Marie-Ève Martel
La couleur de la peau, Jasmine ne la remarque pas. C’est normal; sa mère est blanche et son père est noir.
La couleur de la peau, Jasmine ne la remarque pas. C’est normal; sa mère est blanche et son père est noir.

Le royaume de Jasmine

CHRONIQUE / Jasmine est une princesse de cinq ans et demi. Comme bien d’autres enfants de son âge, la fillette à l’air espiègle adore danser, chanter. Le royaume de Jasmine est empli de couleurs. Un véritable arc-en-ciel où toutes les teintes ont de quoi émerveiller.

Parfois, les seules couleurs que Jasmine voit, ce sont celles des vêtements des gens, elle qui adore déjà la mode. C’est d’ailleurs en faisant référence à la teinte de sa chemise que la fillette a identifié un homme sur une photo de groupe, un beau jour.

Elle aurait pu plutôt parler de l’homme noir, le seul à la peau foncée sur le cliché.

Mais la couleur de la peau, Jasmine ne la remarque pas. C’est normal; sa mère est blanche et son père est noir.

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Au royaume de Jasmine, dans Limoilou, à Québec, tout le monde a une différence qui le rend unique. C’est ce qui fait la beauté de son monde.

Dans son quartier, on retrouve des gens de toutes les couleurs, de toutes les origines ethniques, des «pure laine», des immigrants et des réfugiés. On y côtoie des couples homosexuels et lesbiens ou des personnes vivant avec un ou plusieurs handicaps.

«La discrimination n’existe pas seulement envers les Noirs, mais envers toutes les différences, m’explique sa maman Laurie, une ancienne camarade d’université. Peut-être qu’en grandissant, Jasmine ne vivra jamais de racisme, mais elle vivra peut-être de la discrimination pour autre chose. Alors, moi j’essaie de lui inculquer l’empathie envers tout le monde, peu importe leur différence.»

Mon amie sait de quoi elle parle. Plus jeune, elle a subi l’intimidation, bien qu’en théorie, rien ne l’y prédisposait. Son conjoint Guillaume, Québécois aux racines haïtiennes, n’a pour sa part presque pas vécu de racisme.

Bien sûr, il y a des bullies dans le monde de Jasmine. Des gens qui font du mal aux autres et qui s’en prennent à ceux qui sont différents.

Mais dans le royaume de Jasmine, ces personnes-là, plus qu’entre toutes, ont besoin d’amour, lui a appris mon amie Laurie, entre autres lors des rassemblements en soutien aux victimes des attentats de la Grande Mosquée de Québec.

L’amour. L’antidote à la maladie dont souffre cruellement notre monde, lequel n’est pas encore celui de Jasmine.

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L’amour. L’antidote à la maladie dont souffre cruellement notre monde, lequel n’est pas encore celui de Jasmine.

Encore plus virulente que la COVID-19, l’hommerie en est à une énième vague, la plus récente d’une incalculable série dont on sait malheureusement qu’elle s’allongera encore et encore, tant que certaines personnes toléreront l’intolérable.

Et malheureusement, si on n’est pas né avec une bonne dose de gros bon sens, les chances de s’en remettre sont plutôt rares. Et il n’existe pas de remède ou de vaccin pour ce mal encore trop répandu.

Dans le royaume de Jasmine, les policiers blancs ne se permettent pas d’écraser la gorge d’un Noir jusqu’à l’étouffer à mort. Ils ne tirent pas à bout portant sur un Noir qui n’est pas armé et qui a un comportement calme.

Dans le royaume de Jasmine, les Noirs ne sont pas cinq fois plus susceptibles d’être tués par un policier qu’un Blanc.

Des femmes blanches n’appellent pas les services d’urgence en prétextant être physiquement menacées par un homme noir qui lui avait simplement demandé de tenir son chien en laisse. Elles n’appellent pas la police sous prétexte qu’une fillette noire n’avait pas de permis pour vendre des bouteilles d’eau devant chez elle ou en criant à l’agression sexuelle après avoir été effleurée par le sac à dos d’un enfant noir.

Toutes ces histoires-là, et bien d’autres qui se sont produites au cours des deux dernières années aux États-Unis, n’ont pas lieu d’être dans le royaume de Jasmine.

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Jasmine n’a que cinq ans et demi. La vie devant elle et plus encore. Dans son royaume, cette enfant pourra accomplir ce qu’elle veut. Elle pourra devenir qui elle désire.

Elle pourra suivre les pas de Rosa Parks ou de Josephine Baker, deux femmes noires qui ont franchi les barrières que leur imposait leur monde à leur époque. Deux pionnières dont l’histoire a été racontée à la fillette pour l’inspirer à aspirer au meilleur d’elle-même.

Est-ce trop demander de laisser danser Jasmine comme elle l’entendra, dans son royaume comme dans le nôtre ?