Gilles Vandal
La cause de la suette est restée controversée, bien que certains aient avancé l’hypothèse d’une espèce inconnue d’un hantavirus provenant de l’urine de rongeurs.
La cause de la suette est restée controversée, bien que certains aient avancé l’hypothèse d’une espèce inconnue d’un hantavirus provenant de l’urine de rongeurs.

Les épidémies de suette anglaise de 1485-1551

CHRONIQUE / La suette fut une maladie mystérieuse et contagieuse qui frappa d’abord l’Angleterre à la fin du 15e siècle pour ensuite s’étendre à l’ensemble de l’Europe continentale au début du 16e. L’apparition des symptômes était très soudaine et la mort pouvant survenir en quelques heures. La cause de la maladie est restée controversée, bien que certains aient avancé l’hypothèse d’une espèce inconnue d’un hantavirus provenant de l’urine de rongeurs.

Les récits de l’époque, particulièrement celui du Dr Thomas Le Forestier qui décrivit l’épidémie initiale de 1485, fournissent un aperçu terrifiant du traumatisme social qui frappa alors Londres. Edward Hall, un célèbre chroniqueur anglais, fut un témoin oculaire des manifestations de cette maladie. Il peint le récit le plus détaillé de la fièvre mortelle causée par cette maladie. La puanteur générée par cette transpiration était si désagréable que les personnes avaient tendance à jeter les draps et vêtements des victimes.

La principale source historique concernant cette épidémie provint de John Caius, un médecin de Shrewsbury, qui décrit dans un ouvrage publié en 1552 les symptômes de cette maladie. Il rapporte comment la maladie apparaissait soudainement marquée par un sentiment d’appréhension qui était suivi de frissons violents, de maux de tête, d’étourdissements, de fortes douleurs au cou, aux épaules et autres membres qui duraient d’une à trois heures. 

Le malade déjà épuisé était ensuite soumis à une période d’intense transpiration sans cause évidente, marquée par une importante sensation de chaleur. La sueur caractéristique a éclaté soudainement sans cause évidente. Une sensation de chaleur, de soif intense, de délire, de maux de tête et d’un pouls rapide. Le malade souffrait aussi souvent de palpitation cardiaque. Si la victime n’affichait aucune éruption cutanée, elle démontrait dans les derniers stades un épuisement total et un besoin irrésistible de dormir qui s’avérait souvent fatal. La maladie apparaissait durant l’été pour se terminer avec l’arrivée de température fraîche.

La première manifestation de cette maladie survint en août 1485, au moment de la bataille Bosworth qui porta Henri VII sur le trône d’Angleterre à la place de Richard III. Certains historiens ont conclu que celle-ci fut amenée par les mercenaires français qui accompagnaient Henri Tudor. Toutefois, l’épidémie elle-même n’éclata que le 19 septembre à Londres. Elle avait fait à la fin d’octobre 15 000 victimes en Angleterre, dont plusieurs milliers à Londres même. Parmi les morts figuraient deux maires, six conseillers municipaux et trois shérifs.

Cette épidémie, dorénavant connue comme la maladie de suette anglaise, atteignit l’Irlande en 1492. Toutefois, elle disparut ensuite pendant dix ans des registres historiques. Elle aurait était la maladie à frapper le jeune Arthur, prince de Galles et frère aîné du futur Henri VIII, et son épouse Catherine d’Aragon. Alors que le prince Arthur succomba, la princesse Catherine survécut. 

Une troisième épidémie surgit en 1507 et se propagea à Calais, ville alors possession anglaise. La moitié de la population de la région de Calais y succomba. Après deux flambées en 1508 et 1517, il fallut attendre 1528 pour assister à une quatrième grande épidémie. La maladie apparut à Londres à la fin mai et s’étendit à toute l’Angleterre. À Londres, l’épidémie était si intense qu’Henri VIII et la cour ont dû quitter la ville.

L’épidémie de 1528-1529 fut particulièrement virulente en Angleterre. Elle touche de plein fouet la cour royale. William Compton, principal courtisan d’Henri VIII, y succomba, alors qu’Anne Boleyn et le cardinal Wolsey y survécurent. Par contre, Henri FizRoy, âgé de 17 ans et fils illégitime d’Henri VIII, résista à la maladie avant de mourir un mois plus tard de la tuberculose. En 1529, la maladie sévit encore, emportant la femme et les deux filles de Thomas Cromwell, futur Lord Chancelier d’Angleterre.

Toutefois, l’épidémie de 1528 ne se limita pas à l’Angleterre. Elle se propagea en Hollande, en Allemagne, en Scandinavie et en Europe de l’Est, touchant la Pologne, la Lituanie et la Russie. En décembre 1528, on la retrouvait aussi en Suisse. Toutefois, aucun cas n’a été répertoria en France, sauf à Calais, et en Italie. Mais après 1528, la maladie ne toucha plus l’Europe continentale.

La dernière manifestation de cette maladie survint en Angleterre en 1551. C’est ce qui a permis au Dr John Caius d’observer attentivement ses symptômes et de les décrire ensuite en détail dans un livre pour la postérité. Il y aurait eu une épidémie de transpiration dans le Devon en 1644 qui aurait fait 443 victimes. Toutefois, aucune indication n’atteste que c’est la même maladie.

Quelque 194 épidémies de suette similaire, appelée suette picarde, survinrent en France entre 1718 et 1906. Ces épidémies furent toutefois moins mortelles que celles de la suette anglaise. Par exemple 5 % des 20 000 habitants de l’île d’Oléron furent infectés de cette maladie en juillet 1880. Il n’y eut que 150 décès.

Les historiens et les épidémiologistes n’ont toujours pas été capables d’identifier l’agent pathogène à l’origine de cette maladie qui fut qualifiée de la « suette anglaise ». John Caius attribuait la maladie à un manque d’hygiène. Or, une particularité de la maladie était le fait qu’elle affectait plus les classes riches et les membres de l’aristocratie que les pauvres.

Ce qui rend difficile l’identification de la maladie découle du fait que les maladies respiratoires liées à la grippe ne furent reconnues que des siècles plus tard. Durant le Moyen Âge et l’époque moderne, ces maladies étaient simplement associées à la fièvre. Or, aujourd’hui, les historiens reconnaissent la présence de grippes comme maladie épidémique en Europe dès le 9e siècle. Donc, selon toute probabilité, les fameuses sueurs anglaises de 1485 à 1551 auraient été le résultat d’une série d’épidémies de grippe.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.