Le silence

Nathalie Plaat est psycholoque, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça dans sa nouvelle chronique

« La maladie, ça me remplit de silence, comme si je n’avais plus rien à dire (...)  Je n’ai qu’une pensée, qu’une sensation, c’est la peur de la mort. Elle annule en moi toute parole. La maladie m’a apporté une sorte de vision qu’on est tellement peu de choses. »  Marie Uguay

J’aurais voulu qu’il vienne avec moi.

Une jeune femme toute droite, souriante et fière comme une cheerleader, me lance : « Non madame, ce ne sera pas possible! » comme si elle m’annonçait la fin du 2 pour 1 sur les McCroquettes.

J’insiste un peu, genre, je veux pas juste obtenir 50 cents de rabais, je veux que mon mari voie la tumeur sur l’échographie. « Je pense que ce serait important pour lui aussi, de réaliser... » Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase.

Elle me coupe et reprend : « Ce n’est pas moi qui fais les règlements madame! »

Même ton de cassette, avec ce brin d’enthousiasme qu’on reconnaît chez ces gens trop heureux d’embrasser le règlement, de sceller les choses de la vie par l’application rigoureuse de protocoles.

Je me dis que même Siri sait me parler avec plus de chaleur.

J’aurais voulu qu’il vienne avec moi.

Lui présenter le continent-crabe noir sur fond blanc.

Parce que, lui, c’est mon « partner » de tout, celui avec lequel j’ai l’habitude des échographies.

On avait déjà pleuré tous les deux devant la multiplication magnifique des cellules, celle qui donne de la vie.

Aujourd’hui, c’est la multiplication anarchique de mes cellules, celle qui donne de la mort, que j’aurais voulu revoir en lui tenant la main. On aurait pleuré. Pas pour les mêmes raisons, mais on aurait été ensemble, encore.

J’aurais aimé qu’il ait une représentation, lui aussi, de ce qui justifiera le carnage qu’on s’apprête à faire sur un corps qu’il aime.

« Chéri, je te présente Mr Carcinome canalaire infiltrant grade 3 sur 3, qui s’est donné la mission d’escalader toute ma chaîne ganglionnaire, pour aller répandre le chaos dans mon corps. »

J’aurais aimé qu’on compute ensemble, « oui, ce sein-là, celui qui a nourri nos bébés, contre lequel tu les as déposés à leur naissance, va falloir lui dire au revoir, ok? »

Mais, déjà, j’ai ce sentiment que je suis devenue une jaquette bleue errant parmi les spectres bleus de la salle d’attente, un sein parmi tous les seins, un cancer noyé dans des tas de statistiques.

On me parle en scrutant ses papiers.

On me regarde peu dans les yeux.

On prend des mesures, clic clic.

Seule face à un écran, je revois ce qui me tue, et, au fur et à mesure, s’installe en moi un immense silence, celui des exilés du sens.

On m’a tant raconté ce silence, dans la pièce rouge où je recevais mes patients, ce silence précis, celui qui débarque en même temps que la fin du monde.

Le silence des foetoscopes, celui des infirmières devant un bébé qui se présente avec un gène en surplus, celui des ambulanciers, quand ils commencent à s’acharner sur une poitrine qui ne répond plus, ou même celui qui précède une réponse à des questions simples comme :

« Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre? »

ou

« Est-ce que tu m’aimes encore? »

C’est ce silence qui s’installe en nous comme une grande pièce vide, pleine de courants d’air, dans laquelle il ne fait ni chaud, ni bon, mais où nous restons bien figés, des heures durant, à contempler le vide qui se donne à voir.

Pourtant, il y a bien des tonnes de gens autour, qui nous jettent des tas de mots pour nous ramener du côté des vivants. « Coupe le sucre », « ça va bien aller », « tu es forte », « fais du yoga », « ma cousine l’a eu, je te jure, elle va super bien aujourd’hui ».

Mots qui tombent comme des pierres lourdes, juste à côté de ce qui devient presque confortable.

« Confortably numb.

Hello. Is there anybody in there? »

Puis, une brèche se crée le matin où elles m’invitent à faire partie d’un groupe d’échanges.

Elles, ce sont des survivantes. Une horde d’amazones qui se pointent au beau milieu de mon naufrage.

Elles viennent me repêcher tels des garde-côtes en pleine Méditerranée.

Elles me hissent sur le pont d’un immense navire, celui de celles qui savent, avec une précision inouïe, ce qui vient de me presque noyer.

Je ne les ai jamais vues. Je ne les connais pas.

Elles m’ont vue disparaître sous ma bouée et se sont mises à me cribler de mots, lancés sur mon cell qui s’allume en même temps que mon espoir.

« Salut Nathalie, comment tu vas ce matin? Tu sais j’ai eu le même cancer que toi, dans les deux seins » « Moi aussi! »

« Moi aussi c’est ce que j’ai eu, la période du diagnostic est la plus angoissante, tiens bon! »

Une déferlante de mots qui me fissurent les murs pour venir se loger là, où j’ai un cœur encore battant juste sous ma tumeur, un cœur qui se souvient qu’il est si bon d’appartenir au monde des humains.

Puis, plus tard, il y a Michel, mon voisin magicien du jardin, qui, avec sa récidive de cancer du foie, vient me chercher tous les jours pour m’amener à la piscine. Ensemble, on bouffe des longueurs à Montcalm en échangeant trois-quatre blagues de métastases.

Puis, aussi, il y a Jean-François, que je n’ai pas vu depuis que j’ai arrêté de prendre un autobus jaune tous les matins, qui, bien assis sur sa solide rémission, me lance des conseils à crouler de rire, dont celui-ci, qui est mon préféré : « Stop being a too good human being, cancer never hit on assholes ».

Tranquillement, je quitte la pièce capitonnée de mon silence pour devenir la nouvelle recrue d’une immense équipe d’humains indestructibles.

Ce sera mon premier merci au crabe.