Le retour des Ski-Doo

CHRONIQUE / Une journée d’hiver où le froid a décidé de « caller » malade et que le vent a mis ses combines.

Je suis là à regarder les tas de neige qui se sont accumulés sur les branches d’arbres et qui restent en place en défiant la brise chaude. Billy le Chien, lui, a son gros nez enfoncé dans la neige et j’ai beau essayer de lui couper son fun en lui répétant qu’il ne trouvera rien parce qu’il n’a rien trouvé hier ni la semaine d’avant, il continue de respirer à plein museau en éternuant violemment trois ou quatre fois.

Dans mes écouteurs, il y a Denis Talbot qui est découragé du dernier jeu de mots de Versatilis, puis j’entends Billy qui éternue une fois de plus alors que la moitié de sa tête est enfoncée dans la neige.

L’instant d’après, il se dresse soudainement, la queue bien droite, la tête bien haute et il regarde derrière nous. De toute évidence, Billy ne tripe plus du tout.

Avant même que j’aie le temps de me retourner pour voir ce qui se passe, j’ai déjà compris.

Les petits oiseaux qui venaient de s’installer sur une branche à proximité s’envolent à toute vitesse et au même moment, j’entends ce bruit que je n’avais pas entendu depuis au moins cinq mois.

Le bruit commence alors à s’intensifier et je ne sais plus trop ce que Denis et Versatilis se racontent dans mes écouteurs parce que tout ce qu’on peut entendre à cet instant, c’est le bruit de moteur des trois grosses motoneiges qui sont derrière moi et qui me font sentir très peu subtilement que Billy et moi, on est dans leur chemin.

Dans un monde imaginaire où je serais un personnage de film à la Bruce Willis, je continuerais mon chemin comme si de rien n’était en me disant que « jusqu’à preuve du contraire, il n’y a rien qui indique que ce sentier dans lequel je marche est plus celui des Ski-Doo que le mien », mais dans le monde où je vis, tout appartient aux machines qui ont des moteurs à gaz et Bruce Willis se tasserait lui aussi, donc je le fais, évitant peut-être de finir aplati comme une crêpe glacée.

Alors que je suis en train de me tasser du sentier pour marcher dans la neige molle et que je tire Billy vers moi avec sa laisse, les trois motoneiges passent et ils appuient sur le gaz.

Puis, alors qu’ils filent au loin, une puissante odeur d’essence brûlée commence à se propager. Pas une odeur de gaz comme quand on va faire le plein et qu’on se surprend à se dire à soi-même : « Maudit, c’est ben bizarre que ça sente bon. » L’odeur de gaz qui pue. Celle qu’on sent quand on est pognés en pleine canicule en arrière d’un gros camion qui fait de la boucane noire.

Je retiens ma respiration pendant quelques secondes, souhaitant que lorsque je reprendrai mon souffle, ça ne sentira plus le diable, mais non.

Billy est là à me dévisager et je lui dis : « Hey gros nez, c’est beau, ils sont partis, tu peux recommencer à sniffer de la neige », mais j’imagine qu’il trouve lui aussi que ça pue et il file tout droit devant pour me faire signe que ça va se passer ailleurs.

On continue donc tous les deux notre route jusqu’au bout du sentier et, une fois arrivé dans la rue, Billy semble avoir remarqué quelque chose au loin. En fait, il est fou comme il l’était quelques mois auparavant avant qu’il ait commencé à porter son harnais.

Même si en fait c’est maintenant lui qui me tire vers l’avant, je réussis à trouver un point d’équilibre qui donne probablement l’impression que je suis encore tout à fait en contrôle de situation. Or, il suffirait de regarder mes pieds un instant pour comprendre qu’en réalité, je suis devenu une espèce de traîneau humain qui glisse vers une destination inconnue de tous, sauf de Billy le Chien.

Après quelques secondes qui me semblent durer trop longtemps, il s’arrête soudainement et commence à renifler un trailer sur lequel est installé un gros Ski-Doo. Puis, tout en me fixant tout droit dans les yeux, comme s’il cherchait mon approbation, il lève une de ses pattes arrière et se soulage pendant une éternité.

J’imagine que la vengeance est douce au coeur du chien.