Nathalie Plaat
Objet symbolique d’une négociation, les lunettes roses!
Objet symbolique d’une négociation, les lunettes roses!

Les lunettes roses

CHRONIQUE / Je m’assois un instant pour regarder de plus près les cailloux, les branches et les feuilles qui se mélangent à la neige.  

Avec une enfant de trois ans, on le sait, les gros plans ont la cote.  

Un univers entier se camoufle sous chaque pierre. Une histoire se repose au pied de chaque arbre. 

Nous sommes au début de l’année 2020, un dimanche comme les autres. Je joue avec ma fille au bois. Ce bois, qu’on partage avec un établissement de soins de santé, fait partie de notre quotidien depuis dix ans. On y cumule les joies de la chasse aux escargots, du tipi « home-made », du tri-ski tiré par le chien et on l’arpente en hurlant chaque fois qu’il s’y sauve, ledit chien.  

Ce dimanche-là, je m’assois sur un tronc d’arbre mort, qui semble là pour nous offrir sa vie de banc, déjà, sans être passé sous les doigts de l’ébéniste. Juste à côté de moi, je suis attirée par un objet dont la couleur artificielle détonne sur tout le blanc environnant : rose. Je tends la main et saisis ce qu’on appelle des « lunettes ». Un peu étonnée, je tiens entre mes mitaines une grosse paire de lunettes roses, déposées, oubliées, échappées là par quelqu’un qui... « mince, va chercher ses lunettes roses! »  

La pensée rationnelle est rapidement rassurée de découvrir le logo de la FIQ (Fédération des infirmières et infirmiers du Québec) sur une des branches des lunettes.  

Bien sûr! Objet symbolique d’une négociation, les lunettes roses! 

Comme pour dire au gouvernement qu’il serait peut-être temps de regarder les choses en face et de cesser d’idéaliser le réel! Je souris de l’intelligence à la fois ludique et militante des personnes qui ont imaginé la chose.

On est avant Covid. 

On est avant cancer.  

Dans un mouvement instinctif qui m’échappe, comme frappée par une idée beaucoup moins rationnelle, je rentre d’un pas pressé vers la maison, pour fouiller, sous le manteau, sans les mitaines, la masse que j’ai découverte, il y a un bout de temps déjà, me demandant soudainement si je ne devrais pas retirer les miennes de lunettes roses.  

Vous connaissez la suite.  

Depuis, le réel est débarqué solidement dans ma vie, m’empêchant trop souvent à mon goût d’arborer mes lunettes roses d’avant, de nager dans ma piscine de déni heureux, de remettre au lendemain les questions qui me confrontaient trop, de vivre avec cette plus-que-soutenable légèreté de l’être.  

Depuis, le réel est aussi débarqué dans nos vies à tous, dans notre confinement, dans nos télés, dans nos radios, renversant les pyramides de la hiérarchie habituelle de nos mentalités, redéfinissant le sens profond des mots « travailleurs essentiels ».  

Avant 2020, je les connaissais surtout de par leur épuisement, quand ils venaient s’échouer en morceaux dans ma pièce rouge, ces « travailleurs et travailleuses essentiels », surtout travailleuses, disons-le sans gêne. Je les entendais raconter l’effritement graduel, mais constant, du sens de leur travail, l’effondrement de leur système de valeurs, la désagrégation d’un réseau qui finissait par les ensevelir, par tuer ce qu’elles avaient pourtant choisi par vocation. Je les ai vues tempêter, se braquer, tenir haut l’espoir de garder allumée cette passion réelle de soigner leur prochain dans la vraie dignité. Puis, je les ai regardées transformer la révolte en dépression, l’élan en impuissance, jusqu’à ce matin où leur vie intérieure réclamait tout simplement son dû.  

On appelle « congé de maladie » ce qui, bien souvent, n’est rien d’autre qu’une pointe de santé mentale, dans une structure de travail qui n’a plus rien de sain. 

Je les ai vues « tomber au combat », surtout celles qui résistaient à cette tendance folle de traiter les malades en « départements de souffrance en silo », plutôt que comme des personnes humaines entières. 

Je les ai connues de par leur essoufflement à calfeutrer les failles qui, aujourd’hui, nous sont révélées dans une pleine et puissante lumière.   

Depuis que je les connais de l’intérieur du système, les travailleuses essentielles, instinctivement, j’ai toujours envie de prendre leurs signes vitaux, à elles aussi, de mesurer la grosseur des poches sous leurs yeux, de prévenir ce qui leur arrive tant, à beaucoup trop d’entre elles.  

J’ai plus que de la reconnaissance maintenant, j’ai de l’inquiétude pour elles. 

Pour elle, qui m’appelle au lendemain de résultats difficiles de scan et qui, quand je réponds, lâche un long « hilalalalalalalalalalalalala.... » qui me déclenche le bon sanglot, celui que je retenais depuis trois jours, celui qui ne trouvait pas d’oreille ailleurs qu’auprès d’elle.  

Pour elle qui m’écoute me flaquer, avant d’activer son logiciel unique d’infirmière, celui qui connecte les circuits du cœur à ceux du cerveau.  

Pour elle qui m’offre des réponses « evidence-based » avec une voix de dentellière, de mère, d’humaine, simplement.  

Pour elle qui remarque, juste en passant devant mon fauteuil de chimio, que j’ai froid et qui m’apporte une couverture chaude.

Pour elle qui ferme la lumière quand le Bénadryl me rend paf. 

Pour elle qui se déplace chez moi pour faire mes analyses sanguines et qui, chaque fois, prend le temps de parler un peu aux enfants.  

Pour elle, qui, des petites cuillers plein les poches, attend que je sorte du bureau de l’oncologue, pour « me ramasser », littéralement. 

Pour elle qui dit des « on t’attend ma belle » au téléphone, jetant sur mon angoisse d’échographie cardiaque une doudou duveteuse. 

Pour elle qui pallie à l’absurdité ambiante. 

Pour elle qui n’a pas eu besoin d’apprendre l’empathie sur les bancs d’école, parce qu’elle soigne comme elle aime, naturellement.

Elle.

Puis elle.

Puis elle aussi.

Toutes, elles mériteraient qu’on les enlève, collectivement, nos lunettes roses. 

* Ici, le féminin l’a emporté, mais avec un grand salut aux travailleurs essentiels au masculin.