Gilles Vandal
La philosophie économique de Donald Trump consiste à croire que le marché représente le mécanisme le plus moral et le plus efficace pour redistribuer la richesse.
La philosophie économique de Donald Trump consiste à croire que le marché représente le mécanisme le plus moral et le plus efficace pour redistribuer la richesse.

Les origines du trumpisme dans le darwinisme social

Chronique / Depuis deux siècles, nous retrouvons à chaque génération un politicien américain qui défend l’homme oublié de la société américaine, cet individu décent qui travaille avec acharnement et de qui les élites politiques ou financières du moment enterrent la voix. Cette approche peut prendre la forme d’un populisme à la Ross Perot, qui proposait de « nettoyer la grange » des bureaucrates en 1992, de Bernie Sanders contre les escrocs de Wall Street ou de Donald Trump contre les idiots de Washington.

Toutefois, derrière l’approche populiste de Trump se dissimule l’idéologie du darwinisme social. En ce sens, bien que Trump n’en soit pas lui-même conscient, le trumpisme a de longues et profondes racines. Il remonte au-delà du Tea Party, de George Wallace et du fascisme européen. Il n’est en fait que le miroir d’une version édulcorée de l’idéologie américaine du darwinisme social articulée par William Graham Sumner. Ce courant sera ensuite modernisé au plan économique au 20e siècle par Friedrich Hayek, William Buckley, Milton Friedman et Ayn Rand.

Le darwinisme social est une philosophie américaine qui fut très populaire de 1865 à 1929. Comme le démontra éloquemment la philosophe britannique Mary Midgley, cette idéologie devint rapidement la religion officieuse de l’Occident après 1860. Tirant parti de l’affirmation de Darwin sur la survie du plus apte, cette idéologie appliqua son concept aux sociétés humaines pour ensuite le populariser à grande échelle.

Cette philosophie justifia le capitalisme sauvage qui marqua la révolution industrielle américaine. Selon cette philosophie, la loi naturelle a fait en sorte que seuls les mieux adaptés survivent. Ce qui est vrai dans le monde animal le serait aussi dans les sociétés humaines et plus particulièrement au plan économique. Toute intervention de l’État pour fournir une protection sociale aux plus démunis vient entraver la loi du plus fort et produit donc un effet désastreux sur la civilisation. Ce capitalisme sauvage basé sur le laissez-faire fut à l’origine des grandes fortunes américaines.

Partant de ces prémisses, les autorités politiques ne doivent aucunement entraver la compétition. L’accumulation de richesse devint le seul véritable critère pour déterminer la règle de la survie du mieux adapté. Cette adoration de l’accumulation de richesse fut ainsi, selon le grand philosophe américain William James, interprétée de manière morale si sordidement qu’elle devint une maladie nationale. La course à la richesse devint telle que tout le monde était prêt à se prosterner devant cette déesse.

Donald Trump est un adepte instinctif du darwiniste social. Il s’oppose aux régulations fédérales visant à contrôler les marchés financiers et à tous les programmes soutenant les plus démunis. Sa philosophie économique consiste à croire que le marché représente le mécanisme le plus moral et le plus efficace pour redistribuer la richesse. Il comprend de manière viscérale que le capitalisme récompense les plus intelligents et les plus méritants. Plus encore, c’est par sa richesse qu’un homme démontre vraiment sa grandeur.

Or, on a surnommé à juste titre les grands industriels américains de la fin du 19e siècle les barons voleurs, du fait qu’ils maîtrisaient l’art de contourner les règles économiques et de tricher sans vergogne. D’ailleurs, un siècle plus tard, Donald Trump constitue le parfait baron voleur en ce qu’il refuse d’honorer ses contrats avec les petites entreprises ayant contribué à construire ses hôtels et ses casinos et à créer l’Université Trump à partir de cours plagiés.

En effet, sous la gouvernance de Donald Trump, les Américains assistent à une résurgence de cette idéologie sombre qui a causé tant d’inégalité et d’exploitation. C’est d’ailleurs pour contrer cette idéologie que les présidents Roosevelt, Truman et Johnson ont mis en place les grands pans de l’État providence. Il est à noter que la première loi importante adoptée sous l’administration Trump a consisté à réduire le taux d’imposition des plus riches en le ramenant à ce qu’il était avant 1929.

En effet, sous la gouvernance de Trump, le darwinisme social a pénétré profondément le Parti républicain. Les plus hautes instances du parti sont viscéralement opposées aux politiques de redistribution de la richesse en imposant les riches pour aider les plus démunis. Elles considèrent ces procédés comme illégaux parce qu’ils altèrent la répartition naturelle de la richesse par le marché. C’est dans cet esprit que le Congrès, dominé par les républicains, a adopté en décembre 2017 une réduction annuelle d’un trillion de dollars de l’imposition des plus riches tout en enlevant un montant équivalant de crédit d’impôt aux programmes de Medicaid et d’assurance maladie pour la classe moyenne.

L’application la plus vulgaire et grossière du darwinisme social trouva son expression dans le courant maléfique de l’eugénisme qui aboutit à la ségrégation raciale américaine, à l’impérialisme britannique et ultimement au nazisme allemand.

Avec sa tendance à diviser les groupes et les personnes en catégories machistes de gagnants et de perdants, d’eux et de nous, et ses affirmations sur la présence d’honorables personnes au sein des groupes de suprématistes blancs, le trumpisme révèle d’ailleurs clairement la pénétration à long terme de cette idéologie perverse dans la culture populaire américaine.

Ce faisant, le trumpisme exprime un retour à un passé horrible. Sa promesse de rendre sa grandeur à l’Amérique repose sur un retour à un racisme scientifique, alimenté par le darwinisme social qui était en vogue aux États-Unis à la fin du 19e siècle. Les attaques incendiaires de Trump contre les immigrants et les minorités s’inscrivent tout à fait dans sa vision sociale darwinienne de l’Amérique, comme l’est son idéologie économique. C’est comme si l’Histoire se répétait, y compris ses erreurs.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.