C’est la belle Noémie qui a ouvert le bal, présentée par Camille. «Elle porte un blouson de cuir. Elle est coiffée d’une casquette noire et revêt un joli foulard aux motifs de cœurs. Soyez fougueux et vivez votre jeunesse avec cette tenue superbe!»

Les jolies couleurs

CHRONIQUE / Je connaissais le Centre Louis-Jolliet pour l’éducation aux adultes, où on rattrape plein de gens que l’école a échappés.

Où on les aide à rempoter leur vie.

Je ne savais pas qu’on y rempotait aussi des jeunes adultes comme Daryl, Jessy-Anne, Samantha, Jacob, Audrey, et des dizaines d’autres encore, qui ont des chemins à eux, qui ont en commun de vivre avec une différence, des handicaps physiques et mentaux.

Ou les deux.

Ils sont 140 dans cette cohorte qu’on appelle «intégration sociale», le nom le dit, l’idée est de les emmener à trouver leur place, ou la faire, dans une société qui n’a pas été pensée pour eux. On ne leur apprend pas le théorème de Pythagore, mais le b-a-ba de la vie, faire un budget, donner le change, cuisiner.

En fait, on voit avec eux ce qu’ils ont le goût de devenir.

C’est déjà beaucoup.

Même chose pour les quelque 500 aînés inscrits à Soyons alertes, un programme qui est offert dans certaines résidences à raison de quelques heures par semaine. Chaque «étudiant» a ses raisons de participer, ne serait que pour voir du monde, pour s’activer le cerveau.

Ou s’initier à Facebook pour parler à ses petits-enfants.

Hier, c’était un grand jour. Après des mois de préparation, une douzaine d’élèves de l’intégration sociale étaient sur leur 31, maquillés et coiffés, pour un défilé de mode devant un vrai public. La cafétéria était pleine à craquer, une passerelle avait été installée au beau milieu. 

Au-dessus, accrochée au plafond suspendu, une haie de bouteilles d’eau et de contenants de sandwichs en plastique que les étudiants avaient maculés de couleurs.

Joli et écolo.

Pile-poil à l’heure, à 9h, le défilé a commencé. L’enseignant Bryan et l’étudiante Camille, aussi présidente du conseil des élèves, se sont plantés derrière le lutrin pour nous souhaiter la bienvenue.

Derrière le paravent, la tête des premiers mannequins dépassait.

Craquante Camille nous a expliqué le concept du défilé. Pas de grands designers, pas de Dubuc ou de griffes hors de prix. Les vêtements qui allaient être présentés provenaient tous de la friperie au sous-sol de l’école, local 111. «N’hésitez pas à vous y rendre, notre personnel courtois saura vous conseiller afin de faire de vous une réelle référence de style et d’élégance, sans compromettre vos finances.»

On avait déposé sur chaque chaise un petit carton indiquant les heures d’ouverture.

Parce que la friperie Jolies couleurs n’est pas une friperie comme les autres. C’est un prétexte. C’est comme une grosse éprouvette où les étudiants vont expérimenter ce qu’ils apprennent, que ce soit les formules de présentation, le calcul d’une facture, ou le fonctionnement d’une laveuse.

C’est le hall de la vraie vie.

En alternance, Bryan et Camille ont présenté les mannequins qui défilaient devant nous, tirés à quatre épingles, le sourire grand comme ça. 

Ils étaient beaux.

Rémi a défilé devant une foule conquise vêtu d’un costume de cuisinier. Il était même possible d’acheter l’élégant tablier noir, vendu au coût de 2 $, à la friperie.

Et encore plus fiers que beaux, c’est dire. Tous les regards rivés sur eux et leur regard à eux, rivé vers en haut.

C’est la belle Noémie qui a ouvert le bal, présentée par Camille. «Elle porte un blouson de cuir. Elle est coiffée d’une casquette noire et revêt un joli foulard aux motifs de cœurs. Soyez fougueux et vivez votre jeunesse avec cette tenue superbe!»

Disponible à la friperie pour 5 $.

Vous êtes plus classique? «Le séduisant et fort sympathique Jean-Claude a bien fière allure tant à l’école qu’à l’extérieur. Il porte pour nous un veston en velours cordé bleu agrémenté d’un débardeur à losanges bleu ciel, blanc et gris. Ces items complètent à merveille le chemisier blanc.»

Le tout pour 6 $.

Vous voulez avoir l’air d’un cowboy? Le kit de Jean-Philippe revient à 4 $.

Vous recevez à souper? Le tablier noir de Rémi est 2 $. 

Vous avez compris l’idée, le défilé, comme la friperie, c’est un prétexte pour d’abord changer le regard des élèves sur eux-mêmes. C’est aussi une gang de profs motivés, qui ne sont pas payés pour tout le temps qu’ils mettent là-dedans. Ils le font parce qu’ils savent qu’ils font une différence.

Qu’ils mettent, dans la vie de leurs étudiants, de jolies couleurs.

L’inverse est aussi vrai.