Daniel Lamontagne

Le poids du silence

CHRONIQUE / Daniel Lamontagne a de moins en moins peur de s’endormir seul dans le noir. Il ne se réveille plus comme avant en plein cauchemar. À 59 ans, le robuste déménageur de piano se libère enfin du poids de la honte qui l’écrase depuis l’âge de 6 ans.

Nous sommes au milieu des années 60, à Shawinigan, où le petit Daniel croise un voisin sur le trottoir. Ce n’est pas un étranger dont il doit se méfier, mais un adulte avec qui le garçon se sent en confiance.

«Il était toujours très gentil avec moi.»

C’est donc sans hésiter que Daniel accepte d’aller au parc avec lui et, une fois sur place, d’en sortir pour se rendre un peu plus loin, dans un boisé où l’homme a construit une petite cabane.

«Viens! Je vais te la montrer.»

Daniel s’en souvient. L’abri de fortune était fabriqué avec des panneaux en contreplaqués et une rivière passait juste derrière. Il était cependant déjà trop tard lorsque le garçon a réalisé que son voisin venait de l’attirer dans un guet-apens.

«Il a baissé son pantalon et voulait que je m’amuse avec lui.»

Effrayé, le petit Daniel a fait un mouvement de recul pour déguerpir, mais l’homme a réussi à l’agripper par le bras avant de l’entraîner à l’intérieur de la petite cabane qui n’avait plus rien d’un abri.

«Je me suis dit qu’il allait me tuer et me jeter dans la rivière.»

Daniel ne sait plus ce qui est arrivé par la suite. «Ma psychologue m’a expliqué que mon cerveau ne veut pas s’en souvenir.»

Il se rappelle toutefois être de retour chez lui, caché sous la galerie et pleurer sans arrêt, jusqu’à ce que sa mère le trouve et le convainc de sortir de là.

Il fallait rentrer. C’était l’heure du bain. La femme l’a aidé à se déshabiller.

«Pourquoi tes sous-vêtements sont à l’envers?»

Le petit Daniel a été incapable de lui raconter ce qui venait de se passer.

«J’ai gelé mes émotions.»

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps.

Depuis l’automne dernier, Daniel Lamontagne chemine au sein de l’organisme EMPHASE Mauricie/Centre-du-Québec, un groupe qui vient en aide aux hommes agressés sexuellement durant l’enfance et l’adolescence.

Son fondateur, le Trifluvien Jean-Marc Bouchard, fait partie du nouveau comité d’experts formé par la ministre Sonia LeBel sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale.

Lui-même abusé lorsqu’il était enfant, Jean-Marc Bouchard devient le porte-parole des hommes qui sont beaucoup plus nombreux qu’on peut l’imaginer à avoir subi ce type de violence qui bouleverse une vie.

Daniel Lamontagne peut tristement en témoigner.

Au lendemain de l’agression, le garçon de 6 ans «rempli d’amour», décrit-il, s’est métamorphosé en un enfant indiscipliné et agressif.

«On m’a mis dehors de l’école à ma première journée à la maternelle.»

En l’espace de quelques heures, le petit Daniel avait frappé deux garçons au visage. Chaque fois, l’enseignante venait de lui serrer le bras. Il ne voulait pas être séparé d’un ami dans le rang, ni remettre le camion avec lequel jouait déjà un enfant.

En le touchant ainsi, la femme ne pouvait pas savoir qu’elle réveillait en lui le mauvais souvenir d’un homme le traînant de force dans une petite cabane.

Le garçon a collectionné les mauvais coups. Il devait avoir 7 ans lorsqu’il a mis le feu sur un terrain vague, obligeant les pompiers à intervenir. Daniel n’était pas beaucoup plus vieux le jour où il a fracassé avec une grosse roche le pare-brise d’une voiture neuve dans la ruelle.

«Je n’étais pas bien. Je voulais qu’on s’occupe de moi.»

Daniel avait peur et la violence était sa seule façon de s’en libérer. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Elle a explosé à l’adolescence, nourrie par l’alcool et les drogues dont il est rapidement devenu dépendant.

Sur la glace, le joueur de hockey jetait les gants à la première contrariété et utilisait son bâton pour frapper ses adversaires.

«Je ne me faisais pas aimer. J’en ai cassé des dents...»

Une fois dans le vestiaire, le défenseur fuyait les douches pour éviter de se retrouver nu en présence de ses coéquipiers. Le soir, il rentrait chez lui en marchant dans la rue plutôt que sur le trottoir où il craignait qu’un individu sorte de nulle part pour l’attaquer.

Avec les chums, à la taverne du coin, Daniel s’inventait des conquêtes d’un soir, mais en présence d’une fille qui initiait un rapprochement, le gaillard redevenait un petit gars sans défense.

«Je n’étais pas capable d’avoir une érection. J’avais peur. Je grelottais de froid.»

Pour avoir une relation sexuelle, il devait être soûl, gelé ou stimulé par des films pornos.

«Sinon, j’avais frette... comme dans la petite cabane.»

Tout au long de l’entrevue, Daniel Lamontagne parle sans tabou de ce qu’il a vécu depuis cette agression qui a chamboulé ses 6 ans et le reste de son existence.

Il a quitté l’école avant d’avoir obtenu son diplôme d’études secondaires, a perdu des emplois en raison de ses problèmes de consommation, a lui-même vendu de la drogue, a commis des vols, a eu des déboires conjugaux, s’est bagarré...

La honte est un mot qui revient constamment dans son récit qui s’allège un peu lorsque Daniel parle de ses deux filles et de son métier de déménageur de piano qu’il aime toujours autant.

Pendant longtemps, soulever des instruments de près de 1000 livres a été sa façon de camoufler sa vulnérabilité.

«J’étais un homme. Je ne pouvais pas parler de ça. J’allais passer pour un faible.»

Daniel Lamontagne aimait s’entourer de monde pour faire la fête. Il était reconnu pour acquitter la facture de ses nombreux invités. Ses affaires roulaient, mais personne ne pouvait se douter que lui, il s’enfonçait.

En février 2014, l’homme s’est rendu au barrage La Gabelle, prêt à en finir. Un instant de lucidité l’a empêché de sauter. Ce soir-là, il a fait appel à un groupe d’entraide et depuis, ne consomme plus ni drogues ni alcool.

C’est ici que Daniel Lamontagne a parlé pour la première fois de l’agression sexuelle dont il a été victime avant d’amorcer une psychothérapie qui l’a grandement aidé.

«EMPHASE n’existait pas dans le temps», rappelle celui qui s’est joint à l’organisme à l’automne dernier, sans jamais imaginer à quel point ça allait changer sa vie. Il n’était plus seul. On le comprenait. On pouvait l’aider.

Entouré d’hommes qui ont vécu les mêmes souffrances que lui, Daniel Lamontagne brise le silence afin que d’autres victimes masculines s’affranchissent de la peur qui les paralyse jour et nuit.

«Si je peux donner de l’espoir à quelqu’un...»

Le petit garçon de 6 ans n’a plus rien à craindre. Il se réapproprie sa vie.