur d’eau soutenue sur un grillage métallique ultra robuste assurant quiétude et sécurité.

D’un côté, la rivière coule paisiblement alors que de l’autre elle menace en grondant comme le tonnerre. Ce paradoxe habite les lieux depuis plus de 200 ans. Il y était bien avant nous. Notre regard pointe naturellement vers l’étroite rive de roc incliné vers le cours d’eau, sur laquelle des jeunes s’amusaient dimanche après-midi avant qu’une enfant de huit ans perde pied et soit retrouvée inanimée.

Se rendre à cet endroit par les sentiers balisés, en provenance de la rue Frontenac ou par le promontoire de la rue Cliff, du côté de l’usine American Biltrite, est une promenade familiale sans danger ne nécessitant qu’une supervision parentale minimale.

La tentation était auparavant de s’engager dans un sentier désaffecté, mais encore balisé par des poteaux de ciment ne supportant plus de structures où la pente est très prononcée.

Cette intersection a été barricadée pour isoler le périmètre d’enquête et il ne faudra pas s’étonner si la mesure devient permanente à la suite du rapport du coroner désigné, Richard Drapeau. Son bureau de notaire étant situé à la Place Andrew-Paton, le coroner Drapeau est familier avec la promenade proposée aux visiteurs, qui est également utilisée par des citoyens du Vieux-Nord de même que par les élèves des écoles privées du centre-ville.

Ayant grandi à deux pas du parc de la gorge de Coaticook, j’ai vu changer les normes de conception et de construction de ces espaces récréatifs. Malgré cela, il ne sera jamais possible de soustraire les enfants à tous les apprentissages risqués.

Je suis tombé dans la rivière Coaticook à l’âge de 10 ou 12 ans en pêchant sans supervision parentale. Conscients qu’une nouvelle comme celle-là « allait raccourcir notre corde », les frères ont signé le pacte du silence avant le retour à la maison.

Avec les amis, c’était pareil. L’audace nous a plus d’une fois exposés au danger. Par chance, sans trop nous faire payer!

Cette noyade ressasse le souvenir des dignitaires qui avaient chaviré en rafting. L’ex-maire Jean Perrault et quelques autres élus municipaux s’en étaient tirés, mais l’un de leurs coéquipiers de descente, Réal D. Carbonneau, n’avait pu remonter en surface et était décédé.

En quittant les sentiers aménagés à la hauteur de la rue Dufferin, je me suis retrouvé devant les bureaux de la Société d’histoire de Sherbrooke­. J’y suis entré.

Les rivières Magog et Saint-François ayant été notre berceau, retrace-t-on beaucoup de noyades à Sherbrooke depuis 1802?

« En lançant une recherche avec le mot noyade, nous avons recensé entre 200 et 300 cas. La rivière Magog a causé les décès de pas mal d’enfants. Un jeune garçon et sa sœur notamment se sont noyés près du pont Wolf (devenu Hubert-Cabana sur la rue Belvédère) en 1933. Un autre cas est survenu au pont Montcalm (rue King). D’autres victimes avaient 6, 8 ou 12 ans », m’a rapporté la conservatrice de la Société d’histoire, Karine Savary.

L’eau sera toujours un attrait naturel pour les enfants. Dans une ville de rivières et fortement accidentée, en plus, le risque est accentué.

Nos références historiques sont souvent orientées vers le bâti : tel immeuble a été reconstruit après un incendie, voici de quoi il avait l’air avant...

Sans tourner le fer dans la plaie, ne devrions-nous pas rappeler les décès d’enfants sur certains de nos sites historiques? D’abord, ce serait une façon d’honorer leurs mémoires. Deuxièmement, ça rendrait les mises en garde servies aux jeunes encore plus concrètes.