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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
«Les étudiants et les professeurs afro-descendants considèrent être absents du débat sur la liberté académique et l'utilisation du mot en N.
«Les étudiants et les professeurs afro-descendants considèrent être absents du débat sur la liberté académique et l'utilisation du mot en N.

Les oubliés de la liberté académique

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CHRONIQUE / Ça fait maintenant quelques semaines que les médias parlent de liberté académique et du mot en N, pourtant, la discussion reste principalement dans la même direction. « Ce n’est pas vraiment un débat », résume Delphine Togbe, étudiante au Cégep de Sherbrooke. Elle a raison, on entend plusieurs profs blancs et blanches, mais peu d’étudiants ou étudiantes noires.

« On ne donne pas la parole aux gens concernés, ajoute l’étudiante noire. J’ai arrêté de regarder les médias à un moment, parce c’est décourageant, on n’est pas là. » Stéphane Martelly, professeure de littérature d’origine haïtienne à l’Université de Sherbrooke abonde dans le même sens : « Il y a deux publics absents dans les discussions en ce moment, les professeurs noirs et les étudiants noirs. »

Ça devrait aller de soi, pourtant. C’est complètement absurde de vouloir évaluer la portée raciste ou non d’un mot sans inclure les personnes racisées dans la discussion. Pour un Tout le monde en parle qui invite plusieurs personnes noires pour parler du sujet, combien de panels entièrement blancs? Trop. Et c’est fait comme si ce n’était jamais gênant.

Selon moi, qui suis blanc, la question n’est pas que des personnes blanches ne peuvent pas parler de racisme, mais que ça ne peut pas se faire qu’entre personnes qui ne subissent pas de racisme. Les personnes racisées doivent être dans la discussion.

Le traitement irrite aussi. « C’est toujours sur un ton catastrophiste ou de panique totale. Cette figure de l’étudiant qui terroriserait des personnes qui sont, en fait, en situation d’autorité, pose énormément problème », confie la professeure Martelly.

Selon l’experte en littérature caribéenne, « ce qui devrait être débattu est l’égalité de tous et non pas qui peut dire quoi. C’est une discussion très superficielle. Si la société était égalitaire, ce débat n’aurait pas lieu. Cette question sur l’utilisation ou non du mot ne résout rien sur les rapports d’inégalité dans la société ou sur le racisme systémique. On dit que ce débat est le signe d’une douleur des étudiants, mais il est peut-être aussi le signe de leur refus. »

Le mot

Selon Delphine Togbe, « il y a encore de l’éducation à faire pour comprendre la charge du mot. La majorité doit faire l’effort de comprendre les minorités. Moi je n’utilise pas ce mot vu son histoire, sa charge. » Il n’y a jamais de contexte où une personne a lancé ce mot à Delphine avec une intention neutre. « Quand on me dit ce mot, il y a une volonté d’écraser », explique-t-elle.

La militante antiraciste Deborah Akpavi, qui a coorganisé la marche en solidarité à George Floyd de Sherbrooke, croit que le mot en N devrait être banni. « Ça ne devrait pas être utilisé, peu importe le contexte. Par politesse, on ne devrait plus l’utiliser. »

« Avant, les étudiants noirs se taisaient, ajoute Stéphane Martelly, ils ne faisaient pas de bruit pour avoir leur diplôme et avoir un bon boulot. Là, ils refusent. Dans leur vie de tous les jours, dans leur passé, ce mot est une insulte, blessante et utilisée comme une arme, mais ils devraient tout d’un coup l’accepter comme neutre à l’université? Les luttes locales pour l’égalité qui datent d’au moins 50 ans au Québec et les mouvements pour les droits civiques à l’international de l’été dernier les poussent à exprimer ce refus. Ils se sentent maintenant autorisés à vouloir mieux. »

C’est ça qui a changé. Ce n’est pas parce que cette génération est moins capable d’en prendre, ce n’est pas un appel à la censure, ce sont des jeunes qui se lèvent et qui disent « ça suffit! »

« Ça m’a choqué entendre des profs réclamer leur droit d’utiliser le mot, ajoute Deborah, qui vient de s’inscrire à l’université. Dire n’importe quel mot pour enseigner est plus important que ne pas blesser des étudiants? Ils peuvent quand même enseigner sans utiliser le mot. Soit ces gens ne comprennent pas la charge du mot, soit ils ont un problème de fierté d’enseignant. »

L’enseignement

Pour la professeure en études littéraires et culturelles de l’Université de Sherbrooke, Isabelle Boisclair, « les universités ont un examen à faire sur les programmes offerts. On enseigne un savoir qui repose sur un passé qui n’était pas toujours égalitaire. Donc ça paraît dans les programmes, dans les plans de cours, dans le vocabulaire. »

Il est important, selon elle, que les enseignants et enseignantes blanches, comme elle, reconnaissent cet héritage. « Entre 1968 et 2021, bien des choses ont changé et ça n’arrêtera pas! »

Elle ajoute une notion de cohérence. Les universités, par exemple, enseignent le féminisme et le post-colonialisme. « On enseigne aux femmes qu’elles ont toujours été mises de côté, donc ça se peut qu’elles le relèvent dans d’autres cours si elles observent cette même absence. » Même chose avec la déconstruction du colonialisme. Si les autres programmes ne semblent pas à jour, il ne faut pas s’étonner que des classes le soulignent, c’est l’université elle-même qui leur montre à le faire.

Mais le corps enseignant ne mérite-t-il pas un respect en tant qu’expert de son domaine? « Nous détenons le savoir, les profs, nous avons le dernier mot, mais la liberté académique appartient aussi aux élèves », nuance Isabelle Boisclair.

Sa collègue Stéphane Martelly partage le point de vue. « Il faut reconnaître l’humanité des étudiants et que leur interprétation est valide. Ça ne signifie pas qu’on renonce à son autorité ou à son expertise, au contraire, c’est utiliser son expertise pour guider l’étudiant dans un processus légitime d’émancipation et d’analyse critique des textes. »

Les deux professeures de l’Université de Sherbrooke insistent sur l’importance de créer un dialogue avec leurs étudiants et étudiantes.

Le dialogue

Bien sûr, il y a des profs qui l’échappent sans aucune mauvaise intention, majoritairement des chargées de cours qui manquent souvent d’heures payées pour accomplir l’ensemble de leurs tâches. Mais on a aussi vu ce professeur du secondaire tenir pendant une dizaine d’années des propos ouvertement racistes sans jamais subir aucune sanction.

De l’autre côté, il y a aussi quelques étudiants ou étudiantes qui ont été trop loin. C’est évident que l’intimidation n’est pas acceptable, peu importe les intentions et tout le monde semble d’accord sur ce point. Alors pourquoi est-ce toujours ces cas qui servent d’exemple?

Ce n’est pas une impasse. Non seulement le dialogue est possible, mais il est la clé. « La plupart des demandes étudiantes sont légitimes », insiste Isabelle Boisclair.

Le militant antiraciste et documentariste Will Prosper a proposé aux profs d’utiliser des avertissements pour les œuvres qui ont des passages sensibles, comme il fait avec certaines de ses productions. Une mise en contexte, qui rappelle que certaines scènes reflètent des comportements qui étaient acceptés à une époque, mais qui ne le sont plus maintenant, ne serait-elle pas la chose à faire?

Selon l’étudiante du Cégep de Sherbrooke, la contextualisation des œuvres permettrait d’éviter plusieurs problèmes. Ce serait même un bonus. « Une mise en contexte, expliquer les passages qui peuvent choquer, ça permet une éducation, d’expliquer l’histoire, la charge, l’évolution. »

Isabelle Boisclair donne un exemple d’une mise en contexte facile à faire, selon elle : « Anne Hébert n’était pas raciste, mais son époque oui. » Son œuvre est un reflet de son temps. Parler de ce contexte permet à la fois d’avertir sur certains passages, mais aussi de mieux comprendre la place de l’œuvre dans la littérature et dans l’histoire.

« On peut refuser de dire un mot à voix haute tout en gardant les œuvres au programme, ajoute Stéphane Martelly. Il faut les lire pour comprendre les couches d’un mot et d’une culture. C’est intéressant d’analyser avec les étudiants les enjeux, les inflexions, l’évolution d’une œuvre. Mais pour ça, il faut mettre en contexte, prendre la mesure du temps présent et dialoguer avec les étudiants. »

L’espoir

Delphine Togbe et Deborah Akpavi ont été portées, l’été dernier, par l’élan de Black Lives Matter. Je me souviens qu’on demandait souvent aux communautés noires si on vivait un moment charnière, si les choses allaient changer. On espérait que oui. Puis l’automne est arrivé avec la question du mot en N, comme un coup de frein.

Deborah, qui s’inspire des grandes luttes des droits civiques, souligne que : « ce n’est pas facile se battre, il y a des hauts et des bas, mais je n’abandonne pas. Quand on m’écrase, ça me donne le goût de lutter plus fort. »

« Black Lives Matter était comme être en deuxième vitesse, ajoute Delphine, et c’est comme si on était revenu en première. On est les victimes du mot en N, mais c’est comme si on était devenus les coupables, on a été écrasés. Ça pousse à se taire. C’est un recul, mais j’ai encore espoir. »