Il serait curieux de voir comment Betty Bonifassi et Robert Lepage feront évoluer la pièce «SLAV» avant de la présenter à Québec, à Saguenay et ailleurs.

Le théâtre dénaturé

CHRONIQUE / La confusion demeure sur les motifs pour les lesquels le Festival de jazz de Montréal a annulé la pièce «SLAV» mise en scène par Robert Lepage.

On a donné l’explication officielle d’une blessure au pied de la chanteuse Betty Bonifassi et parlé d’un risque «extrêmement sérieux» de dérapage pouvant mettre en péril la sécurité des artistes, artisans et spectateurs. 

L’organisation a nié tout lien avec le désistement la veille de l’artiste américain Moses Sumney qui a dénoncé «l’appropriation culturelle» au Festival. 

Difficile de croire à une simple coïncidence, mais allez savoir. 

Il arrive qu’une blessure ou une maladie à un acteur clé force l’annulation d’un spectacle. 

C’est arrivé au Trident en 2015. Une comédienne essentielle s’était blessée à la première de Murmures des murs, forçant l’annulation des représentations suivantes.

Il est parfois possible de retoucher la mise en scène. Le Périscope a ajouté une canne à un personnage dont l’interprète s’était blessé cet hiver.

On a inventé un trône pour le chanteur des Foo Fighters qui avait une jambe dans le plâtre lors de son (court) spectacle de 2015 au Festival d’été. 

Encore faut-il que le diffuseur (et l’artiste) tiennent à continuer le spectacle ou la tournée, ce qui n’était pas le cas avec SLAV, peut-on penser. 

On pourrait comprendre qu’une organisation veuille protéger son image internationale et couper court à un mouvement de boycottage ou de dénigrement. 

Personne ne veut être associé aux bruits du racisme, même quand il n’y a rien à se reprocher. Réparer des dommages à une réputation peut prendre du temps et de l’énergie. Vaut mieux prévenir. 

Cette stratégie de l’image corporative comporte cependant un autre risque : celui de passer pour une organisation incapable de se tenir debout et de défendre la liberté de l’art. De passer pour une organisation qui préfère la censure au débat.

C’est ce que beaucoup ont pensé en regardant agir le Festival de jazz. L’impression d’un manque de courage. Et d’une navrante incapacité à communiquer et gérer la crise. 

Il a été reproché à SLAV de n’avoir eu que deux choristes noirs sur six, dans une œuvre portant sur les chants d’esclave, d’où les accusations de racisme et «d’appropriation culturelle». 

Des membres d’un groupe dominant (des blancs) auraient ainsi cherché à tirer profit de la culture d’un groupe dominé (les noirs). 

Betty Bonifassi, qui a travaillé à ce projet pendant 20 ans, a expliqué (un peu sur le tard) que le spectacle ne racontait pas seulement l’histoire des esclaves africains déportés aux Amériques.

Il racontait aussi l’histoire de l’esclavagisme dans les Balkans, en Irlande et en Asie, d’où le choix d’une distribution qui représente «tout le monde correctement».

Je serais curieux de savoir ce que Robert Lepage pense de cette explication, lui qui a plaidé exactement le contraire lorsqu’il s’est à son tour porté (sur le tard) à la défense de SLAV

M. Lepage a rappelé qu’il est dans la nature du théâtre de «se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut‐être aussi se comprendre soi-même». 

Si ce n’est plus possible, «le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être», croit-il. 

L’appropriation est dans la nature du théâtre, mais aussi dans celle du cinéma, de la chanson, de la musique et autres arts d’interprétation.

On s’approprie un texte, une musique, un rôle. On se glisse dans la peau d’un autre pour donner à l’œuvre une autre couleur, un autre rythme, un autre sens peut-être. 

Des fois, ça fonctionne, des fois pas. Il n’est pas sûr que cela fonctionnait bien avec SLAV, mais c’est le pari de toute démarche artistique.

Cela suggère que la couleur de la peau de l’interprète, sa langue ou son sexe ont moins d’importance que sa capacité à proposer une version pertinente de l’œuvre. 

Le «contre-emploi» d’un interprète blanc dans le rôle d’un esclave, noir ou pas, n’a dans ce contexte rien de scandaleux. 

Pas plus que celui de Gérard Depardieu chantant les textes de Barbara ou d’un trompettiste blanc jouant du Miles Davis.

Ça semble aller de soi, mais ça peut aussi devenir sensible.

J’ai vu Carmen cet hiver à l’Opéra de Québec. Un magnifique spectacle, mais comme d’autres, j’ai été agacé par la prononciation de l’interprète de Don José. 

Le livret original de cet opéra est français. Pourquoi ne pas avoir choisi un interprète francophone ? me suis-je demandé. Le choix d’un ténor brésilien pour le rôle n’avait pourtant aucune charge ou portée historique. J’avais juste un agacement. 

Imaginez si on donnait à un anglophone le rôle d’un felquiste dans une pièce ou un film sur la crise d’Octobre. Ou à un blanc celui d’un enfant dans un pensionnat autochtone. 

On ne parlerait plus d’agacement, mais pour plusieurs, d’un malaise, peut-être d’une indignation. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV.

Une œuvre artistique n’a pas à porter le fardeau des injustices sociales de l’histoire ni la responsabilité de les corriger. 

Son devoir est d’organiser les mots, les notes, les couleurs ou les formes pour qu’en résulte une vision ou un sens nouveau. Il y a cependant un risque que le spectateur n’y voie pas la même chose l’auteur, voire le contraire. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV. Des critiques y ont vu le contraire, sans même avoir vu la pièce. C’est dire combien le sujet est sensible. 

Il serait tentant de tout mettre sur le dos d’agitateurs ou de lobbys extrémistes, mais on a aussi senti un malaise chez des artistes et intellectuels posés comme Webster. Cela fait réfléchir. 

Je suis curieux de voir comment Robert Lepage et Betty Bonifassi feront évoluer la pièce avant de la présenter à Québec, à Saguenay et ailleurs. 

Au lendemain de l’attentant de la mosquée, la Ville de Québec et le Carrefour International de Théâtre ont renoncé à présenter la pièce Djihad dans des écoles secondaires.

Cette pièce racontait, avec humour, l’histoire de trois jeunes Bruxellois partis en Syrie s’initier au terrorisme.

Deux arguments avaient été invoqués pour mettre fin au projet.

 On a trouvé indélicat de présenter la pièce si vite après l’attentat, ce qui pouvait heurter la communauté musulmane. 

 La pièce ne mettait en scène que des musulmans, bien que la radicalisation ne soit pas le fait des seuls musulmans. Quel message allait-on envoyer aux élèves?

Le projet fut mis de côté. Sage décision.

L’auteur Ismaël Saidi s’en était indigné. Il n’a pas parlé de censure ni d’appropriation culturelle, mais d’un sentiment «paternaliste et colonialiste». 

«Je ne peux accepter ni vous permettre d’utiliser la douleur des musulmans comme excuse ou échappatoire à vos responsabilités», avait-il écrit à la directrice du Carrefour.

Étrange destin croisé que celui de ces deux œuvres théâtrales. SLAV n’aurait pas assez ciblé la minorité noire dans sa distribution; Jihad aurait trop ciblé celle des musulmans.

Difficile d’avoir la juste mathématique quand les sensibilités sociales sont exacerbées.