Mylène Moisan
Marie-Josée Pilon a eu l’idée d’écrire une lettre à ses élèves, elle me l’a envoyée par la poste, avec une belle grande photo où on la voit entourée de ceux-ci.
Marie-Josée Pilon a eu l’idée d’écrire une lettre à ses élèves, elle me l’a envoyée par la poste, avec une belle grande photo où on la voit entourée de ceux-ci.

Les adieux de Miss Marie-Josée

CHRONIQUE / Miss Marie-Josée enseignait l’anglais à 15 classes au primaire, elle ne se figurait pas comment dire à tous ses élèves qu’elle ne serait plus là après les Fêtes, que ses yeux ne les voyaient plus assez.

Alors voici, pour eux, ses adieux.

Elle savait depuis longtemps que ce moment arriverait, tôt ou tard, depuis ce jour il y a 10 ans où elle s’est présentée à son rendez-vous à l’hôpital pour un test de glaucome. «Ils m’ont aussi fait passer le test du champ visuel, tu sais, celui où il y a des petites lumières qui arrivent et qu’il faut cliquer quand on les voit?»

Elle ne les voyait pas arriver. «Je guettais les lumières et la femme me disait : “Madame, il faut cliquer quand vous voyez la lumière.” Mais je ne la voyais pas… Ça a été terrible. Après le test, elle m’a donné le résultat, elle m’a dit : “C’est catastrophique, vous ne pouvez plus jamais conduire votre voiture.”»

Plus jamais, à partir de ce moment-là. Elle était venue avec sa voiture, a dû appeler quelqu’un pour venir la chercher.

Marie-Josée Pilon avait 46 ans, enseignante à temps plein à l’école Les Primevères, mère de trois enfants, ils avaient 6, 9 et 14 ans. Le diagnostic était sans appel : rétinite pigmentaire, maladie dégénérative qui grignoterait lentement mais sûrement son champ visuel. «J’en ai pleuré une shot

Elle a compris pourquoi elle s’enfargeait parfois, pourquoi elle était si maladroite. 

Elle a réorganisé sa vie, a continué à enseigner, son chum — le père des enfants — est devenu le chauffeur exclusif. «La dame à l’hôpital m’avait dit : “Tu peux tout faire sauf conduire.” J’ai donc continué à tout faire, les enfants, mon travail et tout. Je voyageais avec une collègue, je me suis débrouillée.»

À l’école, on a peint des lignes jaunes sur les marches à l’entrée, à l’intérieur aussi, près des escaliers.

Depuis deux ans, elle ne peut plus faire assez semblant qu’elle voit, les enfants étaient au courant. «Les élèves étaient très aidants. Ils m’aidaient, ils me touchaient l’épaule. J’avais de la misère à voir le curseur de l’ordinateur, ils me disaient : “Il est là, miss Marie-Josée, il est là! […]” Un élève m’a dessiné une potion de vision, je vais toujours le garder.»

Comme tant de souvenirs.

Les derniers temps, elle fonçait dans les cadres de porte, dans les parents. Et, surtout, elle n’arrivait plus à distinguer le visage des enfants.

Elle a su que le temps était venu.

«Je me demandais toujours comment j’allais savoir que ça allait être le temps d’arrêter. Ça a été très clair, c’était un sentiment très fort. Depuis septembre, c’était tough, il y avait toujours un stress, j’avais peur de tomber dans les escaliers. Le moment était venu, il fallait que je tire ma révérence.»

Son dernier rapport médical, en décembre, a confirmé qu’elle avait pris la bonne décision, son champ visuel est inférieur à cinq degrés. 

Le constat est sans équivoque : «cécité légale».

Elle a réussi à annoncer sa décision à ses collègues, non sans éclater en sanglot, elle n’arrivait pas à concevoir comment elle pourrait l’annoncer à ses élèves, dans chacune de ses 15 classes sans craquer chaque fois. «Je ne voulais pas leur annoncer avant les Fêtes, avant les vacances, et après…»

Elle n’arrivait pas non plus à voir comment elle ferait après les Fêtes.

Elle a eu l’idée de leur écrire une lettre, elle me l’a envoyée par la poste, avec une belle grande photo où on la voit entourée de ses élèves. La photo a été prise par son fils deux semaines avant qu’elle parte.

Pour toujours.

«Je ne me plains pas, c’est ma vie, j’aime ma vie. Et j’ai aimé chaque jour que j’ai passé à enseigner, ça a été ma vie. Les enfants m’ont beaucoup apporté, ils ne réalisent pas le bien qu’ils nous font.»

Marie-Josée était à la maison quand je suis allée la rencontrer, un jeudi matin, elle aurait été à l’école. Elle se retrouve, elle retournera même à ses anciennes amours. «J’ai étudié au secondaire à Montréal en ballet-étude. Là, je vais recommencer à danser, je me suis inscrite à des cours de ballet…»

Dans sa lettre, Marie-Josée s’adresse à quatre de ses élèves, mais les mots qu’elle leur a écrits sont aussi pour les autres qui, comme Paul, manquent de confiance, Marie-Josée sait qu’ils sont capables. Comme Charlotte, «qui était gênée l’an dernier et qui s’est impliquée dans le conseil étudiant», et Yassir «qui participait tout le temps, qui est un élève extraordinaire».

Ou comme la petite Hajar, qui a déjà son lot d’épreuves à traverser. Son père était à la Grande Mosquée de Québec le soir du 29 janvier 2017. 

Il a été tué. 

Pour eux, et pour les centaines d’élèves à qui elle a enseigné depuis 26 ans, elle tenait à leur dire que, toujours, elle les garderait dans son cœur. «J’en nomme quatre, mais c’est beaucoup plus d’enfants que je vise. J’ai tellement eu d’élèves que je n’oublierai pas. Je vais les garder en moi.»

C’est le Petit Prince qui l’a dit :  «L’essentiel est invisible pour les yeux.»

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LA LETTRE DE MISS MARIE-JOSÉE

Voici la lettre que Miss Marie-Josée a adressée à ses élèves : 

«Lettre à mes élèves,

Je n’ai pas manqué de courage au retour des Fêtes pour t’annoncer mon départ, j’ai plutôt voulu garder en mémoire tes yeux pleins d’étoiles et ton sourire espiègle qui ont illuminé mes journées et ma vie. 

Je savais depuis novembre que je ne t’enseignerais plus. Comment te dire que ma vue baissait, qu’il m’arrivait de ne plus te voir nettement, d’avoir de la difficulté à retrouver mon matériel pour t’enseigner, même si tu étais toujours prêt à m’aider, à prendre ma main pour me guider. Il fallait que je me rende à l’évidence et que je tire ma révérence avant qu’il ne soit trop tard.

Je m’en serais voulu de ne pas t’avoir donné le meilleur de moi-même parce que c’est ce que j’ai toujours fait. Si je me suis rendue aussi loin, c’est grâce à toi et je veux t’en remercier. Tu resteras gravé dans mon cœur. Je suis heureuse d’avoir croisé ton chemin, tu m’as fait tant grandir, je suis devenue une meilleure personne grâce à tes questions et à ta personnalité unique. 

Je suis fière de toi, de tous les efforts que tu as mis à apprendre. Il me reste maintenant qu’à te souhaiter de poursuivre ton chemin avec ton sourire et tes beaux yeux pétillants, et comme j’avais l’habitude de te dire lorsque tu sortais de la classe d’anglais : “Be good”, envers les autres et toi-même.

Ah oui, avant de terminer, Paul arrête de dire que tu ne comprends pas l’anglais, tu comprends bien plus que tu ne le penses et tu es si travaillant, fais-toi confiance. Yassir, merci pour ta participation exemplaire, du haut de tes 7 ans, tu ne sauras jamais à quel point tes étreintes me coupaient parfois le souffle tellement nous étions heureux de nous voir, m’ont fait grand bien. 

Et Charlotte, ma belle Charlotte, je suis si fière de toi, ton implication dans le conseil étudiant est remarquable, tu es une rassembleuse et toujours prête à relever des défis. Finalement Hajar, je garderai toujours le souvenir d’une petite fille très courageuse et combattante avec tant d’obstacles à surmonter pour une petite fille de ton âge. Ta détermination, je la porterai dans mon cœur pour toujours. 

Je te souhaite une belle vie, tu le mérites.

Miss Marie-Josée»