James Comey est un ancien directeur du FBI congédié par le président Trump.

Les mémoires de James Comey

CHRONIQUE / J’attendais avec une certaine fébrilité la sortie des mémoires de James Comey, l’ancien directeur du FBI congédié par le président Trump. J’en ai reçu une copie de Flammarion Québec. Cet ouvrage de 374 pages est intitulé à juste titre Une loyauté à toute épreuve : vérité, mensonges, éthique du pouvoir.

De fait, je partage avec James Comey deux intérêts personnels. Nous avons tous deux étudié au Collège William and Mary en Virginie. Cette université me décernait un doctorat en histoire américaine en 1978, alors que Comey y obtenait un baccalauréat en chimie et en théologie en 1982. De plus, nous avons étudié tous deux la pensée de Reinhold Neibuhr, le théologien et philosophe américain le plus important du 20e siècle.

Dès l’introduction de ses mémoires, Comey fait référence à l’importance de Niebuhr dans son cheminement intellectuel. Aussi, la pensée de ce dernier transparait tout au long de l’ouvrage, alors qu’il saupoudre celui-ci de citations provenant de Reinhold Niebuhr et de Martin Luther. Conséquemment, son approche moraliste et ses convictions religieuses y ressortent presque à toutes les pages.

L’ouvrage est agrémenté d’une série d’expériences professionnelles qui ont marqué une carrière de plus de trois décennies au service du gouvernement fédéral. Comey décrit comment au long d’une carrière publique bien remplie il a cherché à peaufiner son leadership moral pour atteindre le plus grand haut degré d’éthique professionnel.

Chapitre après chapitre, il décrit en détail le déroulement de sa carrière publique. Débutant durant les années 1980 comme aide-procureur fédéral à New York, puis à Richmond, il est devenu ensuite procureur fédéral à New York durant les années 1990. Après le 11 septembre 2001, il fut nommé procureur adjoint des États-Unis, soit l’équivalent de sous-ministre de la Justice, par le président George W. Bush. Finalement, le président Obama le choisit pour devenir en 2013 directeur du FBI.

Le caractère moral de Comey et sa capacité à résister aux pressions politiques ressortirent particulièrement dans une confrontation dramatique qui eut lieu en mars 2004 avec la Maison-Blanche. L’administration Bush était déterminée à reconduire le programme controversé de cueillette de renseignement de la NSA connu sous le nom de code Stellar Wind.

Comey considérait comme immorale la tentative de l’administration Bush d’inciter le procureur général, alors en convalescence, à signer un ordre exécutif réautorisant le programme de surveillance. Aussi, il s’est rendu à l’hôpital pour avertir le procureur général du stratagème mis en place par les hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche.

Comey est peut-être perçu aujourd’hui comme une figure polarisante. Néanmoins, il a cherché tout au long de sa carrière à se situer au-delà de la partisanerie politique. Bien qu’il soit républicain, il démontra beaucoup de courage moral et une capacité unique de travailler avec les deux partis.

Si Comey se montre très critique dans son ouvrage vis-à-vis les Clinton, George W. Bush, Donald Trump ou Jeff Sessions, il n’a que de bons mots pour Barack Obama qu’il décrit comme ayant un sens moral élevé, un très bon jugement et une grande vivacité intellectuelle.

Dans les 100 dernières pages de son livre, Comey attaque systématiquement l’intégrité de Donald Trump. Il raconte en détail ses interactions avec l’homme qui a mis fin à sa carrière. Onze mois après son congédiement, il offre une critique cinglante et dévastatrice du président.

Dépeignant Trump comme un narcissique furieux qui prétend tout connaître et qui se comporte comme s’il était le dirigeant d’une secte, Comey détecte chez ce leader charismatique un comportement populiste antidémocratique qui menace gravement les institutions américaines. Comey, qui a collaboré à démanteler la famille Gambino durant les années 1980, n’hésite pas à établir une analogie directe entre Trump et les patrons de la mafia en allant jusqu’à comparer celui-ci à un chef mafieux.

Comey nous décrit un président dépourvu d’émotion humaine dans ses relations interpersonnelles avec ses subordonnés et qui exige une loyauté inconditionnelle de ces derniers. Pire encore, au lieu de se contenter d’établir les faits, Trump ne montre aucune attache à la vérité et aux valeurs institutionnelles. En conséquence, son comportement est clairement contraire à l’éthique.

Dans son ouvrage, Comey rappelle l’insistance de Niebuhr sur l’humilité et ses mises en garde aux dirigeants américains sur les dangers de la complaisance morale dans l’exercice du leadership, car la prise de décision est trop souvent influencée par des limites et des contingences qui aboutissent à des conséquences imprévues. C’est le sens d’une de ses œuvres maîtresses : L’ironie de l’histoire américaine.

Or, il est ironique que Comey, qui cherchait à mettre le FBI à l’abri de la tempête lors des élections présidentielles de 2016, l’ait placé par ses décisions au centre du présent tourbillon politique. Plus encore, ce haut fonctionnaire qui se targuait d’être apolitique et indépendant a joué un rôle clé dans le basculement de l’histoire en permettant par une décision controversée l’élection de Donald Trump contre Hillary Clinton.

Cela dit, l’ouvrage de Comey représente un témoignage vivide sur l’importance dans la gestion des affaires publiques d’avoir des dirigeants imprégnés d’un respect profond de la règle de droit et possédant un leadership moral exemplaire. Or sur ce point, en tenant compte des ravages causés par les politiques et le comportement immoral de Trump, Comey se montre à juste titre très pessimiste concernant l’avenir des États-Unis.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.